Crise pétrolière : la Russie fait cavalier seul

L’alliance entre le cartel des pays producteurs de pétrole (OPEP) et la Russie, scellée en 2016, a fait long feu. En conséquence, les marchés financiers paniquent et le rouble s’effondre.

Le 9 mars dernier au matin, l’or noir a connu sa plus forte baisse depuis 1991 : les contrats à terme ont dévissé de 20 %, après avoir déjà chuté de 6 % trois jours plus tôt. Dans la matinée, le baril s’échangeait même contre 32 dollars (contre plus de 50 une semaine plus tôt). Il s’est ensuite stabilisé autour de 36 dollars. Un prix très inférieur au seuil de 42,4 dollars, au-dessous duquel les dépenses budgétaires fédérales de l’État russe ne sont pas couvertes.

Divorce inéluctable

La presse mondiale a d’abord accusé la Russie d’avoir provoqué la crise en refusant de signer la prorogation de l’accord de réduction de la production pétrolière, qui arrive à échéance le 1er avril prochain. Le 4 mars dernier, à Vienne, Alexandre Novak, le ministre russe de l’Énergie, a en effet quitté la table des négociations avec fracas. Selon de nombreux analystes, cette décision d’abandonner l’OPEP+ (composée de 24 pays représentant la moitié du pétrole mondial), dont le but initial était de maintenir les cours à un prix satisfaisant pour tous les signataires, serait dictée par la volonté de mettre hors-jeu le pétrole de schiste américain, particulièrement coûteux à extraire.

La fin de l’OPEP+ pourrait bien signifier le début d’une guerre du pétrole sans merci.

Rapidement, pourtant, les observateurs ont pointé du doigt le comportement de l’Arabie saoudite, décidée à « se venger » de Novak en inondant le marché à prix cassés. « Nous ne voulions pas sortir de l’accord, nous avons tenté de défendre sa prorogation », avance d’ailleurs, sous couvert d’anonymat, une source du quotidien économique Vedomosti proche du Kremlin. Selon ce haut fonctionnaire, c’est Riyad qui aurait fait échouer les négociations en voulant que les pays non membres de l’OPEP assument le manque à gagner entraîné par l’épidémie de coronavirus et par le ralentissement de l’économie mondiale. « Depuis le début, il était clair que l’alliance avec l’OPEP ne durerait pas éternellement. La question était seulement de savoir quand elle serait rompue », ajoute-t-il.

Quel qu’en soit le responsable, la fin de l’OPEP+ pourrait bien signifier le début d’une guerre du pétrole sans merci, où chacun ouvrirait grandes les vannes et baisserait les prix afin de gagner des parts de marché par tous les moyens. À partir du 1er avril, ce sera chacun pour soi.

Quand la demande tousse

Accusée d’avoir tué l’OPEP+, l’épidémie de coronavirus n’a fait qu’anticiper un effondrement des cours pétroliers prévu par les professionnels du secteur depuis un certain temps. Dans un contexte de décarbonisation progressive de l’économie, de développement des énergies renouvelables et de hausse de l’efficacité énergétique des logements et des équipements, une baisse significative de la demande en combustible fossile était évoquée à l’horizon 2030-2035.

Alexandre Novak et Vladimir Poutine face au secrétaire général de l’OPEP, Mohammed Barkindo, le 2 octobre 2019. Photo : Kremlin.ru

Parallèlement, les marchés mondiaux sont inondés de pétrole, les volumes d’or noir pompé à bon compte n’en finissant pas d’augmenter. Ces derniers temps, même les quotas de production mis en place par les cartels étaient sans effet sur les cours, malgré l’embargo sur les pétroles vénézuélien, iranien et libyen.

L’épidémie de coronavirus a frappé le point faible du système : la demande. Lorsque les usines chinoises se sont arrêtées, que les liaisons aériennes ont été suspendues, que le commerce international a ralenti et que la population a été invitée à limiter ses déplacements, la consommation a brusquement chuté et les marchés se sont affolés.

Tournant politique

Au regard de la conjoncture, le retrait russe de l’accord OPEP+ n’a au fond joué qu’un rôle de second plan. Il est d’ailleurs possible que, si l’économie mondiale ne toussait pas depuis plusieurs semaines, inquiète de la santé de la Chine – à la fois usine du monde et gigantesque marché –, Moscou aurait continué de contrôler l’offre pétrolière, main dans la main avec Riyad. Après tout, la Russie n’y voyait que des avantages : le système mis en place par l’OPEP+ favorisait les contrats de long terme en faisant miroiter une tendance haussière. En conséquence, elle touchait des milliards d’euros supplémentaires grâce à un pétrole surévalué. Une situation qui convenait aux magnats du secteur et au ministère des Finances, tout en maintenant le rouble à flot.

