Underground soviétique : les jardins secrets de la résistance politique

Jusqu’au 24 mai 2020, le musée moscovite Garage présente une exposition consacrée à l’art non-conformiste en URSS.

On accède aux salles par un escalier métallique. Il passe devant un de ces épais cahiers de doléances dans lesquels les entreprises soviétiques consignaient les plaintes et les commentaires des clients, puis devant une immense photographie de trois jeunes gens se couvrant la bouche des mains. Au-delà de la dernière marche s’étend un gigantesque appartement : plusieurs postes de télévision voisinent avec des livres et des revues, au milieu des fauteuils et des rideaux. D’étranges photographies et des dessins couvrent les murs, une multitude de coffrets jonche le sol des « chambres ». Suspendu au milieu de cet espace, un mystérieux cube noir…

Fuir la réalité

L’art non-conformiste – ou underground – soviétique était un mouvement s’opposant à l’art officiel ordinaire. Il s’exprimait par un ensemble de mots, de gestes, de concepts et d’allusions compris d’un groupe restreint d’individus adeptes de l’art « souterrain » et insaisissables pour le grand public.

Le phénomène se développe entre les années 1950 et 1980, lorsque la censure politique et idéologique écarte des représentants de divers courants artistiques et les relègue à la périphérie de la société. Kaspars Vanags, commissaire de l’exposition « Les secrets de l’art underground soviétique. 1966-1985 », a néanmoins choisi de se limiter à l’époque de la « stagnation » brejnévienne. « C’est précisément à ce moment-là que les gens ont eu l’impression que le régime sociopolitique serait éternel, et qu’ils se sont mis à imaginer des échappatoires à la réalité uniforme, morne et parfois dangereuse », explique l’historien de l’art Valentin Diakonov, conservateur du musée Garage.

Transgression des tabous

« L’exposition se présente comme une charade, à laquelle chaque spectateur trouvera sa propre réponse – intime, personnelle, parcellaire, commente Mary Miller, membre de l’Union des artistes de Russie. Elle plonge le spectateur dans l’atmosphère typique de l’Union soviétique, un pays disparu depuis longtemps mais qui subsiste aujourd’hui encore dans une partie de notre cerveau. »

L’exposition, une charade, à laquelle chaque spectateur trouvera sa propre réponse… Photo : porusski.me

Au milieu de la salle, le gigantesque cube renferme deux espaces séparés par une cloison de verre. Dans chacun se trouvent des casques et un interrupteur : homme / femme. Je me glisse à l’intérieur du cube, appuie sur « femme » et enfile un casque. En face de moi, derrière la cloison de verre, une autre visiteuse apparaît, également coiffée d’un casque. Le mien commence à émettre des sons. Deux voix féminines retentissent :

– Qu’avez-vous à me fixer du regard ?
– Et toi, qu’est-ce que t’as à écarquiller les yeux ?
– Je te prierais de ne pas me tutoyer !
– Et puis quoi encore ?! Tu es ma mère… Ne pas te tutoyer ? N’importe quoi !
– Tu cherches à m’insulter, espèce d’idiote ?!

À chaque réplique, la tension monte d’un cran, l’échange devient de plus en plus dur. Chaque seconde accroît mon sentiment de malaise à l’égard de la jeune fille qui me fait face et dont j’imagine qu’elle entend la même chose que moi. Nous échangeons un sourire gêné…

L’espace à l’intérieur du cube est appelé « Transgression du tabou ». C’est une œuvre de Rimma Guerlovina, artiste conceptuelle qui travaille depuis 1971 avec son époux, Valeri. Le couple a créé plusieurs installations similaires à celle présentée dans le cadre de l’exposition, afin de conjurer la grossièreté du pouvoir soviétique et les abominations du quotidien, ancrées profondément dans leur esprit depuis un demi-siècle.

Créer, expérimenter, comprendre

La majorité des pièces exposées au Garage sont des photographies des membres du mouvement underground. Sur les clichés, les artistes plantent des arbres ou enterrent symboliquement « leurs petits secrets » (« Fosse », de Nikolaï Parnikov) à l’abri des regards indiscrets du pouvoir, réalisent de mystérieuses expériences (« Classement de l’activité urinaire des chiens » par Vadim Zakharov) ou mènent des parodies de « fouilles » (collectif Moukhomor – « Amanite »).

Le collectif Moukhomor en 1981. Photo : russianartarchive

L’exposition souligne ainsi les liens étroits qu’entretiennent l’art, la liberté, l’ésotérisme et la science. « Regardez cet objet remarquable : la revue scientifique Znanie – sila [« La connaissance est une force », lancée en 1926, ndlr]. Son maquettiste, l’artiste Iouri Sobolev, commandait souvent à ses amis de l’underground des travaux pour illustrer sa revue. En plus d’être responsable de la principale revue rationnelle du pays, Sobolev pratiquait le yoga et l’ésotérisme, et lisait le philosophe suisse Carl Gustav Jung », explique Valentin Diakonov.

Pour lui, il ne s’agit pas là d’un hasard : l’intérêt pour l’ésotérisme et la capacité à réfléchir de façon créative dans le domaine technique vont de pair. Bien avant les entrepreneurs de la Silicon Valley, les représentants de l’underground soviétique avaient prouvé que les pratiques spirituelles personnelles se combinaient avec la virtuosité d’une réflexion technologique.

Rock ‘n’ roll et Perestroïka, par le photographe Igor Moukhine, 1988. Photo : faroutmagazine

Les hippies de Gauja

Le retour à la nature a été un élément du rejet du carcan de l’art soviétique officiel par les non-conformistes. Un des écrans de l’exposition diffuse un film sur les membres du mouvement ayant rejoint la culture hippie pour échapper à l’oppression sociale. Il y a cinquante ans, à la toute fin des années 1960, une des plus grandes communautés hippies soviétiques s’installe sur les bords du fleuve Gauja, près de Riga, dans l’ancienne république socialiste de Lettonie. De nombreux créateurs underground y trouvent refuge. À son apogée, la communauté compte entre deux et trois mille membres.

La culture hippie a beau partager un certain nombre des idéaux socialistes, les autorités soviétiques la considèrent d’emblée comme un élément hostile, et la communauté de Gauja reçoit régulièrement la visite des forces de l’ordre. Ces dernières ne sont toutefois jamais parvenues à réprimer le vent de liberté soufflant sur le camp, qui a finalement survécu à l’URSS.

Les hippies de Gauja. Photo : lsm.lv

« Cette exposition nous rappelle que beaucoup de choses que nous connaissons aujourd’hui faisaient partie de la culture underground de l’époque, explique Valentin Diakonov. Prenez le yoga, par exemple. Certes, ses amateurs se réunissaient les uns chez les autres, et non dans des lieux réservés à cette pratique, mais celle-ci n’était pas inconnue, comme certains le croient parfois. L’engouement actuel pour les nouvelles technologies et la philosophie orientale n’est pas non plus nouveau. La différence est que le degré de paranoïa et de pression politique était plus élevé qu’aujourd’hui. Mener une existence indépendante se faisait au péril de sa liberté, voire de sa vie. »

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