Poutine vu par les femmes

Chaque 8 mars, lors de sa traditionnelle allocution prononcée à l’occasion de la Journée internationale des femmes, Vladimir Poutine ne tarit pas d’éloges sur le « sexe faible ». L’année dernière, il avait par exemple souligné « l’infinie générosité » des femmes russes et leur capacité à assumer « les plus hautes responsabilités professionnelles ». Ces compliments répétés ne passent pas inaperçus de leurs destinataires…

Décrit comme un homme particulièrement sérieux, voire austère, Vladimir Poutine protège jalousement sa vie privée. Celui qui est devenu, après son divorce d’avec sa femme Lioudmila en 2013, un des célibataires les plus en vue du pays, élude d’ailleurs avec maestria les fréquentes questions relatives à son statut matrimonial.

« M. le président, quand vous mariez-vous ? Et avec qui ? », lui demande ainsi un journaliste lors de la grande conférence de presse de décembre 2018. « Mais vous, êtes-vous marié ? », répond Vladimir Poutine, sourire en coin, avant de rebondir sur la réponse affirmative du reporter : « Je vois, il est marié et me souhaite la même chose… » Avant d’ajouter : « De toute façon, je finirai bien par le faire, comme tout homme qui se respecte », provoquant les applaudissements nourris de l’assistance et quelques exclamations féminines…

La fascination exercée par Vladimir Poutine sur les femmes ne date pas d’hier. En 2004, le groupe pop Poïouchtchié vmestié, déclare sa flamme à celui qui tient les rênes du pays depuis quatre ans : « Mon mec s’est encore foutu dans de sales draps / Il s’est battu, est rentré bourré / Ça m’a soûlée, je l’ai viré. » Heureusement pour la chanteuse, la solution existe : « Moi, ce que je veux, c’est un mec comme Poutine, un mec fort, qui ne boit pas, qui ne me fera jamais de mal, et ne se fera pas la malle »…

« Comme Poutine », l’album du groupe pop Poïouchtchié vmestié en 2004. Photo : discogs

Quelques années plus tard, un groupe de trois retraitées délurées, les Golden babki, remet sur le métier l’ouvrage. Dans une chanson à l’humour acide, Mémé Zoïa, Mémé Liouba et Mémé Dounia, tout en moquant les divers opposants politiques du Kremlin (elles envoient, par exemple, le nationaliste Jirinovski dans l’espace à cheval sur une fusée) et en affirmant « ne pas voir pour qui voter, sauf Poutine », n’hésitent pas à égratigner l’image du président : « Même le chien de Poutine fait sa promenade en kimono » (une référence à la passion ostentatoire du président pour le judo). Elles n’en concluent pas moins qu’il sera réélu, « on ne demande pas mieux ».

Chevalier servant

M. Poutine plaît aux femmes. Soit. Mais pourquoi ? « C’est un homme, un vrai, répondent généralement les femmes interrogées sur le sujet. Il est courageux. Avec lui, on se sent en sécurité. Il est à la fois déterminé et attentionné. » Certes, il est petit (1,70 m), mais au moins il s’entretient. Et puis, il s’habille si bien…

« Notre président est un homme bien, en pleine force de l’âge. Heureusement qu’il a des maîtresses ! Le contraire serait étonnant… »

« J’admire Vladimir Vladimirovitch Poutine pour ce qu’il est autant que pour ce qu’il fait, écrit une internaute sur un forum. C’est le meilleur des présidents. En ce qui concerne les femmes, il est prévenant – c’est la marque des vrais hommes. » La galanterie présidentielle est depuis longtemps devenue proverbiale. En 2014, n’a-t-il pas accueilli Angela Merkel à Sotchi avec un bouquet de fleurs (un geste jugé « sexiste » par de nombreux observateurs allemands, au grand étonnement de leurs homologues russes) ? L’été dernier, il s’était également rendu à Brégançon avec un cadeau pour Brigitte Macron. Son respect des femmes – quelles qu’elles soient – va jusqu’à qualifier les prostituées de « travailleuses à la responsabilité sociale réduite », là où d’autres responsables politiques n’hésitent pas à utiliser des mots blessants et vulgaires pour parler d’un phénomène aussi répandu que tabou.

« Il y a énormément de femmes – et pas seulement des Russes – qui seraient heureuses d’être à ses côtés », affirme une admiratrice. Le président de Russie est un être à ce point idéal que ses fans sont prêtes à passer l’éponge sur les innombrables maîtresses que la rumeur lui prête et sur sa passion supposée pour les gymnastes.

Vladimir Poutine, cavalier très prisé lors d’un festival folklorique à Saransk, le 19 juillet 2007. Photo : kremlin.ru

Longtemps, le bruit a couru que le président aurait entretenu une liaison au long cours avec la championne olympique puis députée Alina Kabaïeva. Ils auraient même un enfant ensemble – une information qui n’a jamais été ni confirmée ni démentie officiellement, ni par l’un ni par l’autre. Cela n’empêche pas cette internaute de frémir de bonheur à l’évocation de ce couple glamour : « Qu’est-ce que je suis contente pour Kabaïeva et lui ! Il faudrait plus de gens comme eux. J’espère que leurs enfants ressembleront au président ! »

Au demeurant, le charme présidentiel aurait également agi, entre autres, sur la boxeuse Natalia Ragozina, sur l’agent du renseignement Anna Tchapman ou encore sur l’ancien mannequin Yana Lapikova.