Selon le ministre russe des Finances, la Russie a les reins solides et les réserves nécessaires pour résister à un effondrement des cours.

Cependant, l’épidémie mondiale n’explique pas tout. En janvier dernier, la Russie s’est dotée d’un nouveau gouvernement et d’une nouvelle politique pétrolière. Ces dernières années, l’exécutif emmené par Dmitri Medvedev s’est souvent montré réticent à céder aux demandes du secteur pétrogazier en faveur d’exonérations fiscales et d’investissements massifs dans des projets de forage toujours plus pharaoniques les uns que les autres. L’année dernière, Igor Setchine, le patron de Rosneft, réputé proche de Vladimir Poutine, s’est ainsi vu refuser les avantages fiscaux qu’il demandait pour le projet Vostok oil, dans l’Arctique, tandis que Novatek, en quête de financements pour l’exploitation du gaz naturel liquéfié (GNL) dans le Grand Nord, se voyait aussi opposer une fin de non-recevoir. Depuis la mi-janvier, ces deux requêtes ont reçu des avis favorables et pourraient être satisfaites. Autre preuve que les temps ont changé, depuis que Mikhaïl Michoustine est Premier ministre, Anton Silouanov, farouche opposant aux cadeaux fiscaux, a perdu son statut de vice-Premier ministre et n’est plus que simple ministre des Finances.

Le coronavirus fait fondre le rouble et dissout l’OPEP. Photo : rmf24

De manière moins visible, Igor Setchine a accru son influence en coulisse. Selon toute vraisemblance, c’est lui qui aurait orchestré le coup de théâtre de Vienne. Il est également probable qu’il poursuive en cela d’autres buts que le simple préjudice causé à la concurrence américaine…

Jeu dangereux

Si l’on peut à bon droit s’étonner que Moscou torpille un accord qui semblait lui convenir largement sans trop la contraindre, les récentes déclarations d’Anton Silouanov – qualifiées de « fanfaronnades » par certains – apportent un éclairage intéressant. À l’en croire, la Russie a les reins solides et les réserves nécessaires pour résister à un effondrement des cours et à l’instauration prolongée d’un baril à 30 dollars. En d’autres termes, elle est prête à « jouer » avec ses partenaires, même au prix de certaines pertes économiques et politiques : en claquant la porte de l’OPEP+, la Russie agit en grande puissance. Du reste, à Moscou, on sait pertinemment que les premières victimes de la crise seront les Saoudiens, dont l’équilibre budgétaire dépend d’un baril à 75-80 dollars.

Les pays dont l’économie repose sur le savoir – et non sur les ressources naturelles – ne peuvent que se réjouir de la faiblesse des prix de l’énergie.

Il n’est pas exclu non plus que la Russie ait finalement pris conscience de l’inefficacité d’une organisation comme l’OPEP+ et du caractère inévitable d’une récession mondiale.

Toutefois, sa démarche semble risquée à certains égards. Face à la crise, tant l’Arabie saoudite et ses gigantesques réserves de liquidités (pour une population quatre fois inférieure à celle de la Russie) que les États-Unis et leur monnaie internationale paraissent mieux armés que la Russie. Du reste, la faiblesse des cours est largement favorable à l’économie américaine dans son ensemble – et au pouvoir d’achat des Américains en particulier – et renforce donc Donald Trump en pleine campagne présidentielle. Les pays modernes, dont l’économie repose sur le savoir – et non sur les ressources naturelles –, ne peuvent que se réjouir de la faiblesse des prix de l’énergie.

Le tableau est beaucoup plus nuancé en ce qui concerne la Russie. Les réserves de pétrole accessibles à faible coût s’épuisent rapidement, et les nouveaux gisements sont des gouffres financiers. Rien ne dit, d’ailleurs, que leur production globale permette un retour sur investissement, même à très long terme.

En outre, la sortie de l’OPEP+ a toutes les chances de faire fuir les investisseurs et aura des conséquences non seulement sur les actions des groupes pétrogaziers, mais sur les titres russes en général – emprunts d’État compris. En quelques jours, le rouble a perdu près de 10 % de sa valeur par rapport au dollar et à l’euro. Les milliards du Fonds national de prospérité, que M. Michoustine prévoyait de mobiliser pour financer sa politique sociale, ne compenseront pas longtemps le manque à gagner fiscal et l’explosion de la facture des importations. Les Russes peuvent d’ores et déjà s’attendre à ce qu’on vienne puiser dans leur portefeuille…

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