Karen Chakhnazarov : « L’Occident entame sa perestroïka »

Organisée du 2 au 9 mars 2020, la sixième édition du Festival du film russe de Paris, intitulée « Quand les Russes nous étonnent », permet de voir ou de revoir plus de trente longs et courts métrages, des grands classiques du cinéma soviétique aux créations contemporaines. Le Courrier de Russie, partenaire de l’événement, s’est entretenu avec le réalisateur Karen Chakhnazarov, qui dirige depuis 1998 les célèbres studios Mosfilm.

Dans le cadre du programme « Carte blanche à Mosfilm », le festival du film russe de Paris a choisi de présenter votre film Salle N° 6, une adaptation de Tchekhov sortie en 2009. Pourquoi celui-ci ?

Karen Chakhnazarov : Je participe depuis plusieurs années à ce festival, qui s’est taillé une place dans le paysage français. Je me souviens notamment d’une visite de M. François Hollande, alors président de la République. Et comment oublier l’intervention de Michel Legrand, lors de l’édition 2018 ! Mais c’est plutôt à l’organisateur de cette édition 2020, le producteur et distributeur Marc Ruscart, qu’il faudrait poser la question de ce choix…

Karen Chakhnazarov. Photo : m24.ru

Le film avait été bien accueilli en France à sa sortie. Et puis, Tchekhov est probablement le dramaturge le plus lu et le plus mis en scène au monde. Sans doute parce qu’il dissèque comme nul autre les relations humaines.

On entend souvent dire, à propos du cinéma russe contemporain, que les films tournés grâce à des aides de l’État sont boudés du public. Qu’en pensez-vous ?

K. C. : Pour moi, le vrai problème du cinéma russe, aujourd’hui, est lié à son éclectisme. Beaucoup de jeunes réalisateurs imitent ce qui se fait en Occident, ils n’ont pas trouvé leur voie propre. À la différence du cinéma soviétique, qui se caractérisait par une unité de style, qui était porté par une vision globale de l’Art, le cinéma russe contemporain se cherche encore. Mais il s’agit peut-être d’une étape nécessaire…

Par ailleurs, il ne sort, en Russie, qu’environ 120 longs métrages par an, films d’animation inclus, contre près de 400 en France ! On pourrait objecter que c’est la qualité qui compte, et non la quantité. Mais en réalité, plus on tourne de films, plus il s’en trouve de bons dans le lot, et le niveau général s’élève.

« Pour être franc, je pense que le cinéma d’aujourd’hui n’égale pas celui d’hier… »

Quant à la question du financement, les choses ne sont pas si simples. Les studios Mosfilm, que je dirige, sont une entreprise d’État. Pourtant, nous finançons nous-mêmes en partie nos productions, notamment en louant des décors et des équipements à d’autres studios, publics ou privés.

Pour ma part, le dernier film que j’ai tourné avec de l’argent public est La Ville zéro, en 1988. Mon film L’Assassin du tsar, sorti en 1991 – à la veille de l’effondrement de l’URSS – était une coproduction russo-britannique.

L’Assassin du tsar, 1991. Photo : cdn.cinemapress

Il n’y a pas de rapport direct entre origine du financement et qualité d’une œuvre. L’Union soviétique a produit de nombreux films, qui, tout en respectant l’idéologie dominante, sont de véritables chefs-d’œuvre.

Comment l’expliquez-vous ?

K. C. : Le pouvoir soviétique ne se contentait pas de financer le cinéma, il se mêlait aussi de la production artistique, par le biais des hauts fonctionnaires placés à la tête du secteur. Mais ces charges étaient confiées à des gens talentueux et compétents, dotés d’une réelle sensibilité artistique, à l’image de Filipp Ermach, qui a présidé le Comité d’État de cinématographie (Goskino) de 1972 à 1986, ou de Nikolaï Sizov, directeur des studios Mosfilm de 1971 à 1986. Sous leur houlette, on a vu éclore des génies de la comédie, comme Gueorgui Danelia et Leonid Gaïdaï, ainsi que d’immenses « tragiques », à l’image d’Andreï Tarkovski, Elem Klimov ou Larissa Chepitko. Ermach avait la mission de promouvoir le cinéma soviétique – mais sans nécessairement s’inscrire dans la ligne du Parti et, surtout, pas au détriment de la qualité des œuvres.

Est-ce à dire que le problème du cinéma russe contemporain réside dans la production ?

