Le scénario du moindre mal


Toutes les épidémies ont une fin. Celle du Covid-19 n’échappera pas à la règle, nous laissant un lourd héritage : des centaines de milliers de tragédies humaines, des pertes économiques considérables et la nécessité de changer nos modes de vie. Bien que nous en soyons encore loin, il n’est pas trop tôt pour écrire le scénario de sortie de crise que nous pourrions qualifier de « moindre mal ».

Durée de l’épidémie

La durée de la phase active de l’épidémie dépendra en grande partie de deux facteurs : d’une part, du délai d’élaboration et de production à grande échelle d’un vaccin ; d’autre part, de notre capacité à empêcher une propagation massive de la maladie en Afrique, en Asie du Sud, au Proche-Orient et en Amérique latine, régions encore relativement épargnées au regard des statistiques européennes et nord-américaines. Nous devrons également réussir à contenir toute nouvelle vague de contamination massive dans les pays (Chine, Corée du Sud, Iran) où la situation semble se stabiliser. Le contrôle des principaux foyers épidémiologiques au début de 2021 semble ainsi un objectif acceptable – tout en sachant que la lutte contre des centres de contagion isolés se poursuivra au moins jusqu’à la fin de l’année prochaine.

Les passagers arrivant à la gare de Pékin (Chine) en provenance de Wuhan, le 15 avril 2020. Photo : TASS / EPA / ROMAN PILIPEY

Victimes

On recense actuellement 3 millions de malades du coronavirus et 207 000 morts dans le monde. À l’échelle de la planète, le pic de contamination n’est évidemment pas atteint. Au regard des rythmes de contagion, nous pourrons considérer comme un moindre mal un bilan final d’environ 5 millions de personnes contaminées et une mortalité de 5 % (soit 250 000 morts). La lourdeur de ce bilan ne doit pas nous faire perdre de vue les progrès réalisés par l’humanité en un siècle, si l’on considère les ravages de la grippe espagnole au sortir de la Première Guerre mondiale (500 millions de malades, entre 17 et 100 millions de morts selon les estimations).

Économie

Il va sans dire que la pandémie n’est pas la cause unique de la récession actuelle, entretenue par l’essoufflement du cycle de croissance entamé au second semestre de 2009 ou par la guerre du prix du pétrole que se sont livrée, en mars dernier, la Russie et l’Arabie saoudite. Toutefois, elle a joué un rôle majeur dans le développement de la crise et, de toute évidence, la victoire sur le coronavirus marquera le moment où le fond aura été atteint. Avec un peu de chance, dans un an et demi, les pertes pour l’économie mondiale ne dépasseront pas les 5 000 milliards de dollars (environ 8 % du PIB de la planète) et moins d’un milliard de personnes auront perdu leur travail. Nous pourrons alors espérer retrouver les niveaux d’avant-crise au début de 2022.

Politique

La maladie bouleverse l’équilibre des forces politiques dans tous les pays gravement touchés. Là où les gouvernements modérés peinent à endiguer l’épidémie, les populistes – principalement de droite – gagnent du terrain. L’inverse est également vrai, la situation sanitaire menant la vie dure aux populistes au pouvoir aux États-Unis, en Pologne ou encore en Hongrie.

« Cessons de nous bercer d’illusions sur la capacité des uns et des autres d’en finir vite et sans heurts avec le Covid-19. »


Il est probable que les années 2020 et 2021 auront la même tonalité dramatique que 2016 – caractérisée, on s’en souvient, par la victoire de Donald Trump outre-Atlantique, le vote en faveur du Brexit au Royaume-Uni et la montée en puissance de l’extrême droite un peu partout en Europe. Nous pourrons donc considérer que nous aurons échappé au pire si, au sortir de la pandémie, les systèmes politiques pluralistes actuels ont survécu, à l’ouest. Mais nous n’avons rien à gagner, non plus, à une déstabilisation des régimes autoritaires de l’est, dont les répercutions seraient imprévisibles.

Mode de vie

Nous observons actuellement une baisse importante de la mobilité géographique, un transfert accéléré de l’activité sociale vers le monde numérique et une atomisation des sociétés. De nombreux commentateurs partagent la crainte de voir la situation sanitaire servir de prétexte à l’instauration d’un totalitarisme technologique offrant aux États la possibilité de contrôler les populations grâce à des instruments extrêmement sophistiqués.

Nous ne pouvons déjà plus faire marche arrière et revenir au « monde d’avant ». Toutefois, il ne tient qu’à nous de restaurer la communication sociale directe, de provoquer la renaissance de la société civile et d’empêcher le triomphe d’un nouveau totalitarisme.

Mondialisation

Certains esprits alarmistes redoutent que la pandémie ne fasse un sort à la mondialisation et au multilatéralisme tels que nous les connaissons. Leurs inquiétudes sont motivées, d’une part, par la réduction des échanges commerciaux, des migrations et d’autres formes d’activité transfrontalière, et, d’autre part, par le retour en force des États nationaux, la montée des nationalismes et la perte des capacités d’action collective.

L’aéroport de Moscou-Cheremetievo, le 27 avril 2020. Photo : Valery Melnikov / RIA Novosti

Dans un monde idéal, la crise sanitaire conduirait l’humanité à juger nécessaire de passer à un stade supérieur de gouvernance mondiale – mais il ne faut pas trop y compter pour l’instant. N’espérons pas non plus la fin prochaine des guerres commerciales, qui relève presque de l’impossible. On peut toutefois essayer d’empêcher leur escalade. De la même manière, s’il semble présomptueux de tabler sur un renforcement soudain des organisations internationales (Nations unies, Union européenne, Union économique eurasiatique, Organisation de coopération de Shanghai) et des groupes de discussion de type G7, G20 ou BRICS, on peut au moins empêcher leur désintégration.

Rechute

Nous en savons encore peu sur la nature et l’algorithme de propagation du Covid-19. Pour cette raison, il nous est difficile de prévoir à quelle fréquence des pandémies de ce genre feront à l’avenir leur réapparition. Les optimistes parlent d’une fois tous les cent ans ; les pessimistes évoquent des vagues saisonnières.

Au regard de cette incertitude, la communauté humaine devrait se fixer comme objectifs prioritaires le renforcement de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) – ce qui passe par le doublement voire le triplement de son budget –, l’élaboration de mécanismes de réaction opérationnelle mondiale à l’apparition de toute nouvelle maladie infectieuse, et la mise en place de collaborations transfrontalières efficaces dans le domaine de la recherche médicale et de la production de vaccins.

Les objectifs posés ici pourront décevoir par leur manque d’ambition. Mais l’important est aujourd’hui de prendre avec lucidité la mesure du défi auquel nous sommes confrontés et de cesser de nous bercer d’illusions sur la capacité des uns et des autres – et de l’humanité en général – d’en finir vite et sans heurts avec le Covid-19. Pour le dire autrement, en revisitant un slogan du siècle dernier : « Soyons réalistes, contentons-nous du possible… »

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