Ivan Vyrypaïev : « Le théâtre subventionné, c’est la mort du théâtre »

Le metteur en scène Ivan Vyrypaïev a lancé un nouveau format de théâtre en ligne, Okko Teatr. Nouvelles technologies, féminisme, environnement, yoga… : il s’est confié au magazine Afisha.

À qui sommes-nous en train de parler, M. Vyrypaïev : à l’homme de théâtre, au metteur en scène, au philosophe, au yogi ?

Ivan Vyrypaïev : S’il faut définir mon rôle social, et non cosmique, je dirais que je suis là pour présenter le projet Okko Teatr, que je coproduis avec [le milliardaire] Alexandre Mamout. Il songe à cette idée de e-théâtre depuis qu’il a racheté, en 2018, la plate-forme de cinéma en ligne Okko. Il ne s’agit pas de captation : même avec des dizaines de caméras HD, vous ne rendrez jamais de façon absolument fidèle l’expérience du théâtre vivant. Ce que nous avons réalisé à partir de mon dernier spectacle, Entertainment, est un format conçu pour internet, une sorte de « film-spectacle » ou de « pièce-vidéo ». Les acteurs, les personnages, l’intrigue sont les mêmes, mais avec d’autres décors, d’autres costumes, une mise en scène différente. Nous avons tenté d’adapter à l’écran le sens, et non la forme.

Dans une salle, le spectateur doit suivre la pièce. Mais face à un écran, son attention est facilement détournée. Le débat, qui ne date pas d’hier, concerne aussi le cinéma, en particulier depuis l’apparition de plateformes comme Netflix. À mon avis, la seule chose que nous, créateurs, puissions faire est en quelque sorte de contraindre le public à se concentrer, par la qualité et l’aboutissement de notre travail. Quitte à ce qu’il appuie de temps à autre sur pause…

Vous êtes un adepte de la théorie intégrale de Ken Wilbur… Comment la définiriez-vous, et quelle place tient-elle dans votre travail ?

I. V. : Le terme le plus approprié, pour définir mon cheminement spirituel, est probablement celui de yoga, dans le sens d’une aspiration à exister au monde en état de pleine conscience. L’approche « intégrale » n’est ni une religion, ni même une pratique spirituelle, ce serait plutôt une philosophie. Elle s’appuie à la fois sur les courants de pensées les plus anciens et les dernières avancées de la science. Vous et moi sommes une conscience, qui se manifeste sous la forme d’êtres vivants. Et l’élément central de cette manifestation est la communication. Plus la communication est fluide, plus l’énergie circule avec facilité – et mieux nous nous sentons.

Ivan Vyrypaïev. Photo : Pinterest

J’essaie de vivre pleinement, en éduquant au mieux mes enfants, en tentant d’abolir toute séparation, toute interruption entre mon « travail » et ma vie « privée ». Cela ne fonctionne pas toujours, mais le désir est là, et j’ai recours à toutes les pratiques pouvant m’y aider : le hatha yoga, la méditation, l’étude de la méthode intégrale de Wilbur et d’autres pratiques – bouddhistes, chrétiennes…

Votre travail a de multiples niveaux de lecture. À quoi peut-on le comparer ? Aux films de David Lynch ?

I. V. : Je ne comprends rien à Lynch ! Je recherche, pour ma part, la plus grande simplicité. Je suis un auteur social, j’écris pour un théâtre ordinaire, pour les gens ordinaires. Je n’ai pas besoin que mon public pense en concepts. S’il saisit différents niveaux de lecture, c’est parfait, mais je veux être immédiatement accessible.

Vous pensez que l’art doit d’abord éduquer…

I. V. : Évidemment ! Qu’est-ce qu’un spectacle, sinon une tranche de vie qui se joue sous vos yeux, et qui peut faire écho en vous, vous éclairer sur le monde et sur vous-même. C’est la séparation entre le public et la scène qui permet cette réflexion. Ce qui arrive à Hamlet ne vous arrive pas à vous. Pour moi, c’est là que réside la grande méprise du théâtre contemporain et de la performance. Quand le public se retrouve aspergé d’eau (dans le meilleur des cas…), que les comédiens s’assoient sur les genoux des spectateurs ou font réellement l’amour sur scène, la limite est franchie : le spectateur est placé dans une position inconfortable, il ne peut plus se contenter d’observer, il n’est plus à l’écoute. On sort des limites de l’art. Paradoxalement, en tentant de s’approcher au plus près de la réalité, l’art contemporain a rompu avec elle.

