Eatme : une appli contre le gaspillage alimentaire

Afin de lutter contre le gaspillage alimentaire, le Pétersbourgeois Rudolph An a lancé il y a un an l’application Eatme (de l’anglais signifiant « Mange-moi »), sur laquelle les utilisateurs peuvent trouver à prix réduits les invendus de boulangeries, cafés et restaurants.

« Grâce à Eatme, nous avons réussi à vendre en deux jours quarante khatchapouris (pain géorgien au fromage) décommandés à la dernière minute après l’annulation d’un festival », témoigne Tamila, propriétaire de la boulangerie géorgienne Tsomi Testo. Face au risque d’invendu, cette dernière avait contacté Eatme, qui a immédiatement publié une offre pour les khatchapouris à moitié prix sur son application, sur son site et sur les réseaux sociaux. Au-delà des pertes financières évitées, ce sont environ huit kilogrammes de farine et de fromage qui ont été sauvés de la poubelle.

En un peu moins d’un an, Eatme, téléchargée par trente-cinq mille utilisateurs, a ainsi empêché le gaspillage de mille six cents tonnes de nourriture encore comestible. Selon une étude de TIAR-Tsentr, un cabinet de conseil spécialisé dans le développement durable, dix-sept milliards de tonnes de déchets alimentaires se retrouvent chaque année dans les décharges russes. Cela représenterait plus de vingt-trois milliards d’euros et suffirait à nourrir trente millions de personnes, soit davantage que le nombre de Russes vivant en dessous du seuil de pauvreté (vingt et un millions en 2019 selon l’agence de la statistique Rosstat).

Une question de mentalité

Né en 1984 à Saint-Pétersbourg, Rudolph An découvre le tri sélectif à l’âge de sept ans, en Allemagne, où il a déménagé avec sa famille. Encore aujourd’hui, cette pratique est loin d’être répandue en Russie : en janvier 2020, Moscou a été la première ville du pays à imposer l’installation de poubelles différenciées dans les cours d’immeubles.

Rudolph An. Photo : np-mag

Après avoir terminé des études d’administration des affaires à Londres, Rudolph An décide de retourner à Saint-Pétersbourg. « Je n’avais pas envie de rester en Europe, explique-t-il au journal économique Forbes. Certes, la vie y est agréable mais il est plus facile de faire des affaires en Russie. Il y a moins de contraintes. »

En 2013, lors d’un séjour au Danemark, il découvre l’application Too Good To Go. Disponible dans une dizaines de pays d’Europe ainsi qu’aux États-Unis, elle repose sur un partenariat avec des cafés et des restaurants qui, à la fin de la journée, proposent des aliments et des boissons à prix réduits afin de lutter contre le gaspillage. Désireux depuis longtemps de créer une startup écologique, le jeune homme décide de créer l’équivalent russe de l’application danoise. Il attend toutefois six ans avant de concrétiser son projet. « En 2013, l’utilisation des smartphones et des cartes bancaires était moins répandue auprès des Russes qu’aujourd’hui. La mise en place d’un système de paiement via l’application aurait alors été trop compliqué », souligne-t-il.

Eatme apparaît à Saint-Pétersbourg en mai 2019. Rudolph An y injecte soixante-quinze mille euros, obtenus grâce à des placements boursiers. Plus de la moitié du montant part dans le développement du site et de l’application, et le reste dans les premiers salaires, la publicité et la location des bureaux. Depuis, l’entrepreneur a déboursé cent cinquante mille euros supplémentaires pour payer ses employés et faire connaître sa marque.

L’application suscite le scepticisme des établissements ayant l’habitude de donner gratuitement – et discrètement – leurs invendus.

En une semaine d’existence, Eatme convainc douze restaurants de s’associer à elle. « N’ayant aucun concurrent sur le marché, il était difficile de faire comprendre aux restaurateurs ce que nous attendions d’eux », se souvient le jeune homme. Il explique qu’à Saint-Pétersbourg et dans les régions, la plupart des établissements ignorent la quantité – et la valeur économique – de la nourriture qu’ils jettent chaque jour. « Un tiers des entreprises auxquelles nous nous sommes adressés nous ont envoyés promener parce qu’elles trouvaient plus simple de se débarrasser de leurs restes que de former du personnel et d’entreprendre les démarches nécessaires pour devenir nos partenaires », poursuit-il.

