Coup de théâtre à la Douma : une présidence sans fin

Ce mercredi 11 mars 2020, la Douma et le Sénat ont approuvé une proposition de réforme constitutionnelle. Si cette dernière est ensuite confirmée par les assemblées régionales, le Conseil constitutionnel et, in fine, par la population lors de la « consultation » d’avril prochain, elle permettra potentiellement à Vladimir Poutine de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2036.

La politique russe est pleine de rebondissements. À la mi-janvier, à l’occasion d’un discours de politique générale largement consacré aux questions économiques, Vladimir Poutine annonce une réforme constitutionnelle destinée à rééquilibrer les pouvoirs – a priori en vue de préparer son départ du Kremlin en 2024 (il ne peut légalement briguer un troisième mandat consécutif). Quelques heures plus tard, le gouvernement démissionne, « afin de permettre au président de mener à bien les réformes nécessaires », au dire du Premier ministre sortant, Dmitri Medvedev.

Depuis deux mois, de nombreux amendements constitutionnels ont été discutés, certains politiques (l’interdiction pour les hauts responsables de posséder un titre de séjour permanent à l’étranger), d’autres sociaux et culturels, telle la définition du mariage comme l’union exclusive d’un homme et d’une femme. À plusieurs reprises, la levée de la restriction du nombre de mandats présidentiels (deux consécutifs) est évoquée, le Kremlin se prononçant résolument contre.

Des bouleversements cosmiques

Ce mardi 10 mars, la Douma étudie en deuxième lecture le projet de réforme constitutionnelle. La députée de Russie unie Valentina Terechkova – première femme à effectuer un vol dans l’espace, en 1963 – prend la parole : « Le monde change, la vie change. Les citoyens russes doivent avoir l’assurance qu’en dépit de bouleversements colossaux, cosmiques, on ne les abandonnera pas ! Tout le monde sait que, dans tout développement destructeur, il faut prévoir des garde-fous… » Elle lit son discours d’un ton monocorde, rapporte Andreï Kolesnikov, le chroniqueur de Kommersant, et finit par proposer que Vladimir Poutine puisse à nouveau se présenter en 2024.

Le président de la Douma, Viatcheslav Volodine, déclare que cela doit être discuté avec les présidents des groupes parlementaires et avec Vladimir Poutine. Et il lève la séance. Il s’isole aussitôt, téléphone au Kremlin pour rendre compte des débats, selon Anastassia Kachevarova, son assistante, citée par le quotidien Vedomosti. Deux heures plus tard, le président russe prend la parole devant la Douma. « L’amendement formulé par Mme Terechkova est recevable, à condition que la Cour constitutionnelle confirme formellement qu’il ne va pas à l’encontre des principes de la Constitution », déclare-t-il.

Rien ne dit que Vladimir Poutine se représentera en 2024, ne fût-ce que parce qu’il aura déjà 71 ans.

Pour la plupart des observateurs, la surprise est de taille. Certes, dans une interview accordée au directeur du Centre de conjoncture politique, Alexeï Tchesnakov, et publiée sur le site Commentaires actuels, l’ancien conseiller présidentiel Vladislav Sourkov affirmait, il y a quelques semaines, que la réforme constitutionnelle entraînerait « logiquement » la remise à zéro des mandats : « Après tout, vu le rééquilibrage massif des pouvoirs qui s’annonce, ce sera comme si l’institution présidentielle changeait », analysait-il. Mais le départ de Vladimir Poutine en 2024 (de la présidence, pas nécessairement du pouvoir…) semblait acté.

Cette séquence n’est pourtant pas le fruit du hasard, selon une source parlementaire du site Meduza, qui souligne la proximité des arguments invoqués (notamment la conjoncture internationale incertaine et les allusions à l’instabilité récente, sur fond de coronavirus et de dévissement des cours du pétrole) par Valentina Terechkova d’une part, et par Vladimir Poutine d’autre part : « La visite du président était parfaitement préparée, à la minute près ! Vladimir Poutine est arrivé à l’heure et est resté le temps qu’il fallait », assure-elle.

Valentina Terechkova et Vladimir Poutine, le 6 mars 2017. Photo : Kremlin.ru

L’interlocuteur de Meduza concède toutefois que tout n’a pas fonctionné comme prévu. En effet, le président aurait dû soutenir une autre proposition d’amendement surprise, soumise le même jour par l’ancien boxeur Alexandre Kareline (en accord avec l’administration présidentielle, selon le journal RBC), et portant sur la tenue d’élections législatives anticipées en cas d’adoption de la Constitution. Cette dernière prévoyant un élargissement des pouvoirs de la Douma – qui pourrait désormais nommer le gouvernement –, il peut effectivement sembler logique que la composition de la chambre basse du parlement soit soumise à un nouveau vote de la population.

