L’ère du soupçon

À l’heure où le monde entier s’inquiète de l’épidémie de coronavirus et s’attache à en surveiller les symptômes auprès de tous, l’université de Penza s’est démarquée par d’autres types de préoccupations. Ses autorités ont en effet édité un mémorandum destiné à prévenir les comportements « suspects » des étudiants, dans le domaine non pas de la santé physique, mais de la politique. On y trouve, parmi des indices « classiques » comme le port de vêtements avec des inscriptions nazies ou « agressivement soviétiques », d’autres un peu moins alarmistes mais dont on devine encore la logique : avoir des t-shirts estampillés « HAINE », des piercings, être régulièrement marqué de bleus ou toujours garder un casque sur les oreilles. Plus encore, l’université – et c’est ce qui a amusé les internautes – a mis en garde, dans le même document, contre les élèves qui se diraient bonjour en lançant « salou-sali-salut ». Cette expression renverrait, au dire de l’université, à un argot propre aux détenus et aux voleurs. Prenez garde, donc, à ne pas vous saluer trop affablement : ça peut cacher quelque chose…

Cette ère du soupçon, passée à Penza du cadre médical au cadre universitaire, commence à se glisser à Moscou dans le domaine judiciaire. Le journal officiel de la police, Petrovka 38, affiche actuellement sur sa page d’accueil une étonnante interview : un psychologue y explique avoir mené une étude « statistique et scientifique » de caractériologie, et affirme que le prénom, le patronyme et les empreintes digitales d’un homme ont une influence sur sa propension à commettre des crimes. Ses recherches, raconte-t-il, ont commencé à l’époque où il était électricien dans un cirque et avait observé qu’un tigre avait changé de caractère après qu’on lui eut – sur son conseil – donné un nom différent de celui utilisé jusqu’alors. L’entretien publié par le journal de la police s’achève sur ce qui ressemble à une demande d’emploi de la part de notre psychologue : il détaille en effet longuement en quoi il pourrait se révéler utile dans le recrutement des cadres, puisqu’il peut déterminer le comportement d’un employé simplement d’après son prénom, son patronyme, la forme de son visage et son signe astrologique. Pratique.

Le reste de ma revue de presse de la semaine offre, somme toute, des choses assez classiques : à Stavropol, un homme a poignardé l’ami avec lequel il prenait l’apéritif, car il n’aimait pas sa manière de trancher le saucisson ; à Barnaoul, un chauffeur de bus a débarqué tous les passagers sur le bas-côté, vexé que l’un d’entre eux lui ait demandé de ne pas fumer au volant. Rien que l’on ne voie régulièrement…

En revanche, une fois n’est pas coutume, je vais achever cette chronique sur une vision d’horreur. À Kouzbass, la circulation déjà compliquée à cause de la neige a été perturbée par une vieille femme à pied sur la route, traînant derrière elle… un cercueil. Sortait-elle tout droit d’un conte ou d’un cauchemar ? Nul ne le sait, personne n’ayant osé l’approcher. Elle a simplement été contournée soigneusement par les automobilistes, et filmée par les piétons. En espérant que les habitants n’y aient pas vu un mauvais présage…

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