Konstantin Meftakhoudinov : « Le Moyen Âge n’est pas vraiment terminé »

En ces temps de confinement, le journal Novaïa gazeta a interrogé l’historien Konstantin Meftakhoudinov sur la réaction des populations aux épidémies de peste des siècles précédents.

Contrôle strict des malades, marquage des maisons contaminées par le Covid-19 sur une application mobile, condamnations exemplaires contre des jeunes ayant jeté des gobelets en plastique sur des policiers l’été dernier… Assiste-t-on à un « retour » de certaines pratiques médiévales ?

Konstantin Meftakhoudinov : Pour moi, le Moyen Âge tel que nous nous le représentons ne s’est jamais terminé ! Certes, nous nous exterminons les uns les autres à la Kalachnikov plutôt qu’à l’épée, l’arme atomique a quelque peu changé la donne, et nous avons internet… Mais à ces quelques différences près, le pouvoir use toujours des mêmes méthodes. Quand Vladimir Poutine, après son élection de 2012, s’adresse à la foule sur la place du Manège, dans le centre de Moscou, nous assistons à l’« acclamation par le peuple » du nouvel empereur byzantin… La scène et le symbole sont typiquement médiévaux !

En revanche, « l’État policier » que vous évoquez, avec ces forces de l’ordre omniprésentes, chargées de faire appliquer les lois d’exception et les normes sanitaires, n’est pas une invention du Moyen-Âge : il n’apparaît qu’à la fin de l’époque moderne. Au XVIe siècle, à Moscou, pour faire face à une vague de peste noire, on barricade toutes les portes et fenêtres des bâtiments administratifs et des demeures des puissants, car l’on suppose alors que la maladie se propage dans l’air, qu’elle est apportée par le vent. Ces pratiques sont « ressuscitées » dès que le besoin s’en fait sentir.

En Russie, au début de l’épidémie, dans les rues, les transports, les foyers d’étudiants, on s’en est pris parfois violemment aux représentants de la communauté chinoise – et, à vrai dire, à tous les Asiatiques… Comment expliquer ces accès de xénophobie à notre époque a priori civilisée ?

K. M. : Vous savez, je crois que l’« idéal humaniste universel » est un concept un peu surestimé… Nous pouvons faire semblant d’être ouverts et tolérants quand tout va bien, mais lorsque les choses se gâtent, les vieux instincts ressurgissent… Nos représentations archaïques du monde sont toujours vivantes. En temps de crise, l’autre nous apparaît généralement comme mauvais, menaçant, et nous ressentons le besoin de placer une barrière entre lui et nous.

« Je pleurerais de joie, en tant qu’historien, s’il s’avérait que Poutine a le pouvoir de guérir le coronavirus par apposition des mains ! »

Pendant les épidémies de peste, on accusait généralement les Juifs d’avoir provoqué la colère des Cieux – et l’on organisait contre eux des pogroms, au cours desquels il s’agissait moins d’obtenir la miséricorde divine que de « châtier » ceux qui avaient causé la souffrance des bons chrétiens… Selon moi, les appels entendus dans certains médias russes, au début de l’épidémie de Covid-19, affirmant que seuls les Chinois risquent la contamination et exigeant leur expulsion, relèvent des mêmes réflexes…

Autre phénomène actuel : les fausses rumeurs et autres théories du complot sur le virus, qui semblent se propager plus vite que la maladie elle-même… Qu’en était-il aux siècles précédents ?

K. M. : Globalement, les gens étaient plutôt bien informés, notamment à propos des mesures sanitaires. Au XVIIe siècle, par exemple, ceux qui rejoignent l’armée formée par le tsar Alexis Ier pour marcher sur Riga savent qu’il faut contourner Moscou, où sévit une épidémie de peste. Au demeurant, en s’éloignant à ce moment-là de la capitale, le tsar a probablement sauvé sa propre vie et celle de ses soldats… Dans le même temps, cette époque n’était pas épargnée par les fake news : on prête alors une grande attention aux « révélations » des prêtres et autres prédicateurs, à « l’information » que véhiculent ceux parlant au nom de Dieu.

Konstantin Meftakhoudinov. Photo : rblogger.ru

La visite de Vladimir Poutine à l’hôpital moscovite de Kommounarka, spécialisé dans la prise en charge des malades du coronavirus, à la fin de mars, rappelle un peu Napoléon allant voir les pestiférés à Jaffa, pendant la campagne d’Égypte… Comment les souverains traitent-ils les malades au Moyen-Âge ?

K. M. : L’ouvrage de référence sur le sujet est le livre de l’historien français Marc Bloch, Les rois thaumaturges, qui traite de la façon dont les rois de France guérissaient les écrouelles simplement en apposant la main sur les malades – qui se présentaient devant eux en files – et en chuchotant une prière. Ce qui compte, dans ces récits, n’est pas la réalité de la guérison mais la croyance des sujets. Cette foi dans le surnaturel, dans le miracle, ne constitue pas la seule base du pouvoir des rois, mais elle le renforce, le légitime. Et croyez-moi, je pleurerais de joie, en tant qu’historien, s’il s’avérait, demain, que Poutine a le pouvoir de guérir les malades du coronavirus par apposition des mains !

