Boris Nemtsov, l’opposant de profundis

Le 29 février dernier, à Moscou, à Saint-Pétersbourg et dans de nombreuses villes de Russie, des milliers de personnes se sont rassemblées, comme chaque année, en mémoire de Boris Nemtsov, homme politique assassiné, il y a cinq ans, à deux cents mètres de la place Rouge.

« C’était le seul représentant de l’opposition susceptible de concurrencer sérieusement Vladimir Poutine. Ils l’ont supprimé. Mais nous gardons ce crime en mémoire et exigeons une enquête sérieuse », confie Maxime, informaticien de trente-deux ans rencontré dans le cortège moscovite. Comme lui, plus de 22 000 personnes (selon l’ONG Compteur blanc ; moitié moins selon la police) se sont rendues dans le centre de la capitale ce samedi. La manifestation, autorisée par les autorités et strictement encadrée par la police, s’est déroulée sans encombre. Aucune arrestation n’est à signaler.

Pour Maria, retraitée de soixante-deux ans, l’ancien vice-Premier ministre (1997-1998) était plus qu’un opposant : « C’était l’espoir ! Le pouvoir avait beau lui mettre constamment des bâtons dans les roues, il faisait toujours entendre sa voix et entretenait l’espoir d’un avenir meilleur. »

« Cette marche pour Nemtsov est un prétexte pour rappeler au pouvoir nos revendications. »

Anatoli, chercheur de quarante-cinq ans, est convaincu, de son côté, que c’est le Kremlin qui a ordonné l’assassinat de Boris Nemtsov : « Ils ont pensé que c’était le seul moyen de le mettre hors du jeu politique. Ils n’avaient aucun dossier compromettant contre lui, aucun moyen de le traîner en justice. Aujourd’hui, on manque de gens aussi honnêtes, en Russie. »

Si la plupart des manifestants sont venus en hommage à Boris Nemtsov et pour que la lumière soit faite sur toute l’affaire (« La prison pour le commanditaire du meurtre », lit-on sur une banderole), d’autres profitent de l’occasion pour clamer leur rejet de la politique actuelle (des pancartes envoient Poutine « à la retraite ») ou leur refus de la prochaine réforme constitutionnelle. Certains demandent justice pour les manifestants arrêtés l’été dernier et pour les jeunes antifascistes de l’affaire « Réseau », récemment condamnés à des peines de prison comprises entre 6 et 18 ans fermes.

Le « pont Nemtsov », à deux pas du Kremlin. Photo : cdn.photosight

« Il faut profiter de la moindre occasion pour exprimer son mécontentement. Les rassemblements de ce type sont trop rares, explique Elena, une élue locale de cinquante-neuf ans. Cette marche pour Nemtsov est un prétexte pour rappeler au pouvoir nos revendications. »

Après la manifestation, certains se rendent sur le pont où l’homme politique a été assassiné le 27 février 2015. Sur ce « pont Nemtsov », comme l’appellent beaucoup de Moscovites, les bouquets de fleurs se comptent par centaines. En ce jour de commémoration, les militants russes y côtoient des diplomates étrangers. Pierre Lévy, le nouvel ambassadeur de France à Moscou, est venu se recueillir et déposer une gerbe de fleurs.

Les menaces de Kadyrov

Il y a cinq ans, la plupart des caméras de surveillance aujourd’hui installées aux alentours du Kremlin n’existaient pas. Néanmoins, quelques jours seulement après l’assassinat, les Services fédéraux de sécurité (FSB) arrêtent cinq Tchétchènes, qui écopent de onze à vingt ans de prison en 2017. Mais les commanditaires courent toujours. Pour l’opposition, aucun doute n’est possible : la piste remonte au tout-puissant chef de la république de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, auquel la rumeur attribue une haine viscérale de Boris Nemtsov, remontant au début des années 2000.

En décembre 2002, Boris Nemtsov, président du groupe libéral de l’Union des forces de droite (SPS) à la Douma, fait partie de la délégation parlementaire invitée au Congrès du peuple tchétchène, qui se déroule à Goudermes, dans la remuante république caucasienne. L’assemblée est présidée par Akhmat Kadyrov, père et prédécesseur de l’actuel dirigeant.

L’annonce de l’assassinat de Boris Nemtsov – qui plus est à un jet de pierre de la place Rouge – aurait plongé Vladimir Poutine dans une colère noire.

« L’atmosphère était plutôt paisible jusqu’à ce que Boris prenne la parole, raconte Elena Dikoune, ancienne porte-parole de la SPS. Avec son franc-parler habituel, il déclare que le peuple tchétchène a, par tradition, un système de gouvernement collectif, qu’il n’y a jamais eu de président dans la région, qu’il faut donc mettre de côté ce poste, former un parlement, puis un gouvernement incluant même des représentants séparatistes. »

La salle gronde, des voix s’élèvent, des sifflets retentissent. On veut faire taire Nemtsov. « Le malaise était palpable, j’ai commencé à avoir peur, poursuit Elena Dikoune. Je me suis tournée vers Alexandre Gorchkov, le garde du corps de Boris : – Tu crois qu’on s’en sortira vivants ? – Pas sûr. Ces types sont plus déterminés qu’en Biélorussie… » Quelques semaines plus tôt, Boris Nemtsov avait été expulsé manu militari de ce pays pour y avoir sévèrement critiqué le président, Alexandre loukachenko.

