Biélorussie : les bons conseils de Loukachenko contre le Covid-19

Depuis le jeudi 26 mars, la Biélorussie place en quarantaine les personnes revenant de l’étranger afin de lutter contre l’épidémie de Covid-19. Une mesure adoptée par la plupart des États du monde depuis près d’un mois mais que le président Alexandre Loukachenko avait longtemps jugée superflue, rappelle le quotidien russe Izvestia.

Alors que l’Ukraine, la Lettonie et la Lituanie, qui dénombraient entre cent et deux cents cas de contamination au coronavirus au 23 mars dernier, ont pris des mesures de sécurité sans précédent – état d’urgence, fermeture des établissements scolaires, des centres commerciaux, suspension des transports interurbains et internationaux, etc. –, les autorités de la Biélorussie voisine, où l’épidémie progresse pourtant de manière comparable, semblent incomparablement plus tranquilles.

« En dépit des critiques, j’affirme que ce coronavirus n’est rien qu’une psychose, et je ne reviendrai pas là-dessus. Vous et moi avons connu d’autres situations de ce genre, et nous savons comment elles se sont terminées. Je suis absolument convaincu qu’il s’agit d’une nouvelle psychose, dont certains profiteront, et dont d’autres pâtiront », déclarait ainsi le président Alexandre Loukachenko, le 19 mars, avant d’appeler les Biélorusses à ne pas paniquer, et à « simplement se mettre au travail ». « C’est un plaisir, particulièrement à cette époque de l’année, de voir à la télévision les gens, à la campagne, travailler sur leurs tracteurs. Là-bas, personne ne parle du virus. Le tracteur nous guérira tous. Le travail agricole nous guérira », ajoutait-il.

Des élèves de l’école secondaire du district de Kapyl, dans la région de Minsk, le 30 mars 2020. Photo : svaboda.org

Encore aujourd’hui, le chef de l’État conseille à la population de se laver plus souvent les mains, de ne sauter aucun repas, d’aller au bania et de boire de la vodka. « D’habitude, je ne bois pas, confie-t-il. Pourtant, ces derniers temps, j’aime à rappeler que la vodka ne doit pas servir qu’à se désinfecter les mains, mais aussi à boire un petit coup. Quarante ou cinquante grammes d’alcool par jour, [c’est parfait] pour chasser le virus. Mais pas pendant les heures de travail, évidemment. »

« Il ne faut rien faire »

Les écoliers biélorusses continuent d’aller en cours : le gouvernement n’a décrété ni passage à l’enseignement à distance, ni vacances anticipées. « Ce sont les personnes âgées qui souffrent, pas les enfants. Pourquoi enverrions-nous les écoliers en vacances ? Vous voulez qu’ils aillent tous voir leurs grands-parents ? Nous parlons de personnes de 80 ans et plus ; je les entends d’ici : Oh, les petiots sont arrivés ! Ce serait les condamner à mort ! Par conséquent, il ne faut rien faire », explique le président biélorusse.

Les établissements d’enseignement supérieur continuent aussi de fonctionner, y compris l’Université d’État de Biélorussie, où des cas de contamination ont pourtant été enregistrés. À la fin de février, après le dépistage positif d’un étudiant, l’Université technique avait certes décrété deux semaines de suspension des cours, mais tout est revenu « à la normale » dès le 15 mars…

La Biélorussie a laissé ses frontières ouvertes, bien qu’absolument tous ses voisins aient fermé les leurs !

Les étudiants font toutefois preuve de prudence. « Sur les trente personnes de ma classe, ils ne sont plus que quatre ou cinq à aller en cours. Dans notre fac, les gens adoraient déjà venir en cours malades, mais là, ça devient réellement inquiétant… », confie un étudiant de l’Université linguistique de Minsk.

Tous les rassemblements publics sont maintenus. La Biélorussie est ainsi le dernier pays d’Europe dont le championnat national de football se poursuit : le 20 mars, les matchs Dynamo Brest-FC Smaliavitchy et Dynamo Minsk-Rukh Brest réunissaient, respectivement, 3 600 et 1 000 spectateurs.