Mais le Moyen-Âge ne se contentait pas de croire aux miracles. Les autorités prenaient de véritables « mesures sanitaires », dans l’ensemble plutôt rationnelles, pour endiguer la contagion. Par exemple la mise en quarantaine.

Existait-il des moyens moins « rationnels » de lutte contre la maladie ?

K. M. : La pratique la plus étrange que la peste ait suscitée est sans doute la flagellation. Le cinéaste suédois Ingmar Bergman met en scène, dans Le Septième Sceau, ces cortèges funestes, errant de ville en ville, de gens qui se fouettent afin d’« expier le péché ». Au Moyen-Âge, l’épidémie est majoritairement perçue comme un châtiment divin et ne peut donc être « efficacement » combattue que par le repentir. Dans un livre remarquable, intitulé Le péché et la peur, l’historien français Jean Delumeau écrit que la peste, dans l’esprit des contemporains,  fait naître l’idée que l’au-delà est un lieu de souffrance, et la mort, une sinistre faucheuse. Toute une iconographie se développe autour de sujets effroyables. Au fond, c’est peut-être précisément de la peste bubonique que nous vient l’image du « Moyen-Âge souffrant »…

« En période d’épidémie, l’activité ne meurt pas, elle se transforme. »

Vous parlez de ces tableaux représentant des squelettes dansants et armés… Tout ceci aurait commencé avec la peste ?

K. M. : Précisément. Les Danses macabres, les Dits des trois morts et des trois vifs, ces représentations mettant en scène des squelettes évoluant au milieu des vivants : tout ceci traduit une nouvelle perception de la mort, à la fois invisible et omniprésente, pouvant survenir à tout moment, n’épargnant personne (pour mémoire, l’épidémie fauche notamment le roi de Castille et León Alphonse XI, lors du siège de Gibraltar). Les gens continuent, bien entendu, de croire au salut, au monde meilleur que promet le christianisme dans l’au-delà ; mais ils ne voient, autour d’eux, que souffrances et mort violente. Leur vision du monde s’assombrit.

L’épidémie actuelle de coronavirus risque de signifier une autre « mort » : celle de secteurs entiers de l’économie… Les épidémies signifiaient-elles aussi la fin de toute activité au Moyen-Âge ? Et combien de temps les villes mettaient-elles à se remettre de ces crises ?

K. M. : Pendant les épidémies – à l’image de ce qui se passe aujourd’hui –, les contemporains se plaignent de phénomènes d’inflation démesurée, de la fermeture des échoppes, voire de pénuries alimentaires… Mais, en réalité, l’activité ne meurt pas, elle se transforme. Certains historiens datent de la grande pandémie de peste noire [au XIVe siècle, ndt] la naissance des premières manufactures, où les machines viennent peu à peu remplacer une main d’œuvre décimée. Pour la même raison, on accorde aussi plus de valeur aux ouvriers… Je vous rappelle qu’au point de vue démographique, l’Europe ne revient à l’équilibre qu’au XVIe siècle.

Médecin de peste à Rome. Gravure sur cuivre. Vers 1656. Photo : wikimedia

Que faisait-on en quarantaine ?

K. M. : Eh bien, pendant que Boccace écrivaient le Décameron, et Shakespeare Le Roi Lear, les gens simples, eux, tentaient tant bien que mal de survivre… Certains enfreignaient probablement la quarantaine pour tenter de fuir vers des contrées non infestées. Les sources historiques font état de nombreux récits à ce sujet, même s’il est difficile d’y démêler le vrai du faux. On raconte ainsi qu’à l’époque d’Ivan le Terrible (XVIe siècle), aux postes de contrôle établis aux entrées de Moscou, les gardes s’emparaient des affaires des fuyards – voire des fuyards eux-mêmes ! – et les jetaient dans de grands bûchers.

L’image du « médecin de peste », immédiatement reconnaissable à son masque au long bec – est aussi très présente dans les représentations anciennes…

K. M. : En réalité, ce masque, que les médecins remplissaient d’herbes aromatiques pour se protéger, n’apparaît qu’au XVIIe siècle : l’image ne date pas du Moyen-Âge. Jusqu’au XIVe siècle, la médecine est totalement impuissante face à la peste bubonique : on n’a ni vaccin bien sûr, ni traitement, ni soin adapté – à l’exception, peut-être, d’obscures mixtures de grenouilles pilées… Le seul moyen que l’on connaisse alors, pour se protéger de la « mort noire », est l’isolement – la quarantaine.

Existe-t-il des sources sur les épidémies de peste en Russie ?

K. M. : Assez peu, à vrai dire, à l’exception de quelques annales. Les historiens n’ont de fait qu’une idée assez vague de la façon dont la maladie se propageait dans le pays. Je pense cependant à cette très belle histoire sur le prince de Moscou Siméon Ier le Fier, mort au XIVe siècle, supposément de la peste. Selon la légende, ses enfants agonisent, mais lui n’est pas malade. Il se rend toutefois à leur chevet. Il est contaminé et meurt ; mais il leur a dit adieu.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *