Le boum des « nouveaux fermiers »

L’embargo alimentaire instauré en 2014 sur une série de produits occidentaux a stimulé le secteur agricole russe, dynamisé par le développement des petites exploitations privées.

Émigré en Allemagne après l’effondrement de l’Union soviétique, Alexandre Brodovski, historien de l’art de formation, rentre en Russie à la faveur de la stabilisation du début des années 2000. À 35 ans, il suit une formation dans le commerce de détail et crée une entreprise de fabrication de vêtements pour femmes, Wool Street, avant d’ouvrir une exploitation agricole dans la région de Toula, où il est né.

« À Berlin, ma femme et moi étions habitués à manger sain et naturel, témoigne-t-il. Les premières années suivant notre retour, nous retournions régulièrement en Allemagne pour faire le plein de produits bio ! À la naissance de notre cadette, nous avons décidé de produire nous-mêmes notre nourriture. »

Alexandre fait l’acquisition d’un domaine de 1 200 hectares dans le village de Léon Tolstoï, à 300 kilomètres au sud de Moscou, et fait venir 150 vaches d’une race écossaise ancienne, la Galloway, aux poils longs et frisés en hiver, réputée pour sa rusticité. « Quand je suis arrivé ici, il y a plus de dix ans, tout était à l’abandon, il ne restait que deux tracteurs antédiluviens servant à faucher l’herbe. Les autorités locales se fichaient royalement de ce que nous pouvions bien fabriquer… J’ai entouré le terrain de clôtures électriques et installé le troupeau, qui s’est agrandi peu à peu. Curieusement, nous ne nous sommes jamais fait voler de vaches, alors qu’au départ, je craignais que cela ne devienne un sport national ! », plaisante le propriétaire de la ferme écologique Gortchitchnaïa poliana, qui figure aujourd’hui parmi les dix premiers producteurs russes de charcuterie conforme aux normes européennes de l’agriculture biologique.

L’aubaine des sanctions

À l’époque, Alexandre Brodovski fait figure d’exception. Mais en 2014, la Russie, en réponse aux sanctions occidentales adoptées après l’annexion de la Crimée, instaure un embargo sur une série de produits agricoles européens. Dans son discours de politique générale de 2015, Vladimir Poutine fait de l’autosuffisance un objectif à atteindre à l’horizon 2020 : « La Russie est capable de devenir l’un des plus gros producteurs mondiaux d’aliments sains et naturels de qualité », affirme-t-il.

« L’embargo et la dévaluation du rouble ont fait fuir les concurrents étrangers et dynamisé le marché intérieur. »

Ce tournant politique de la substitution aux importations entraîne un véritable boum du secteur agricole, qui compte désormais parmi les plus dynamiques de l’économie russe. Son chiffre d’affaires, en progression de 3 à 4 % par an, atteint aujourd’hui 6 000 milliards de roubles (81,2 milliards d’euros), notamment grâce aux exploitations privées, à l’origine de près de la moitié de la production. En conséquence, les étals des magasins demeurent pleins malgré la division par trois des importations agricoles (à 20 milliards de dollars par an).

Peu à peu, la Russie se met aussi au « bio » : de plus en plus soucieuse de la qualité de son alimentation, la population incline à délaisser les grands noms de l’agroalimentaire, qui recourent largement aux ingrédients pointés du doigt par les autorités de santé (huile de palme, lait déshydraté, etc.). À la fin de 2017, le candidat du Parti communiste à la présidentielle, Pavel Groudinine, lui-même entrepreneur de l’agroalimentaire, analyse ainsi la situation : « Dans notre pays, la substitution aux importations se résume trop souvent à remplacer les produits naturels par des substituts bon marché. Retirez des rayons tous les aliments médiocres et trafiqués, il ne restera rien ! » Dès 2019, la consommation de produits bio affiche une hausse record de 23 % (supérieure à la moyenne mondiale). Selon une étude du cabinet SBS Consulting, ce marché pèse 160 millions d’euros.

Pavel Groudinine. Photo : newvz.ru

À l’instar d’Alexandre Brodovski, la tendance pousse un certain nombre de citadins aisés, généralement issus du monde des affaires et de l’entreprise, à investir dans d’anciennes fermes collectives soviétiques abandonnées pour y monter des exploitations laitières ou maraîchères, avec force serres et équipements ultra-modernes. Au-delà d’un désir de retour aux sources et à la nature, ceux que la presse surnomme rapidement les « nouveaux fermiers » – en référence aux « nouveaux Russes » des années 1990 – sont aussi mus par des considérations strictement économiques, selon Dmitri Rylko, directeur de l’Institut de la conjoncture du marché agraire. « L’embargo et la dévaluation du rouble ont fait fuir les concurrents étrangers et dynamisé le marché intérieur. Ajoutons à cela la hausse des aides publiques, le recul de l’inflation et, surtout, la baisse continue des taux d’emprunt pour le secteur, qui n’était que de 2,3 % l’année dernière », détaille-t-il.