Cinq mois plus tard, l’application débarque à Moscou. Plus sensibles au gaspillage alimentaire, les restaurants y font preuve de davantage d’enthousiasme. « Le secteur moscovite de la restauration se distingue par une concurrence très élevée, précise l’entrepreneur. Les patrons comptent leurs sous et savent qu’ils doivent agir pour se démarquer. » Dès l’arrivée d’Eatme, plus de trente établissements contactent la startup pour un partenariat et, en quelques jours, l’application est téléchargée neuf mille fois.

Un secteur en devenir

Au dire de son créateur, Eatme est à la fois (et seulement) un agrégateur de bons de réduction et une plateforme d’informations : elle décline donc toute responsabilité relative à la fraîcheur des plats proposés. Les établissements choisissent eux-mêmes les produits mis en vente, fixent le taux de la réduction et les horaires de mise à disponibilité des produits pour les clients. L’application se contente de passer les annonces et prélève une commission de 25 % sur les commandes. « Nous n’offrons pas de service de livraison étant donné que nous ignorons encore comment le rendre écologique, explique Rudolph An. Qui plus est, il est plus intéressant pour les restaurants que les clients s’y rendent physiquement et se souviennent de l’endroit. »

En plus d’aider les restaurateurs à écouler leurs marchandises, l’entrepreneur veut sensibiliser ses clients potentiels en donnant des conférences sur le gaspillage des déchets et la consommation responsable. Malgré le nombre peu élevé de participants – entre dix et vingt en moyenne –, l’entrepreneur estime ce travail crucial – ne serait-ce que pour assurer la rentabilité d’Eatme.

Objectif : « Zéro déchet ». Photo : Facebook

La startup est par ailleurs très présente sur les réseaux sociaux, où elle fait non seulement la promotion de son application et de ses partenaires, mais partage également des nouvelles écologiques du monde entier, des recettes à partir de restes, ainsi que des conseils pour la conservation des aliments.

Le projet suscite toutefois le scepticisme des établissements ayant l’habitude de donner gratuitement – et discrètement – leurs invendus. « Eatme n’est qu’un canal de vente supplémentaire n’ayant rien à voir avec la lutte contre le gaspillage alimentaire », commente ainsi le patron d’un café interrogé par le site d’informations pétersbourgeois Fontanka.ru. Le média souligne par ailleurs que, loin des 80 % de réduction promis par Eatme, l’écrasante majorité des offres proposées par l’application ne dépassent pas les 30 %. Étrangement, celles-ci sont la plupart du temps valables toute la journée, et non uniquement le soir – et ne concernent donc pas uniquement des invendus…

Composée d’une quinzaine de personnes, l’équipe d’Eatme compte actuellement 340 partenaires, dont 110 à Moscou, 228 à Saint-Pétersbourg, et deux à Kazan, capitale du Tatarstan, où l’application est disponible depuis le mois de janvier. Ekaterinbourg, Nijni-Novogorod et Sotchi s’ajouteront bientôt à la liste. La startup ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : elle est en cours de négociations avec des supermarchés et reçoit déjà des offres de collaboration depuis l’étranger (Kazakhstan, Ouzbékistan). « Notre objectif principal est de nous implanter rapidement dans un maximum de villes et de collaborer avec le plus d’établissements possible », résume Rudolph An dans la revue en ligne Nature Product. L’entrepreneur prévoit de dégager ses premiers bénéfices à l’été 2020 et d’engranger un chiffre d’affaires mensuel de soixante-quinze mille euros d’ici à la fin de l’année. Si Eatme a rapidement fait des émules – Eatyeat, Lastbox, Foodhide –, ces projets ne comptent pour l’heure qu’une centaine de partenaires.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *