La Mouette de Tchekhov : nouvel envol à Moscou

Le metteur en scène lituanien Oskaras Koršunovas dépoussière La Mouette d’Anton Tchekhov sur la scène historique du Théâtre d’art de Moscou.

La Mouette est le texte fondateur du Théâtre d’art de Moscou (MKhAT), fondé par Constantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko en 1898. L’oiseau marin en est d’ailleurs l’emblème. La pièce, qui, plus qu’aucune autre, a fait entrer le théâtre russe dans la modernité, a connu un destin tourmenté. Sa première mise en scène, en 1896, au Théâtre Alexandrinski de Saint-Pétersbourg, est un échec si fracassant que Tchekhov, qui y assiste, se promet de ne plus jamais écrire pour le théâtre, « même s’il devait vivre encore 700 ans ». Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko parviennent pourtant à le convaincre de leur confier son texte, et la première représentation de La Mouette sur les planches du nouveau théâtre moscovite se révèle un succès retentissant.

Oskaras Koršunovas. Photo : lrt.lt

Depuis lors, le MKhAT a adapté La Mouette à trois reprises – la dernière remontant à quarante ans, sous la direction du célèbre metteur en scène Oleg Efremov.

La mouette et le milan

Cette nouvelle mise en scène, dont le budget est estimé par le magazine Forbes à 15 millions de roubles (200 000 euros, une somme considérable, même pour un théâtre moscovite), a été confiée au fondateur et directeur du Théâtre de la Ville de Vilnius, Oskaras Koršunovas. Ce dernier est bien connu du public français, qui a pu assister à ses spectacles lors de plusieurs éditions du festival d’Avignon. En 2007, il avait été invité à monter, à la Comédie-Française, La Mégère apprivoisée de William Shakespeare. À cette occasion, il avait confié que le principal défi consistait pour lui à adapter « un manifeste antiféministe dans une France submergée par une vague féministe sans précédent »…

Le défi qu’il a décidé de relever en adaptant La Mouette au MKhAT, pour le 160e anniversaire de la mort de Tchekhov, n’est pas moins considérable. Ce texte est en effet l’un des plus populaires du répertoire, joué chaque jour par une quarantaine de troupes partout dans le monde. Au début de 2017, un autre Lituanien, Dainius Kazlauskas, avait ainsi présenté au Théâtre de la Taganka, à Moscou, une création intitulée La Mouette 73 458 – en référence au nombre de représentations de la pièce depuis sa création ! Comment, dans ces conditions, éviter les redites et offrir quelque chose de nouveau ?

Alexandre Rezaline et Irina Apeksimova dans La Mouette 73 458. Photo : chekhov-center

Pari tenu, pourtant : dès le lever de rideau, l’impression d’originalité et d’actualité est totale. Depuis la scène, vêtue d’un tailleur pantalon d’un blanc éclatant, cigarette électronique à la bouche, la comédienne Daria Moroz invite les spectateurs à filmer le spectacle sur leurs smartphones et à poster les vidéos sur Instagram avec le mot-clef #mouettemilan (jeu de mot sur les volatiles, le nom du metteur en scène, Koršunovas, rappelant le russe korchoune – « milan »). Et le public s’en donne à cœur joie. Puis, les autres comédiens la rejoignent les uns après les autres. Ils se mettent à débattre du théâtre « immersif », et le spectateur ne sait pas si la pièce a débuté ou s’il assiste à un prélude improvisé…

Au bout d’une dizaine de minutes, il est finalement prié d’éteindre son téléphone : le spectacle commence.

Tchekhov et Prodigy

Les « costumes » sont résolument contemporains : les personnages portent les vêtements personnels des acteurs qui les incarnent (en tout cas, si l’on se fie aux photos qu’ils publient sur les réseaux sociaux). Les décors de ce huis-clos qu’est La Mouette sont réduits au strict minimum : une table et des chaises, un petit ponton de bois. Un grand écran, tendu au fond de la scène, projette le lac qui borde la maison de campagne d’Arkadina. Il est surplombé d’un ciel nuageux, bas, lourd, typiquement russe.

Arkadina (Daria Moroz). Photo : mxat.ru

Chez Tchekhov, le personnage principal, le jeune Kostia Treplev (interprété par Kouzma Kotreliov), le fils d’Arkadina (Daria Moroz), met en scène un petit spectacle dans la demeure de sa mère pour tenter de s’affirmer face à l’amant de cette dernière, l’écrivain et dramaturge à succès Trigorine (Igor Vernik). Dans le nouveau spectacle, il ne cesse de courir et de s’agiter dans tous les sens, caméra à l’épaule. Ce qu’il filme est diffusé en temps réel sur un second grand écran, situé à droite de la scène. Les autres protagonistes se saisissent parfois de sa caméra et se filment les uns les autres. Et le public, concentré tantôt sur les comédiens vivants, tantôt sur leurs apparitions dans ce « clip » ininterrompu, a le sentiment d’être transporté dans un vaste espace virtuel, peuplé de personnages uniquement occupés à poster des vidéos d’eux-mêmes sur les réseaux sociaux… Sans compter les effets spéciaux, les jeux de lumière et la musique électro assourdissante – dont le morceau culte de The Prodigy, Smack my bitch up –, qui plongent le spectateur dans une ambiance de rave party frénétique.

Mais ces références caricaturales à notre temps ne sont là que pour servir un texte vieux de plus d’un siècle. Les questions posées par La Mouette sur l’opposition entre le rêve, la vocation artistique, et l’insoutenable banalité du quotidien, sur les amours sans retour, sur la jalousie, sur le sentiment de la perte et, plus largement, sur la difficulté d’être au monde, résonnent avec toujours autant d’acuité pour le spectateur contemporain, qui doute, raisonne, délire, exulte et se tourmente avec les personnages pendant quatre heures (malgré quelques longueurs au deuxième acte).

Kouzma Kotreliov, Daria Moroz et Igor Vernik. Photo : mxat.ru

À propos de rythme, Koršunovas proposent plusieurs savoureuses « pauses MKhAT »,  ces brefs moments sans parole, où les visages et les expressions des comédiens valent mille mots… Le Lituanien respecte aussi à la lettre le final de la pièce de Tchekhov : malgré la surabondance des écrans et des images, le public ne voit pas le jeune homme se tirer une balle dans la tête ; il l’entend seulement.

« Les classiques n’ont de sens que dans une mise en scène actuelle. Ils confèrent à notre époque une nouvelle dimension et ont besoin d’elle pour rester vivants », résume le metteur en scène lituanien.

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