Vous déplorez la « stagnation » de l’art théâtral. À quoi est-elle due, selon vous ?

I. V. : Je suis convaincu que l’État doit entretenir les bâtiments et financer le personnel administratif des théâtres, réserver des lieux pour le répertoire classique, la création contemporaine, le ballet, etc. Mais tant que les troupes et les metteurs en scène seront rémunérés sur l’argent du contribuable, rien ne changera. Les artistes devraient vivre exclusivement de la vente de billets. Est-ce que vous financez la formation de votre prof de yoga ? Non, vous payez pour le cours que vous suivez. Seuls les spectateurs – et surtout pas la critique ou les festivals – sont à même de juger de la qualité d’une création, d’établir la renommée d’un metteur en scène ou d’un comédien.

« On peut bannir certaines prises de position au sein d’un parti ou au bureau – mais pas dans l’Art. »

La Russie a la chance d’avoir encore des mécènes, ces entrepreneurs et hommes d’affaires qui soutiennent la culture au sens large, mus par un intérêt personnel sincère. Alexandre Mamout, qui possède les deux plus grands réseaux de salles de cinéma commercial de Russie, a aussi fondé l’institut d’architecture et de design Strelka, il soutient le cinéma Pioner – une des rares salles moscovites proposant des films de qualité, où l’on ne va pas seulement se goinfrer de popcorn…C’est un système de financement acceptable, louable même, mais qui n’existe pas partout : en Pologne, où je vis depuis plusieurs années, il n’y a rien de semblable.

Le théâtre doit gagner sa vie à la sueur de son front, comme il le fait depuis Eschyle. C’est la seule façon, pour lui, de savoir ce qu’il vaut !

Je suis aussi résolument contre les festivals impliquant des concours et des récompenses – y compris les Oscars ou notre Masque d’Or –, ce système dans lequel un jury composé d’à peine dix personnes décide pour le reste du monde, pour les simples mortels, que telle création est « meilleure » qu’une autre… Comment voulez-vous comparer la prouesse technique, la merveille de réalisation qu’est Il était une fois à Hollywood, de Quentin Tarantino, au dernier film du Coréen Bong Joon-Ho, Parasite ?! Les festivals ne devraient servir qu’à laisser s’exprimer l’originalité, la variété, la marge. Tout le reste, c’est de l’entre-soi et du business.

L’institut d’architecture et de design Strelka de Moscou, le rendez-vous des passionnés de cinéma. Photo : recyclemag

Même dans notre monde post-moderne, où « Dieu est mort », pour citer Nietzsche, les artistes aspirent toujours à une Vérité unique, universelle… N’est-ce pas un peu totalitaire ?

I. V. : Comme n’importe quel être humain, l’artiste a le droit et le devoir d’exprimer son point de vue. À condition de respecter certaines limites fixées par le contrat social. Il ne doit pas inciter à la violence physique ou morale ou à la consommation de drogues, par exemple. En revanche, j’estime qu’interdire les « offenses aux sentiments des croyants » relève de l’absurdité pure. Depuis quand les « croyants » sont-ils une catégorie précise de population ? On peut bannir certaines prises de position au sein d’un parti, au bureau – mais pas dans l’Art. La création artistique est par essence un territoire de liberté. On doit pouvoir monter une pièce sataniste, de même que ceux qu’elle choque ont le droit de manifester devant le théâtre ou de la critiquer sur les réseaux sociaux. Mais on n’a pas à la faire interdire par un juge.

Votre travail a toujours abordé les grands débats sociaux. Quel problème vous semble aujourd’hui le plus actuel ?

I. V. : Celui de la communication. Les nouvelles technologies ont engendré un monde global : nous savons en temps réel ce qui se passe aux quatre coins de la planète, nous nous rencontrons et nous nous insultons sur les réseaux sociaux… Et pourtant, les individus et les peuples restent foncièrement différents du point de vue de l’éducation, du mode de vie, du système de valeurs. Vous avez des pays où l’eau est toujours une denrée rare, où les enfants meurent de faim – et vous avez la Californie… Et ces mondes différents, parfois opposés, ont conscience de coexister dans un seul espace-temps.