À leurs risques et périls

En ce qui concerne le soutien de l’État, les premiers intéressés sont parfois plus nuancés. « Vous n’imaginez pas la montagne de papiers à remplir pour espérer toucher des subventions ! », témoigne Iouri Sarsadskikh, producteur laitier de la région de Moscou. « En dépit des belles promesses faites au niveau fédéral, certains fonctionnaires régionaux ont, au départ, mené la vie dure aux nouveaux fermiers, confirme Boris Akimov, directeur du département des produits naturels de la chaîne de supermarchés haut de gamme Azbouka vkoussa, ancien fermier lui-même et fondateur d’une coopérative de petits exploitants, LavkaLavka. Ces gens sont arrivés pleins de confiance dans les campagnes, afin d’y créer, pour eux et leurs familles, des sortes de petits royaumes autonomes, en harmonie avec la nature et leurs voisins. Droits dans leurs bottes, farouchement épris de liberté, ils ne sont pas de la race des ronds-de-cuir, à l’affût de la moindre aumône. Cette attitude jugée hautaine n’a pas toujours été du goût des autorités locales… »

« Posséder sa propre exploitation est devenu beaucoup plus simple qu’il y a seulement quelques années. »

Tracas administratifs, caprices du climat, manque de personnel qualifié, cherté des investissements… la vie des « nouveaux fermiers » n’est pas un long fleuve tranquille. « À la différence des grands groupes agroalimentaires, nous n’utilisons pas d’additifs, nous ne nourrissons le bétail qu’avec des aliments naturels, notamment en cultivant nous-mêmes une partie du fourrage, souligne Iouri Sarsadskikh. Quant aux équipements, ils ne sont parfois rentabilisés qu’au bout de plusieurs années… En conséquence, les coûts de revient sont plus élevés, et notre lait se vend plus cher. »

Des cultures singulières

Malgré ces difficultés, la Russie recense aujourd’hui plus de 200 000 exploitations agricoles privées, dont certaines cultivent aussi leur originalité… « La ferme, pour moi, c’est une passion, confie Vladimir Borev, qui a racheté, en 2011, une ancienne demeure aristocratique et son terrain de 200 hectares, dans la région de Lipetsk. Persuadé que « les petits exploitants, s’ils sont assez nombreux, sont plus à même de nourrir tout un pays qu’une poignée de géants », ce diplômé de la faculté de journalisme de la Sorbonne, après plusieurs années passées en France, commence par produire du lait et du beurre avant de se lancer dans le fromage. En 2019, les fromages de Vladimir Borev – premier Russe membre de la Confrérie des chevaliers du taste-fromage de France – remportent plusieurs médailles au Concours international de fromages et de produits laitiers de chèvre de Niort. « Les dégustations se déroulaient à l’aveugle. Et quand le jury a remis quatre médailles, dont une d’or et une d’argent, à un fermier russe inconnu, sorti de sa campagne profonde, personne n’en est revenu ! », se remémore-t-il, amusé.

Vladimir Borev, premier Russe membre de la Confrérie des chevaliers du taste-fromage de France. Photo : Масловка..рф

Depuis 2015, Sergueï Balaïev, élève, pour sa part, des escargots de Bourgogne dans sa ferme Ecoderevouchka. « Mon idée de départ n’était pas liée aux sanctions. J’étais simplement intéressé par le produit, je me suis renseigné sur internet, et je me suis lancé ! Aujourd’hui, la ferme produit 5 000 à 6 000 tonnes d’escargots par an, et ils se vendent très bien. Il faut dire que nous sommes beaucoup moins chers que les concurrents étrangers : 250 roubles (environ 3,50 euros) le kilo, contre 1 200 roubles pour les escargots d’importation… »

Sergueï Balaïev souhaite atteindre les 60 000 tonnes cette année et vise les 200 000 tonnes en 2021. « Posséder sa propre exploitation est devenu beaucoup plus simple qu’il y a seulement quelques années, affirme-t-il. Aujourd’hui, les barrières bureaucratiques sont réduites au minimum. Il suffit de respecter la loi ! »

Certains nouveaux fermiers associent agriculture et écotourisme, en proposant des chambres d’hôtes et des activités. Pour Boris Akimov, monter une exploitation agricole en Russie, c’est « plus que du business », c’est aussi créer des centres d’attractivité, faire revivre des villages souvent désertés. « J’ai visité de nombreux villages abandonnés, et je vous assure qu’ils possèdent tous leurs traditions agricoles particulières, qui ne demandent qu’à renaître. Ils recèlent également un potentiel de croissance insoupçonné. La Russie offre tant de territoires immenses, quasi inexploités… Chacun d’entre nous a aujourd’hui la possibilité de faire quelque chose d’utile pour son pays ! »

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