Trois jours plus tard, les autorités militaires ont lancé de grandes manœuvres visant à « tester les capacités de combat et de mobilisation » des forces armées biélorusses. Les 6 000 soldats et officiers impliqués, dont 1 000 réservistes, ont procédé à des exercices de protection des frontières mettant en scène des systèmes antichars, des unités d’artillerie, des lance-roquettes et l’aviation. Le représentant du ministère de la Défense, Vladimir Makarov, a tenu à préciser que le programme des manœuvres n’avait pas été modifié d’un iota.

Des supporters du FC Minsk soutiennent leur équipe lors du match de championnat de football biélorusse entre le FC Minsk et le FC Dinamo-Minsk, à Minsk, le 28 mars 2020. Photo : livesport.ru

La Biélorussie a également laissé ses frontières ouvertes, bien qu’absolument tous ses voisins aient fermé les leurs ! Les premiers à l’avoir fait sont les Ukrainiens, suivis par les Lituaniens, les Lettons, les Polonais et, enfin, les Russes, dans la nuit du 17 au 18 mars. Une décision justifiée, à Moscou, par le fait que Minsk « ignore les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) ».

Au demeurant, l’ambiance est étrangement calme à l’aéroport de la capitale biélorusse. Depuis la suspension des vols vers près de soixante-dix destinations européennes et asiatiques, un tiers des avions du transporteur national, Belavia, sont cloués au sol, rapportent les journalistes locaux. Les passagers sont frappés par l’absence de mesures de sécurité exceptionnelle : « Personne ne vous prend la température, sans parler de dépistage ; on ne vous demande ni d’où vous venez ni quel pays vous avez traversé… Rien ! On récupère sa valise, et on s’en va, c’est tout », témoigne une femme croisée à l’aéroport.

La « razzia »

Alors que l’économie n’est pas épargnée par la crise mondiale – au cours de la troisième semaine de mars, le rouble biélorusse a chuté de près de 10 % face au dollar –, le fossé entre le flegme affiché des décideurs et l’inquiétude de la population est manifeste. À l’image de ce qui se passe dans le reste du monde, les Biélorusses se ruent, notamment, dans les magasins d’alimentation.

« Le gouvernement a décidé de faire comme si de rien n’était, comme si l’épidémie n’existait pas. »

« Avec la chute de la monnaie, les gens achètent tout ce qu’ils peuvent. Et pas seulement des produits de première nécessité, mais tout ce qui se conserve ! Les caddies sont remplis de sarrasin, de riz, de pâtes, d’huile de tournesol ; certains clients achètent des surgelés, du poulet, de la viande… Ils font des réserves de café et de thé. Cette razzia dure depuis plusieurs jours : les employés ont à peine le temps de remplir les rayons que ces derniers sont déjà dévalisés »,  raconte le responsable d’une chaîne de supermarchés. Les enseignes d’électroménager sont également prises d’assaut.

Tandis que des dizaines de pétitions, sur les réseaux sociaux – dont une ayant déjà recueilli seize mille signatures –, exigent l’instauration de mesures de confinement, les experts s’interrogent sur l’absence de réaction du pouvoir. Pour le politologue biélorusse Valeri Karbalevitch, l’explication est de nature psychologique : « Pendant des années, Loukachenko s’est efforcé de donner de la Biélorussie l’image d’un îlot de stabilité et de sécurité résistant au chaos environnant. D’une certaine manière, il se retrouve aujourd’hui otage de cette représentation. »

L’analyste politique Dmitri Bolkounets évoque, pour sa part, des raisons politiques et économiques. Pour lui, Minsk est tout simplement impuissante : les entreprises et les établissements scolaires ne sont pas prêts à passer au télétravail et à l’enseignement à distance. « Nous n’avons ni l’expérience, ni les moyens financiers et technologiques nécessaires ! Mettre les salariés à l’isolement signifierait le gel de toute notre industrie. Je vous laisse imaginer le coût pour l’économie… », souligne l’expert. Dans le contexte d’effondrement des marchés mondiaux, les économistes estiment en effet que l’adoption de mesures de confinement entraînerait un recul des exportations biélorusses de 30 à 40 %, et une chute du PIB d’au moins 20 %. « La population doit réélire son président cette année : il est clair que Loukachenko aurait tout à perdre de l’aggravation de la situation économique… Donc, le gouvernement a décidé de faire comme si de rien n’était, comme si l’épidémie n’existait pas », conclut Dmitri Bolkounets.

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