« Nous, les Russes, devons cesser de rabâcher sans cesse les mêmes clichés patriotiques vides de sens. »

Aujourd’hui, nous sommes absolument, cruellement interdépendants les uns des autres : êtres humains, mais aussi animaux, plantes… Notre seule issue, pour survivre, est de parvenir à communiquer. Sans quoi, nous courons droit à notre perte.

Et je pense que l’artiste et le philosophe contemporains sont là pour contribuer à créer les conditions rendant possible cet échange.

Votre avant-dernier spectacle, Conférence iranienne, mettait en scène une forme de dialogue entre l’Orient et l’Occident…

I. V. : Chacun a sa vérité, et toutes ces vérités sont légitimes. Le monde occidental doit comprendre qu’avant de décider du destin des pays « en développement », de leur imposer son modèle et de les forcer, au fond, à lui ressembler, il faut les entendre. Le mode de communication d’un Donald Trump, agressif, à la fois méprisant et insultant, ne peut déboucher sur rien. Mais l’Orient, lui aussi, doit dialoguer. Par exemple, nous, les Russes, devons cesser de rabâcher sans cesse les mêmes clichés patriotiques vides de sens, arrêter de répéter à l’envi que nous sommes une « grande nation ». C’est comme si je vous disais que je suis un grand homme et que vous me disiez la même chose de vous. C’est aussi idiot que vain ! C’est à vous de juger de ma valeur, et à moi d’estimer la vôtre…

Vous avez évoqué les technologies censées nous rapprocher et qui, en réalité, nous éloignent. Plus les êtres sont « connectés », plus les relations humaines semblent perdre de leur substance…

I. V. : Je crains que l’humanité ne fasse pas le poids face aux nouvelles technologies, qui se développent plus rapidement que notre conscience. La plupart d’entre nous ne savent même pas utiliser correctement la télévision, qui pourrait servir de vecteur de connaissances, de solutions – mais que nous bourrons de publicité ou de propagande politique…

Ivan Vyrypaïev et l’actrice polonaise Karolina Gruszka dans Entertainment, en février 2020. Photo : Théâtre Okko

Vous savez, la plupart des gens qui conçoivent tous ces gadgets électroniques, dans la Silicon Valley, interdisent à leurs propres enfants de s’en servir… Je ne suis pas optimiste. Je crois que l’intelligence artificielle nous a déjà avalés – nous sommes lus et scannés en permanence par des caméras, nos données sont envoyées et traitées je ne sais où… Nous sommes déjà prisonniers.

On parle beaucoup de féminisme ces derniers temps, en Europe comme en Russie. Que pensez-vous de ce débat ?

I. V. : En premier lieu, je suis convaincu de l’existence d’une injustice criante, abyssale. Sous prétexte que les hommes sont plus forts physiquement – bien que certaines femmes soient plus fortes que moi, évidemment –, du fait de cette supériorité somme toute primaire, ils ont toujours dominé le monde. Ce modèle doit changer, nous devons agir pour en sortir.

Cependant, le féminisme en arrive actuellement à des extrémités dans lesquelles je ne me reconnais pas, qui confinent à l’absurde. Je pense que les structures masculine et féminine diffèrent fondamentalement. Tout le corps de l’homme, y compris son membre, témoigne de son caractère actif, tendu, en mouvement. La femme a plus tendance à recevoir la force en elle, et je crois aussi qu’elle est ainsi disposée mentalement, spirituellement. Comme le yin et le yang, les deux se complètent pour former un tout qui devient un autre élément.

Je ne crois pas que pour être l’égale de l’homme, pour gagner le respect, la femme doive l’imiter, descendre à la mine ou porter des charges lourdes… Elle peut se contenter d’être elle-même, libre. Quand mon épouse n’arrive pas à ouvrir une boîte de conserve, elle me la tend, et je l’aide. J’aime sa féminité. Mais il ne me viendrait pas à l’idée de lui donner un quelconque ordre, elle n’est pas ma domestique, je ne suis pas le « chef de famille ». Je remplis ma fonction, et elle, la sienne. Je suis pour l’égalité entre les sexes, mais sans briser le lien originel, sans rompre avec la nature.

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