Les céréales, une denrée stratégique pour Moscou

Depuis le début de la crise du coronavirus, Moscou a fait de l’exportation de grain un nouvel enjeu stratégique. Le principal acteur du marché va s’en retirer pendant plus d’un mois…

À la fin de mars, les autorités avaient fixé à 7 millions de tonnes les exportations de céréales de base (blé, seigle, méteil, orge, maïs) pour la période d’avril à juin – hors vente aux pays de l’Union économique eurasiatique (Arménie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizstan). À l’époque, les autorités justifiaient les quotas par le caractère vital de ces denrées en temps de crise. La mesure visait notamment à rassurer la population qui, comme dans beaucoup de pays du monde, avait dévalisé les rayons de pâtes et de céréales, effrayée par les rumeurs de pénurie. 

Selon le ministère de l’Agriculture, la limite devrait être atteinte à la mi-mai. Ensuite, la Russie se retirera du marché pendant plus d’un mois… 

Un retrait déstabilisant 

D’un point de vue strictement économique, le plafonnement des exportations de céréales ne se justifie pas dans la situation actuelle, la production russe dépassant la consommation intérieure. « Les contre-sanctions [l’embargo alimentaire imposé par la Russie depuis 2014 en réponse aux sanctions économiques et financières occidentales, ndlr] nous ont permis de développer notre agriculture. Jusqu’à présent, nous importions du grain. Désormais, la Russie est le premier exportateur mondial de blé. Nous avons dépassé les États-Unis, le Canada, l’Australie, qui produisent plus mais consomment également plus. De notre côté, nous assurons notre consommation et avons augmenté les volumes mis sur le marché », soulignait récemment Vladimir Poutine dans une interview accordée à l’agence TASS. Selon le chef de l’État, la Russie a exporté pour 25 milliards de dollars de céréales en 2019, contre 15 milliards de dollars d’armement.

Chargement d’un vraquier céréalier de la société russe d’exportation « ASTON », à Rostov-sur-le-Don. Photo : ITAR-TASS / Valery Matytsin

Les douanes russes confirment que, sur la période allant de juillet 2018 à juin 2019, la Russie a exporté 43,3 millions de tonnes de grain, dont 35,2 millions de blé. Son retrait – même temporaire – ne peut que déstabiliser le marché, surtout dans une période de crise où les consommateurs stockent des biens de longue conservation. Pour mémoire, Moscou avait déjà limité ses exportations en 2010 en raison de la piètre qualité des récoltes, consécutive à une vague de sécheresse estivale. Quelques mois plus tard, les premiers mouvements de contestation débutaient dans le monde arabe, en particulier en Égypte et en Tunisie, deux importateurs de blé russe. 

Le précédent pétrolier 

Le Kremlin n’ignore pas les risques qu’il fait peser sur le marché. Toutefois, au regard de sa gestion de la crise pétrolière récente, il ne semble guère s’en préoccuper.

Au début de mars, en refusant de baisser sa production pétrolière à la demande de Riyad, provoquant un effondrement des cours du baril (25 dollars au milieu de mars, son plus bas niveau depuis 2003), Moscou a montré qu’elle était prête à rogner ses marges pour mettre hors jeu certains concurrents – en particulier le gaz de schiste américain, au prix de revient particulièrement élevé. 

Les consommateurs vont bientôt moins s’inquiéter de l’argent qu’ils ont dans leur poche que de ce qu’ils peuvent réellement acheter avec.

Il est vrai qu’un mois plus tard, la Russie a accepté de réduire sa production de 23 % dans le cadre d’un nouvel accord incluant l’ensemble des grands producteurs de pétrole. Toutefois, rien ne dit que ce dernier sera appliqué par les différentes parties. Du côté des pétroliers russes, on fait ainsi remarquer la difficulté technique qu’entraîne l’engagement pris par le Kremlin en faveur d’un ralentissement de la production. Il est probable que Moscou trouvera bientôt un moyen de contourner le problème… 

Quoi qu’il en soit, la séquence prouve que la perspective d’un affrontement direct et d’une crise mondiale profonde n’est pas susceptible de faire reculer les dirigeants russes, qui feront valoir leurs intérêts coûte que coûte, même si leur pays doit pour cela renoncer à d’importantes recettes budgétaires. En d’autres termes, dans la Russie actuelle, l’afflux de devises n’est plus un facteur primordial. 

Une crise tant attendue 

De toute évidence, les autorités russes considèrent qu’elles ont les reins assez solides pour affronter une crise mondiale à laquelle elles se préparent depuis plusieurs années. À partir de 2017, les excédents budgétaires tirés de l’exportation d’hydrocarbures (le budget est calculé pour un baril à environ 40 dollars, alors que les cours oscillaient entre 50 et 80 dollars avant la crise) sont reversés au Fonds national de prospérité (123,4 milliards de dollars au 1er mars 2020). Ces réserves – auxquelles s’ajoutent plus de 500 000 milliards de dollars placés dans différents produits financiers – profitent également de l’amélioration du système de collecte des impôts, mis en place par l’ancien patron du fisc et actuel Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, ainsi que de la hausse des prélèvements (dont celle de la TVA, de 18 % à 20 %, en janvier 2019).

Plateforme pétrolière de la compagnie russe Lukoil en mer Caspienne. Photo : energybase

Tandis que les observateurs sont aujourd’hui partagés quant à l’efficacité de ces efforts, les dirigeants russes voient sans doute avec amertume leurs homologues américains se contenter d’actionner la planche à billets pour soutenir leur économie, et le système financier mondial, dominé par les États-Unis, se montrer toujours aussi cynique et injuste. Force est, en effet, de reconnaître que les tentatives de transformation de la finance mondiale, suscitées par la crise de 2008, à l’initiative, notamment, de Pékin et de Moscou, ont échoué : aucune instance internationale de contrôle des émissions de devises n’a vu le jour au sein d’un Fonds monétaire international réformé ; la dédollarisation des échanges commerciaux, avec le recours aux monnaies nationales pour les transactions bilatérales, donne des résultats mitigés. Le cours du yuan demeure très dépendant de celui du dollar, et le rouble – du pétrole. Là où le billet vert a reculé, c’est la monnaie européenne qui a pris sa place.

Matières premières vs ressources monétaires 

Au fond, la crise actuelle donne à Vladimir Poutine une nouvelle opportunité de « révolutionner » la finance mondiale. Et plus violent sera le séisme, plus grandes seront les chances de voir vaciller le dollar.

Pendant que les États-Unis, le Japon, l’Union européenne et d’autres se préoccupent de leurs problèmes à court terme – qu’ils soient économiques, sociaux ou politiques – par des injections de liquidités dans le système, la Russie fait le pari inverse : dans un contexte de confinement mondial et de ralentissement généralisé de la production, les consommateurs vont bientôt moins s’inquiéter de l’argent qu’ils ont dans leur poche que de ce qu’ils peuvent réellement acheter avec. Et lorsque les usines tourneront à nouveau à plein régime et que la demande de pétrole commencera à se rétablir, il faudra être capable de la satisfaire – dans l’idéal, en ayant écarté le plus de concurrents possible. En d’autres termes, la Russie se tient prête à sortir du confinement avec des stocks de pétrole et de grain pleins à ras bord – et à contester, avec la Chine, le Brésil, l’Inde et d’autres pays, l’hégémonie du G7. 

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