Maly Tourych, un village sauvé par l’artisanat

Depuis le début de l’année, Maly Tourych, une localité d’une cinquantaine d’habitants située dans l’Oural, fabrique une série limitée de taies d’oreiller et de porte-cartes en tissu pour IKEA. Grâce à ce projet, Gouzel Sanjapova, jeune entrepreneuse dont le père et la grand-mère vivent dans le village, espère sauver ce dernier de la disparition.

Baptisée Återställa (« Renaissance » en suédois), la nouvelle collection d’IKEA « a pour objectif de permettre aux habitants de Maly Tourych de travailler sans devoir quitter leur village », indique le service de presse de l’enseigne suédoise. L’assortiment ne sera dans un premier temps disponible que dans un seul magasin, à Moscou. Ensuite, tout dépendra du succès rencontré auprès des clients…

« Nous cherchons sans cesse à augmenter le nombre d’emplois à Maly Tourych, explique Gouzel Sanjapova au portail E1. Lors d’une rencontre avec les représentants d’IKEA, nous avons compris qu’ils étaient intéressés par des produits textiles. Nous avons donc décidé d’ouvrir un atelier de couture. » Ce dernier a été installé dans une petite maison en bois pouvant accueillir environ sept couturières, dont la plupart habitent à quelques minutes à pied.

Gouzel Sanjapova, jeune entrepreneuse. Photo : rg.ru

« Cette collaboration est une étape importante pour le développement de l’entrepreneuriat social en Russie, affirme la jeune fille de vingt-sept ans. D’une part, les villageois apprennent à respecter les normes de qualité d’une grande entreprise ; de l’autre, les clients découvrent le sens de notre projet : redonner vie à Maly Tourych. »

Jadis abritant une ferme collective (kolkhoze), le village compte en tout et pour tout vingt-trois maisons. Il n’y a ni hôpital, ni école, ni jardin d’enfants, ni supérette. Une fois par semaine, une camionnette vient proposer des produits d’alimentation aux habitants, majoritairement des personnes âgées. 

Au commencement était le miel…

Ravil Sanjapov, le père de Gouzel, vit à Maly Tourych depuis 2006, date à laquelle il reçoit une cinquantaine de ruches en héritage de son père. Face aux difficultés qu’il rencontre pour écouler sa récolte, sa fille lui propose de fabriquer de la crème de miel, un produit qu’elle juge plus attractif et qui s’obtient en battant le miel de façon à l’empêcher de se cristalliser. Le père y ajoute des baies séchées, récoltées par des grands-mères du village, qu’il rémunère deux cents roubles (environ trois euros) le litre. C’est ainsi que naît la marque Cocco Bello.

L’entreprise compte près de cent cinquante employés d’âges différents, originaires des villages voisins.

Ancienne assistante du vice-directeur de SAP, fabricant allemand de logiciels, Gouzel investit 300 000 roubles (4 000 euros) dans l’achat des premiers équipements, qu’elle fait venir d’Allemagne. Un mois plus tard, les premiers pots de crème de miel aux baies Cocco Bello sont disponibles sur un marché d’Ekaterinbourg. Le produit rencontrant un succès immédiat, Ravil et sa fille décident de lancer une campagne de financement participatif pour acheter du matériel supplémentaire. Ils récoltent 450 000 roubles, soit trois fois plus que le montant escompté. Deux autres collectes de fonds suivent, grâce auxquelles ils construisent un atelier de production de cent dix mètres carrés à Maly Tourych.

Les sucettes au miel Cocco Bello, faites avec amour. Photo : ngzt.ru

Les habitants du village et l’administration locale se montrent tout d’abord sceptiques quant au projet. La persévérance de la jeune femme et les premiers résultats de l’entreprise finissent toutefois par payer. À la fin de 2019, le gouvernement régional passe une commande de 120 000 roubles (1 600 euros) à Cocco Bello. Entre-temps, la marque s’est diversifiée et propose désormais des tisanes, de la confiture, des sucettes et des produits cosmétiques, qu’elle vend sur son site internet et dans des marchés moscovites branchés.

« Mon objectif est de construire un pont entre la ville et la campagne de sorte que les citadins puissent avoir accès à des produits naturels, et les villageois à du travail et de la reconnaissance », explique Gouzel à la revue en ligne Moskvitch Mag. Elle-même partage aujourd’hui sa vie entre Moscou et Maly Tourych.

Grâce aux revenus de l’entreprise, Gouzel développe les infrastructures sociales de Maly Tourych.

En 2018, le chiffre d’affaires de l’entreprise – désormais rebaptisée Maly Tourych – s’élève à 16,5 millions de roubles (220 000 euros). Les salaires de sa dizaine d’employés oscillent entre 12 000 et 16 000 roubles (160-215 euros) – un montant relativement correct en milieu rural, où les vendeurs touchent difficilement 8 000 roubles par mois. « Nous n’avons pas de hiérarchie, précise l’entrepreneuse. Dans la pratique, mon père est un employé comme les autres et toutes les décisions, y compris les nouvelles embauches, sont prises collectivement. » Si, en 2013, quatre grands-mères participaient à la cueillette des baies, l’entreprise compte, en 2019, près de cent cinquante cueilleurs d’âges différents, originaires des villages voisins. « Pour beaucoup, il s’agit de leur unique source de revenus », souligne la jeune fille.

Renaissance

Grâce aux revenus de l’entreprise, Gouzel développe les infrastructures sociales de Maly Tourych, qui dispose désormais d’une aire de jeux, d’un puits avec de l’eau potable et d’un kiosque. Ces deux derniers ont été construits avec l’aide d’une équipe internationale de bénévoles, dont une bourse présidentielle a permis de financer le voyage en Russie. « Il a fallu quelque temps pour convaincre les villageois que cette aide était gratuite, reconnaît l’entrepreneuse interrogée par Afisha Daily. Tout s’est bien passé et, bien que les habitants ne parlent pas anglais, tout le monde est parvenu à se comprendre. » Aujourd’hui, Maly Tourych reçoit de temps à autre la visite de touristes – notamment français et belges – venus pour une demi-journée. « Nous leur montrons notre atelier de production, buvons du thé, mangeons des galettes de pommes de terre préparées par une villageoise, puis nous leur apprenons à confectionner des sucettes au caramel », décrit Gouzel, qui aimerait attirer davantage de touristes pour rentabiliser cette activité.

Elle mène actuellement sa sixième collecte de fonds pour construire un centre social. « Après la construction de l’aire de jeux, en 2016, nos cueilleuses m’ont confié qu’elles aimeraient avoir un lieu où se réunir et danser », raconte Gouzel au quotidien RBC. Cette demande a surpris la jeune fille, qui se souvient de l’absence de liens entre les villageois avant le lancement de Cocco Bello.

Un village à sauver. Photo : regnum.ru

En plus d’une salle de fêtes, le futur centre abritera une boulangerie, un café, un salon de coiffure, un bania, ainsi que des magasins où les habitants des alentours pourront vendre des produits faits maison. Un espace sera également réservé aux jeunes, qui pourront y recevoir des informations sur leur orientation professionnelle. « Je veux montrer aux adolescents qu’ils ne sont pas obligés de quitter leur village pour gagner leur vie », commente Gouzel.

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