L’État-providence assumé

Le 15 janvier dernier, Vladimir Poutine prenait le pays de court en annonçant une réforme constitutionnelle de fond. L’autre grand message de son discours de politique générale, adressé au Parlement et aux principaux personnages de l’État, était de nature socio-économique : le gouvernement a l’intention de puiser dans les réserves budgétaires pour stimuler la croissance et améliorer le niveau de vie de la population.

De nombreux économistes suggéraient depuis longtemps à l’exécutif d’augmenter les dépenses sociales afin de relancer la demande intérieure. Vladimir Poutine y semble résolu : les excédents budgétaires accumulés depuis plusieurs années – y compris la manne que constitue le Fonds national de richesse, alimenté par les revenus du pétrole – serviront désormais non seulement à financer les grands projets d’infrastructure fédéraux, mais aussi à venir en aide aux catégories les plus modestes, à soutenir les petites et moyennes entreprises, ou encore à encourager la natalité.

Parmi les mesures annoncées le 15 janvier, les plus retentissantes concernent les familles. Le relèvement de 466 600 à 616 600 roubles (de 6 755 à 8 939 euros) du « capital maternel » – prime forfaitaire dont les parents bénéficient depuis quelques années à la naissance du deuxième enfant, et dont l’emploi est strictement contrôlé – et son extension à la première naissance ont été abondamment commentés. Le président russe s’est en outre engagé à résoudre, avant la fin de l’année 2021, le problème du manque de crèches et de jardins d’enfants, ainsi qu’à augmenter le salaire des professeurs principaux des classes de primaire (les écoliers russes étudient les différentes matières avec plusieurs enseignants dès l’âge de sept ans).

Selon le président de la Cour des comptes, 13 % de la population vivent au-dessous du seuil de pauvreté en Russie.

Dans l’ensemble, ces mesures devraient coûter à l’État près d’un milliard de roubles par an (14,5 millions d’euros), dont un peu plus de 40 % pour le seul capital maternel.

État nourricier

Le modèle qui sous-tend les annonces présidentielles demeure celui d’un État-providence paternaliste, gardant la main sur les richesses et les ressources du pays pour les redistribuer, en particulier aux plus démunis.

Selon Alexeï Koudrine, président de la Cour des comptes – et « fidèle allié de Vladimir Poutine » comme l’appelle la presse russe –, 13 % de la population vivent au-dessous du seuil de pauvreté, et plus de la moitié des ménages – voire 60 à 70 %, selon certaines estimations – n’ont pas les moyens d’acquérir un logement, même à crédit. Par ailleurs, les travailleurs de la santé, de l’enseignement et de la culture – qui, selon Vladimir Poutine, devraient « être récompensés à hauteur des services précieux rendus à la Nation » – demeurent, globalement, très chichement payés. Comme n’ont pas manqué de le rappeler de nombreux internautes sur les réseaux sociaux, un médecin gagne, en moyenne, environ 50 000 roubles (720 euros) par mois, soit dix fois moins qu’un député fédéral. Sans parler des revenus parfois astronomiques (jusqu’à 200 000 roubles de l’heure !) des cadres des grands groupes publics.

Ces disproportions ne datent certes pas d’hier, mais elles revêtent aujourd’hui un caractère proprement scandaleux dans un pays qui vit indéniablement mieux qu’il y a dix ou vingt ans, et qui prétend retrouver sa « grandeur passée ». Selon un sondage effectué en 2019 par le Centre Levada, 59 % des Russes exigent « plus de justice sociale ».

Gréve des médecins dans la région de Novgorod, le 5 octobre 2018. Photo : usapress.net

Si, dans ce contexte, les annonces présidentielles semblent, somme toute, assez timides (selon le président de la Cour des comptes, elles ne permettront de réduire que de 2 %, au mieux, la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté), elles ont toutefois boosté la cote de popularité du chef de l’État, qui plafonnait ces derniers mois à des minima records (selon le Centre Levada, deux tiers des Russes « approuvaient » tout de même son action en novembre dernier – ce qui reste loin des 85 % de soutien des années 2014-2017). Quelques jours après le discours, 71,5 % des Russes déclaraient « faire confiance » à Vladimir Poutine, et 65,4 %, « approuver ses choix ». Manifestement, le président a décidé de « surfer » sur la vague : le 18 janvier, le Kremlin promettait aux anciens combattants et aux personnes ayant contribué à l’effort de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale des primes s’élevant, respectivement, à 75 000 et 50 000 roubles (1 080 et 720 euros). Une dizaine de jours plus tard, Vladimir Poutine ordonnait au gouvernement de préparer, d’ici à la mi-avril, un projet de loi prolongeant jusqu’en 2026 la mesure du capital maternel.

Le secteur privé dans l’expectative

Le Premier ministre, Mikhaïl Michoustine (nommé en remplacement de Dmitri Medvedev, démissionnaire), a fait de la mise en place de ces mesures une « priorité absolue » du gouvernement. Ces dépenses entraîneront néanmoins une hausse de plus de 57 milliards d’euros des dépenses budgétaires sur la période 2020-2024, précise, pour sa part, le ministre des Finances, Anton Silouanov. La question est maintenant de savoir si elles suffiront à redynamiser l’économie, notamment le secteur des PME.

Même si les mesures sociales relancent la demande intérieure, la croissance ne saurait dépasser les 2 % sans une percée de la Russie sur les marchés mondiaux.

Pour l’économiste Vladislav Inozemtsev, les annonces présidentielles sont « globalement positives ». « Les injections massives ont toujours donné de bons résultats », estime-t-il. Toutefois, comme l’ont rappelé les participants au dernier forum de discussion économique Gaïdar, qui s’est tenu en janvier dernier, le retour de la croissance implique une hausse des investissements d’au moins 7 % par an (contre + 1 % en 2019). La condition toutefois – et c’est là où le bât blesse pour la Russie – est que ces derniers proviennent à 85 % du secteur privé.

Pour ce faire, une amélioration notable du climat des affaires s’impose. Elle passe notamment par une réduction des restrictions et de l’interventionnisme étatique, une simplification des procédures administratives, une lutte contre la corruption, une réforme du système judiciaire, entre autres. « Tels sont les principaux défis que nous avons à relever à ce jour », confirmait récemment Alexeï Koudrine dans un entretien à RBC TV. Pour ce dernier, le virage social annoncé « ne suffira pas à passer des actuels 1,2- 1,3 % de croissance aux 3,1 % que vise le gouvernement dès 2021 ». Il ajoute que, même si les mesures sociales relancent la demande intérieure, la croissance ne saurait dépasser les 2 % sans une percée de la Russie sur les marchés mondiaux.

La modernisation des réseaux autoroutiers, un défi pour la ville de Novossibirsk (Sibérie). Photo : avtovikup24

Autre défi vital pour le gouvernement : favoriser l’émergence de nouveaux centres d’attractivité économique. Pour cela, des villes comme Tcheliabinsk, Tomsk, Novossibirsk (Sibérie), ou encore Saratov et Volgograd (sur la Volga), doivent être dotées des moyens de se développer, par exemple grâce à la mise en place d’un réseau autoroutier moderne et efficace. Sans cela, Moscou et Saint-Pétersbourg, seules métropoles russes de rang mondial à ce jour, continueront d’attirer sans cesse capitaux et populations – cent mille personnes s’installent dans la capitale chaque année –, au détriment des campagnes, ainsi que des villes petites et des moyennes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *