Relance économique : le pari risqué du Kremlin

Vladislav Inozemtsev est le directeur du Centre de recherches sur les sociétés post-industrielles.

Vladimir Poutine souhaite voir le niveau de vie de la population s’élever significativement à très court terme. Il est même prêt à mettre des moyens financiers pour y arriver.

Dans un article publié récemment par l’agence Bloomberg, des sources russes haut placées affirment que le remaniement gouvernemental de janvier dernier a pour but de redynamiser l’économie du pays et de rehausser le niveau de vie de la population. Il s’agirait d’assurer ainsi la victoire du parti du pouvoir, Russie unie, aux élections législatives de 2021. 

La fin de l’austérité 

Cette explication des raisons de la « révolution de janvier » n’a rien d’aberrant. La question du niveau de vie est primordiale pour le locataire du Kremlin, persuadé qu’en cas de succès, la population approuvera plus facilement les changements constitutionnels annoncés en janvier, qu’elle sera moins encline à s’offusquer des pressions exercées sur l’opposition dite « hors-système » et, de manière générale, sur tous ceux qui ne soutiennent pas la politique actuelle. Nous disons « pressions », mais certains n’hésitent pas à parler de « terreur d’État » au regard de la sévérité des jugements dans l’affaire Réseau (jusqu’à 18 ans de prison pour des jeunes antifascistes qui n’ont à proprement parler rien fait). 

Toutefois, la véritable question réside plutôt dans la capacité de l’État à réaliser ses ambitions. Le nouveau Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, a-t-il les moyens d’enrayer la spirale de la stagnation ?

Depuis deux ans, l’objectif du gouvernement se limitait à la réduction des dépenses.

Rappelons quelques chiffres significatifs de l’ampleur de la tâche à accomplir. En 2018, les revenus réels de la population ont baissé de 10,5 %, et leur augmentation, l’année suivante est essentiellement due à un changement dans le mode de calcul. Ce biais est fréquemment utilisé dans la communication du pouvoir. Ainsi, la lutte contre la misère se traduit surtout par un abaissement périodique du seuil de pauvreté. En janvier dernier, le ministère du Travail a de nouveau proposé de le réévaluer pour le dernier trimestre de 2019 (-3,7 % par rapport au niveau fixé pour le trimestre précédent), arguant de la baisse générale des prix. Cette ruse statistique évidente ne change évidemment rien au quotidien des populations les plus défavorisées.

Le recours à ce type de procédé témoigne de l’impasse dans laquelle s’est trouvé le gouvernement Medvedev ces derniers mois. Il faut dire que, depuis deux ans, son objectif se limitait à la réduction des dépenses et à la constitution de réserves. Une mission remplie au-delà des espérances : les deux derniers exercices budgétaires ont dégagé respectivement 2 740 et 1 970 milliards de roubles (39,9 milliards et 28,7 milliards d’euros) d’excédents, équivalant à 2,7 et 1,9 % du PIB. Les réserves du Fonds national de prospérité ont augmenté, quant à elles, de 7,5 % en 2018 et de 92,1 % (!!!) l’année suivante. Au 1er janvier 2020, elles s’élevaient à 7 780 milliards de roubles (113,33 milliards d’euros) – soit 40 % des dépenses prévisionnelles. 

Dans le même temps, si les dépenses sont passées de 16 710 milliards à 18 220 milliards de roubles entre 2018 et 2019, cette légère hausse à prix courants a signifié la baisse des aides réelles pour les 55 millions de Russes qui en dépendent.

« Dans mon pays, on emprisonne et on torture. » La hausse du pouvoir d’achat fera-t-elle cesser les manifestations qui se multiplient depuis des mois ? Photo : philologist.livejournal

Pareille politique ne risquait certes pas de redonner du pouvoir d’achat à la population. Ces années d’austérité facilitent pourtant grandement la tâche du nouveau gouvernement. Il faut relever le niveau des retraites ? Augmenter la rémunération des médecins et des enseignants ? Les caisses sont pleines, il n’y a plus qu’à signer les chèques… M. Michoustine a les moyens d’inverser la tendance dès la fin du deuxième trimestre, et c’est sans doute ce qui va se passer. Au demeurant, il n’a pas vraiment d’autre solution. 

Des milliards à gaspiller 

Aujourd’hui, l’économie russe est particulièrement redistributive. Par exemple, le secteur pétrogazier, qui représente 63 % des exportations et 45 % des recettes budgétaires, n’emploie que 2,2 millions de personnes, soit 3,6 % seulement de la population active. Cependant, les prestations sociales (retraites comprises) représentent plus de 20 % du total des revenus de la population (un record historique). 

Le financement de ce système passe actuellement par une fiscalité dont la charge bride l’entrepreneuriat privé : la hausse de la TVA (1er janvier 2019) a certes rapporté 8,75 milliards d’euros supplémentaires aux caisses de l’État, mais elle a ralenti la demande. Depuis 2014, une dizaine de nouvelles taxes et charges patronales ont été instaurées. Les PME pâtissent également de l’ingérence croissante des services de sécurité dans leurs affaires, ainsi que de la complexité des démarches administratives. 

Autant qu’il soit permis d’en juger, Vladimir Poutine n’a aucune intention de modifier le système qu’il a lui-même mis en place. Sa stratégie repose sur une hausse des revenus de la population – qui doit mécaniquement entraîner celle de la demande de biens et de services, donc, relancer la croissance.

Une politique généreuse de soutien à l’économie ne peut réussir que si l’État s’appuie sur un excédent budgétaire confortable et pérenne.

Néanmoins, l’expérience récente le prouve, une revalorisation des revenus de 5 à 6 %, ne changerait pas grand-chose, pas plus que l’octroi de primes ponctuelles, comme celle de 5 000 roubles (78,50 euros) accordée aux retraités en janvier 2017. Il faudrait des mesures plus radicales, un effort financier de 14 à 21 milliards d’euros annuels – qui s’ajouteraient aux allocations familiales annoncées par Vladimir Poutine et évaluées à près de 7 milliards d’euros par an. En d’autres termes, pour espérer gagner entre 1,2 et 1,6 point de croissance, l’État devrait débourser au moins 28 milliards d’euros chaque année. 

Cela signifierait l’épuisement du Fonds national de prospérité dès 2023. Le pouvoir russe aura-t-il le courage politique de cette décision ? Pour mémoire, la Russie entre dans une période incertaine, Vladimir Poutine ne pouvant se présenter à sa succession en 2024 et aucun scénario de passage de témoin ne se dessinant encore clairement…

Par ailleurs, l’efficacité d’une telle approche est sérieusement remise en question par deux constats. D’une part, l’économie russe est loin de tourner à plein régime. En janvier dernier, le secteur secondaire n’exploitait que 62 % de ses capacités de production, et la surchauffe menaçait encore moins le tertiaire. Dans ces conditions, un apport massif de liquidités ne provoquerait ni hausse des investissements ni accroissement de la production. L’augmentation du pouvoir d’achat aurait pour unique effet une inflation galopante – dont les conséquences négatives se feraient sentir dès que l’État cesserait de soutenir la demande. 

Mikhaïl Michoustine lors d’une réunion sur le développement socio-économique de la région de Novgorod, le 11 février 2020. Photo : government.ru

D’autre part, une politique aussi généreuse de soutien à l’économie ne peut réussir que si l’État s’appuie sur un excédent budgétaire confortable et pérenne. Or ce point est particulièrement problématique pour la Russie, dont le budget dépend des exportations de matières premières (notamment d’hydrocarbures). Le cours du pétrole de marque Urals a, par exemple, chuté de 23 % depuis le début de l’année ; il est même inférieur de 10 % au prix de référence pour le budget 2020. S’il devient évident, au début de l’été, que l’exercice budgétaire finira dans le rouge, que l’économie mondiale connaît un fort ralentissement et flirte avec la crise, l’idée de puiser dans le trésor de guerre accumulé ces dernières années aura du plomb dans l’aile. L’effet serait, en outre, annulé par une inévitable dévaluation du rouble.

Manie fiscale 

D’autres signaux inquiétants émanent du nouvel exécutif. Mikhaïl Michoustine (ancien directeur du Fisc salué pour l’efficacité du système de collecte qu’il a mis en place) a d’ores et déjà annoncé qu’il voulait renforcer la « discipline fiscale » et recouvrer les arriérés des entreprises, afin de financer sa politique sociale. Ce genre de pratique conduit dans l’impasse et produit des effets contraires aux objectifs visés – tous les exemples le prouvent. La chasse aux impayés – qui aura elle-même un coût – aura pour conséquences le développement de l’économie parallèle, la faillite de nombreuses PME (il en ferme déjà deux fois plus qu’il n’en ouvre) et la contraction du marché de l’emploi. Au contraire, un assouplissement de la politique fiscale serait plus susceptible de stimuler la croissance – comme l’a récemment montré Donald Trump aux États-Unis ou, en Russie, Vladimir Poutine dans les années 2000-2001.

S’il faut instaurer des contrôles, c’est peut-être moins au niveau des rentrées budgétaires que des dépenses : leur augmentation de ces dernières années est essentiellement liée à l’explosion des coûts des commandes publiques et des programmes d’infrastructure… En somme, l’économie russe a besoin non d’un tour de vis fiscal, mais d’une refondation structurelle. Personne au Kremlin ne semble prêt à l’engager. 

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