Lorsque l’assemblée se sépare, l’équipe de Nemtsov est isolée par un groupe de jeunes gens armés, comme le raconte Elena Dikoune : « L’un d’eux s’adresse directement à Boris et lui dit en substance : Si tu remets les pieds en Tchétchénie, ça ira mal pour toi. C’était le jeune Ramzan Kadyrov, que personne ne connaissait encore. On lisait la haine dans ses yeux… »

Boris Nemtsov en 1997. Photo : nemtsov-most

Selon une version répandue, le dirigeant tchétchène aurait commandité l’assassinat de l’opposant, treize ans plus tard, après avoir vu ce dernier insulter Vladimir Poutine à la télévision ukrainienne. Toujours selon l’opposition, les services de renseignement russes, au courant de ses intentions, n’auraient rien fait pour l’en empêcher…

Le Kremlin était-il aussi informé ? La question demeure ouverte. Des sources proches du pouvoir affirment que l’annonce de l’assassinat de Boris Nemtsov – qui plus est à un jet de pierre de la place Rouge – aurait plongé Vladimir Poutine dans une colère noire. Il aurait tapé du poing sur la table et exigé du FSB et du Comité d’enquête l’arrestation immédiate des meurtriers. Lorsqu’il s’est avéré que ces derniers étaient tous Tchétchènes, il aurait demandé au secrétaire du Conseil de sécurité, Nikolaï Patrouchev, d’avoir « un entretien à visée éducative » avec Ramzan Kadyrov et de lui faire comprendre ce que ce type d’opération a d’inadmissible et de néfaste – même du point de vue des intérêts de l’État.

De nombreux commentateurs soulignent alors que la mort en martyr d’un opposant, au moment où la Russie est déjà sous le feu de la critique occidentale et des sanctions pour l’annexion de la Crimée, représentera pour longtemps un caillou dans la chaussure du président.

Idéalisme et droiture

Au début de 2015, Boris Nemtsov n’est plus qu’un simple député régional et ne présente aucun danger réel pour le pouvoir. Au demeurant, les nombreuses arrestations survenues lors des manifestations de 2012 ont porté un coup rude à l’opposition, qui peine à se relever et à mobiliser.

« Il incarnait – et incarne encore, d’une certaine manière – l’alternative au système actuel. »

Toutefois, Boris Nemtsov demeure, pour le Kremlin, la seule figure de l’opposition associant un charisme incontestable à une véritable expérience de l’État : ancien gouverneur de la région de Nijni-Novgorod, il a été ministre de l’Énergie puis vice-Premier ministre, et était proche de Boris Eltsine.

En 2003, dans la première interview qu’il accordait depuis sa démission, l’ancien président confiait d’ailleurs au journal Moskovskie novosti qu’il avait longtemps envisagé de faire de Nemtsov son successeur au Kremlin. Il avait finalement reculé face à la trop grande fougue de son vice-Premier ministre et à son approche parfois trop radicale de la politique et de la gestion des affaires publiques. De ce côté-là, la candidature de Vladimir Poutine lui avait semblé plus convaincante.

La marche du 29 février 2020 a rassemblé deux fois plus de monde que les autres années. Photo : twitter

Paradoxalement, le radicalisme de Nemtsov, son idéalisme juvénile, sa droiture, son honnêteté et son courage sont précisément ce que regrette aujourd’hui l’opinion publique russe. « Il continue de représenter l’esprit d’un temps où les conseils des ministres avaient quelque chose d’un club de discussion, et où les vice-Premiers ministres étaient d’un accès facile pour la presse », constate le journaliste Boris Kaïmakov, qui suivait à l’époque l’exécutif. Il poursuit : « Parfois, on le croisait dans les couloirs de la Maison-Blanche [le siège du gouvernement à Moscou, ndlr] : Je ne m’arrête pas, le tsar [Boris Eltsine, ndlr] m’a appelé, je cours au Kremlin. Il était le dernier porte-parole d’un temps où la politique était ouverte et où l’on essayait encore de respecter certaines règles communes. Il incarnait – et incarne encore, d’une certaine manière – l’alternative au système actuel. »

La marche de cette année a rassemblé deux fois plus de monde que d’habitude. Pour Vladimir Milov, l’un des dirigeants du parti Choix démocratique et ancien compagnon d’armes de Boris Nemtsov, la popularité croissante de ce dernier fait écho à l’exigence de changement manifestée par la société civile : « Cela fait bientôt onze ans que, après avoir sacrifié la politique à leur bien-être matériel dans les années 2000, les gens ont compris qu’ils n’avaient plus rien à attendre du pouvoir actuel, et qu’il ne fallait plus croire aux promesses. »

Pour beaucoup de Russes, Boris Nemtsov s’impose également, en l’absence d’une figure crédible capable de rassembler l’opposition, comme la seule boussole à laquelle ils puissent se fier.

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