Plan anti-crise : les observateurs sceptiques

Lors d’une allocution télévisée consacrée à la lutte contre le coronavirus, Vladimir Poutine a précisé les mesures prises pour soutenir l’économie.

Le Kremlin envisage notamment de réévaluer l’allocation chômage, de suspendre le remboursement des prêts immobiliers et des crédits à la consommation pour les contribuables dont les revenus ont chuté de plus de 30 % à cause de la crise. 

Dans le même temps, Vladimir Poutine entend baisser les charges patronales de 30 à 15 % et augmenter la taxe sur l’expatriation des fonds de 2 à 15 %, le produit de cet impôt étant destiné à soutenir les familles nombreuses et les chômeurs. Il souhaite également taxer à hauteur de 13 % la rémunération des placements bancaires et financiers dépassant le million de roubles (à partir de 11 600 euros).

Mesures ambivalentes

Si Igor Nikolaïev, le directeur de l’institut d’analyse stratégique Grant Thornton juge ces mesures globalement censées, il doute de leur capacité à empêcher l’économie russe d’entrer en récession. « Le nouveau virus n’est pas en train de reculer, on en a encore pour quelques mois. De nombreuses entreprises vont immanquablement faire faillite et le chômage va augmenter », prévient-il. Pour lui, aucune croissance n’est à attendre avant un voire deux ans.

Il est toutefois dubitatif quant à la taxation des capitaux. « Mettre les plus riches à contribution pour aider les plus pauvres, pourquoi pas. Mais augmenter la charge fiscale en période de crise est contre-productif : cela aura forcément des conséquences sur le pouvoir d’achat de la population prise dans son ensemble », affirme l’analyste.

Vladimir Poutine précise les mesures prises pour soutenir l’économie lors de son allocution du 25 mars 2019. Photo : KONSTANTIN MIKHALCHEVSKY/ RIA Novosti

Pour Vassili Koltachov, directeur du centre d’études politiques et économiques de l’Institut de la société nouvelle, ce paquet de mesures prouve au contraire que les autorités sont conscientes de la profondeur de la crise. « La suspension des faillites et des procédures de recouvrement des dettes est précisément le type de mesures à prendre en période de récession. Et Poutine sait pertinemment que la crise russe est liée à la situation de la Chine et des États-Unis », souligne-t-il. 

Alternative

La dépendance de la Russie vis-à-vis des grandes économies mondiales ne signifie pas que les autorités russes ne peuvent influer dès à présent sur la sortie de crise. « L’alternative est la suivante : soit décréter l’état d’urgence, imposer le confinement le plus absolu avec couvre-feu dans tout le pays ; soit faire durer indéfiniment des mesures contraignantes mais moins radicales », explique Alexeï Skopine, professeur à la Haute École d’économie.

Les villes mono-industrielles, dont la santé dépend de l’activité d’une entreprise principale, seront durement touchées.

Selon lui, dans le premier cas, l’économie subirait un choc brutal et profond mais la propagation du virus serait stoppée net, ce qui permettrait une reprise relativement rapide de l’activité ; dans le second cas, les conséquences seraient un peu moins lourdes, mais l’économie mettrait paradoxalement plus de temps à se relever. « Pour l’instant, les autorités ont fait le choix de la manière douce », analyse Alexeï Skopine. Après Moscou le 29 mars, d’autres régions pourraient toutefois prononcer le confinement total de la population.

Au demeurant, si la situation évolue dans le même sens que ces dernières semaines, Moscou et Saint-Pétersbourg seront les principales victimes « économiques » de l’épidémie, du fait de la forte présence du secteur tertiaire, très touché par la crise. Les villes mono-industrielles, dont la santé dépend de l’activité d’une entreprise principale ou d’un secteur essentiel, ne seront toutefois pas épargnées, notamment celles liées au secteur automobile, qui connaît des retards de livraisons de composants en provenance de Chine. « Dans la région de Kalouga, l’usine Volkswagen est à l’arrêt, et celle du constructeur GAZ, à Nijni-Novgorod, connaît ses premières difficultés », rappelle l’économiste, qui évalue à minimum 1 % du PIB les pertes liées à la pandémie en fin d’année.

Des travailleurs immigrés au chômage

Parmi les populations les plus touchées, Vassili Koltachov cite, outre les chômeurs, les ménages et les entrepreneurs endettés, ainsi que les travailleurs immigrés (principalement ceux originaires d’Asie centrale), bloqués en Russie faute des moyens nécessaires (financiers ou logistiques) pour rentrer dans leur pays et livrés à eux-mêmes. « Les autorités russes devraient peut-être s’occuper de leur rapatriement afin d’éviter l’émergence de conflits sociaux et la hausse de la criminalité », propose-t-il. Dans le cas contraire, une solution consisterait, selon l’analyste, à embaucher dans le secteur médical ceux qui ont perdu leur emploi. Ils pourraient notamment occuper les postes les moins qualifiés. Selon une étude récente, 12 millions d’étrangers vivraient actuellement en Russie, et le pays aurait accueilli 154 000 nouveaux travailleurs étrangers au premier semestre de 2019.

Des travailleurs immigrés patientent à l’aéroport international de Vnoukovo, après l’annonce de la fermeture des frontières des pays d’Asie Centrale, le 25 mars 2020. Photo : btv.md

L’offre ou la demande ?

Face à l’exemple des États-Unis, où Donald Trump souhaite envoyer un chèque de mille dollars à chaque adulte, les économistes sont partagés. « Pour l’instant, le Kremlin préfère faire des cadeaux au patronat, alors que la distribution d’aides significatives aux particuliers permettrait d’augmenter le pouvoir d’achat et de relancer la demande », avance Igor Nikolaïev.

Ce type de mesure doit au contraire être évitée, pour Vassili Koltachov : « Cela risquerait surtout de dynamiser l’inflation et d’aggraver les problèmes qu’on se propose de résoudre », prévient-il.

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