Le président a finalement demandé à ce que la proposition soit retirée, officiellement en raison de la grogne des députés communistes – ou, pour reprendre ses paroles, « face à l’absence de consensus » au sein de la Douma…

« Coup d’État »

Dans la soirée du 10 mars, une centaine de personnes ont manifesté près du Kremlin leur opposition à la réforme constitutionnelle. Certaines n’hésitent pas à parler de « coup d’État ». « Après le spectacle aussi comique que cynique offert par Poutine et sa Douma aux ordres, c’est le mot juste. C’est comme cela que le perçoit la part active de la société civile », écrit le chroniqueur Alexeï Melnikov sur son blog.

Plusieurs mouvements d’opposition, tels le Parti du changement et Russie ouverte, ont déposé des demandes d’autorisation de manifester pour les 21 et 22 mars prochains.

« Les organisateurs jugent intolérable la réécriture de la Constitution conformément aux intérêts du pouvoir et appellent à manifester toutes les forces politiques et tous les citoyens qui veulent une Russie de liberté et de progrès. Nous sommes face à une usurpation du pouvoir par Vladimir Poutine. Un pays où le pouvoir ne change pas de main pendant plus de vingt ans, n’a aucun avenir », a déclaré à Kommersant le porte-parole de Russie ouverte, Konstantin Fomine.

Destination 2036 ?

Rien ne dit que Vladimir Poutine se représentera en 2024, ne fût-ce que parce qu’il aura déjà 71 ans. Même Mme Terechkova en doute : « Je ne sais pas s’il sera prêt à recommencer. Mais cette simple éventualité, au regard de son autorité, constitue un facteur de stabilité et de développement pour le pays », a-t-elle déclaré à la Douma.

« Dans un régime non démocratique, les périodes transitoires sont électriques. On ne sait pas comment agir, alors on fait n’importe quoi… »

« Il n’a pas dit qu’il resterait au-delà de 2024. Il a simplement créé une situation ambigüe – encore une, c’est son style. Il considère que tel est le meilleur mode de gouvernance : maintenir la population et la classe dirigeante dans l’incertitude », souligne le politologue Gleb Pavlovski, pour lequel même Vladimir Poutine ne sait pas ce qu’il fera dans quatre ans : « Il se dit que, d’ici-là, tant de choses vont se passer, que l’une d’elles finira bien par lui indiquer la décision à prendre. Il agit ainsi depuis vingt ans, pourquoi changerait-il du jour au lendemain ? », explique-t-il sur le site Meduza.

Sa collègue Ekaterina Choulman, maître de conférences à l’Académie de l’économie nationale de Russie, va plus loin, parlant d’« improvisation à tous les niveaux ». Pour elle, en cette matinée du 10 mars, c’est même le parti Russie unie qui était à la manœuvre : sa direction aurait décidé de mettre le Kremlin devant le fait accompli en proposant des élections anticipées qui, surfant sur la vague d’un référendum « imperdable » sur la Constitution, auraient dû renforcer le parti du pouvoir. Elle affirme que l’annulation du nombre de mandats aurait été mise en avant « pour faire plaisir » au président…

Viatcheslav Volodine, président de la Douma. Photo : Kremlin.ru

« Dans un régime non démocratique, les périodes transitoires sont électriques. On ne sait pas comment agir, alors on fait n’importe quoi… », poursuit-elle avant de conclure : « En tout cas, les discussions sur la question de savoir si la réforme constitutionnelle est l’héritage politique de Vladimir Poutine, sont désormais suspendues. La phrase à retenir, signée du président, est celle-ci : On va travailler jusqu’en 2024, et après on verra. »

La directrice du centre d’analyse R.Politik, Tatiana Stanovaïa, est d’un avis différent : « Poutine avait d’emblée un plan en tête, qu’il n’a partagé avec personne, pas même avec son cabinet. D’ailleurs, la réforme constitutionnelle annoncée en janvier avait quelque chose d’inconsistant. Elle cachait manifestement quelque chose. Il était étrange que Poutine fasse autant de concessions [aux autres institutions, ndlr] », confie-t-elle à Meduza.

Est-ce à dire que les deux mois de débat sur les différents amendements n’auraient servi qu’à préparer le coup de théâtre final ? En tout cas, le politologue Abbas Galliamov constate que ceux-ci sont soudain passés au second plan : « C’est comme s’ils avaient été nécessaires pour satisfaire les aspirations au changement de la population, pour montrer que le pouvoir prend en compte l’opinion publique. C’est une forme de jeu. »

Il n’est toutefois pas certain que le Kremlin en sorte gagnant. « [Pour l’opposition], il est beaucoup plus facile de mobiliser l’électorat contre le droit de Poutine de se représenter que contre les amendements proposés jusqu’à présent », explique Ekaterina Choulman, pour laquelle Vladimir Poutine vient de mettre en danger sa propre réforme constitutionnelle.

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