K. C. : À mon sens, il existe, en matière de production, deux grands systèmes : le modèle américain, qui consacre le règne absolu du marché, et où de gigantesques studios privés financent les projets qui leur plaisent ; ou bien le modèle soviétique, que j’ai décrit, où l’État fixe les exigences de qualité et veille à leur mise en œuvre. Mais dans la Russie contemporaine, l’État se contente d’injecter de l’argent ; notre cinéma ne s’inscrit ni dans l’un ni dans l’autre de ces systèmes. Nous sommes assis entre deux chaises !

File d’attente devant un cinéma soviétique, 1981. Photo : wikimedia

Quels réalisateurs et acteurs français vous ont marqué ?

K. C. : Vous savez, j’appartiens à une génération de réalisateurs qui a grandi avec Jean-Luc Godard, François Truffaut, Claude Chabrol… Nous les aimions, leur travail constituait pour nous une référence artistique. Je connais moins le cinéma français contemporain. Il y a toujours de très bons films, bien sûr, mais pour être franc, je pense que le cinéma d’aujourd’hui n’égale pas celui d’hier…

Vous êtes un réalisateur russe ; vous « n’imitez » pas l’Occident, pour vous citer. Et pourtant, la plupart de vos films sont diffusés et appréciés en Europe et aux États-Unis… Comment l’expliquez-vous ?

K. C. : Ce n’est pas à moi de juger si j’y suis parvenu, mais je me suis en tout cas toujours efforcé de faire des films sincères. Je crois que si l’on tente de comprendre l’être humain, en profondeur, on parle à tous les spectateurs, d’où qu’ils viennent. L’idée qu’un Français, un Chinois ou un Indien ne pourraient pas comprendre ce que comprennent les Russes est une ineptie ! Au moment de la sortie de La Ville zéro, sorte de fantasmagorie satirique sur la réalité soviétique, certains affirmaient que le film serait inaccessible au public étranger… De tous mes films, c’est celui qui s’est le mieux vendu à l’international !

« Dans toute situation de conflit et de blocage, le cinéma permet une meilleure compréhension de l’Autre. »

L’époque du tournage de La Ville zéro, la perestroïka, est marquée par une explosion des films abordant les grandes questions de société et porteurs d’un discours politique fort. Ce cinéma « engagé » semble aujourd’hui renaître un peu partout, à l’image du film sud-coréen Parasite, qui vient de triompher aux Oscars… À quoi est-ce dû, selon vous ?

K. C. : Je l’ai souvent dit : l’Occident est entré dans une période de crise, liée à celle du capitalisme sous sa forme actuelle. Pour moi, ce système est aujourd’hui dans une impasse, le monde est devenu extrêmement complexe, nous sommes face à des défis que le secteur privé tout-puissant se révèle incapable de relever… Rendez-vous compte : aux États-Unis, où, il y a encore dix ou quinze ans, le terme de « socialiste » équivalait à peu près à celui de « pestiféré », le candidat socialiste à la présidence, Bernie Sanders, est un des favoris de la primaire démocrate… C’est significatif !

La Ville zéro. 1988. Photo : vk.com

En Russie, nous avons déjà eu notre perestroïka, mais en Occident, elle commence seulement. Ce n’est pas un hasard si les écrits de Marx connaissent à présent un regain de popularité partout dans le monde, sauf chez nous ! Aujourd’hui, le niveau de nos technologies dépasse largement celui du développement social. Et c’est ce décalage qui se manifeste dans les grands mouvements de révolte populaire qui éclatent un peu partout, ainsi que dans l’art, y compris dans le cinéma. Les gens sentent qu’il faut rebâtir le monde sur d’autres bases, mais ils ne savent pas lesquelles. Nous aussi, dans l’URSS des années 1980, nous savions qu’il fallait changer le système, mais nous ne voyions pas bien par quoi le remplacer…

Les relations entre la Russie et l’Occident sont particulièrement tendues. Le cinéma russe peut-il être une forme de soft power ?

K. C. : Sans aucun doute ! Dans toute situation de conflit et de blocage, le cinéma permet une meilleure compréhension de l’Autre. C’est particulièrement vrai pour la France, où les gens aiment le cinéma et l’apprécient en connaisseurs. D’ailleurs, nos deux pays ont toujours entretenu des relations particulières. Les Français continuent de porter un regard différent de celui du reste des États occidentaux sur les tensions politiques actuelles. Et ce, malgré le principe de « solidarité européenne » auquel Paris est formellement tenue…

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