Beaucoup de femmes russes ont été élevées dans l’idée qu’elles rencontreraient le prince charmant.

Sur les forums internet et les réseaux sociaux, le moindre débat sur la vie privée du président tourne facilement au pugilat numérique, ses admiratrices veillant jalousement sur la réputation de leur idole. Or ce qui vaut pour un parent, un collègue ou un voisin – la condamnation sans appel de toute propension à la multiplication frénétique des conquêtes – ne s’applique pas au président : « Notre président est un homme bien, en pleine force de l’âge. Heureusement qu’il a des maîtresses ! Le contraire serait étonnant… », écrit une de ses « avocates ». Une autre l’encourage : « Bravo, M. le Président ! Tenez bon la barre ! »

« Notre président a le droit à la vie privée. Qui il aime ne regarde que lui ! », conclut une autre.

Douze mois de Poutine

L’engouement des femmes russes pour l’hôte du Kremlin n’a rien d’étonnant. Nombre d’entre elles ont été élevées dans l’idée qu’elles rencontreraient un jour le prince charmant. Plus tard, elles ont découvert la réalité : la population russe compte statistiquement plus de femmes que d’hommes, et 40 % des représentants du « sexe fort » abusent des spiritueux de manière très régulière – deux millions (chiffre officiel) souffrent même d’alcoolisme chronique. En d’autres termes, pour trouver un époux valable, il faut se battre en espérant tomber juste…

En visite à l’école olympique de la jeunesse de Tcheboksary, en 2014. Photo : RIA Novosti / Sergey Guneev

Or Vladimir Poutine, contrairement à son prédécesseur Boris Eltsine, n’a jamais été surpris en état d’ébriété. Au contraire, il donne l’image – abondamment relayée par les médias nationaux – d’un homme prenant soin de lui. Lors de ses visites en région, il manque rarement une occasion d’enfiler le kimono pour se mesurer aux judokas locaux. Il joue également régulièrement au hockey (comme dernièrement avec Alexandre Loukachenko, son homologue biélorusse, en marge d’âpres négociations énergético-diplomatiques). Non pour épater la galerie, mais parce qu’il aime ça, comme l’a récemment expliqué au youtubeur Dioud le journaliste de Kommersant Andreï Kolesnikov, qui le suit depuis vingt ans. Avoir des passions et les assumer, il n’y a rien de plus séduisant pour de nombreuses Russes.

« Les incendies de l’été sont maîtrisés, moi je suis encore brûlante… »

Cette image du président explique le succès des calendriers à sa gloire, notamment ceux le montrant tous pectoraux au vent lors d’une partie de chasse en pleine nature. À ce propos, nul ne se risquera à affirmer que les musculeuses photographies de la plastique présidentielle ont été retouchées comme de vulgaires clichés d’instagrammeurs ; toutefois, même sous la veste la mieux coupée, les épaules et le buste de l’homme d’État perdent largement de leur superbe…

Ces calendriers semblant donner tant de bonheur aux Russes (et aux Japonaises, si l’on en croit les médias des deux pays), des étudiantes de la faculté de journalisme de l’Université d’État de Moscou ont décidé il y a neuf ans de rendre la pareille à leur idole, en posant à leur tour en petite tenue. Chaque photo était accompagnée d’une croustillante légende : « Vous me prendriez comme copilote ? », « Les incendies de l’été sont maîtrisés, moi je suis encore brûlante », « J’aimerais vous féliciter en personne. Vous m’appelez ? », « On remet ça une troisième fois ? » (référence au troisième mandat présidentiel de Poutine, commencé en 2012).

« Tout le monde aurait besoin d’un tel homme », « On remet ça une troisième fois ? ». Photo : qguys.ru

Si ces calendriers étaient en vente dans toutes les bonnes supérettes du pays, le premier intéressé n’a pas réagi officiellement, et son porte-parole, Dmitri Peskov, s’est contenté d’évoquer « l’initiative personnelle de quelques jeunes filles ». Face au déluge de critiques déversées par leurs condisciples, ces dernières sont restées droites dans leurs sous-vêtements : « C’était juste un cadeau pour Vladimir Poutine, ça n’avait rien à voir avec la politique. C’était une séance de photos sympas pour un homme qui m’est sympathique », s’est défendue l’une d’elles.

En réaction, d’autres apprenties journalistes ont créé leur propre calendrier Poutine, dans lequel elles posaient « les questions qui fâchent » ‒ sur la corruption, l’inflation, l’assassinat non-élucidé de la journaliste Anna Politkovskaïa. Elles n’ont toutefois pas trouvé de distributeur ni suscité le moindre commentaire du Kremlin.

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