Gaz naturel liquéfié : la Russie fait sa révolution

Trois géants russes des hydrocarbures – les compagnies publiques Rosneft et Gazprom, et l’entreprise privée Novatek – vont s’allier pour fabriquer des équipements destinés à la production de gaz naturel liquéfié (GNL). 

L’annonce a été faite par le ministre de l’Industrie et du Commerce, Denis Mantourov, dans un entretien accordé à Politique énergétique, la revue du ministère de l’Énergie. L’accord de principe conclu au mois de janvier entre les trois entreprises porte sur la création d’équipements dans le cadre du programme public de développement technique et scientifique (NIOKR, lancement en 2020), ainsi que sur leur installation sur différents gisements.

La Russie manque en effet des équipements nécessaires pour la liquéfaction du gaz en quantité industrielle. Pour l’instant, la capacité de production des prototypes existants ne dépasse pas les 900 000 tonnes annuelles. Le pays ne fabrique pas non plus certains composants de haute technologie indispensables, comme les turbodétendeurs et les échangeurs thermiques, et est contrainte de se fournir à l’étranger (notamment en Chine). En juillet dernier, la direction de Novatek a ainsi demandé au gouvernement d’exonérer de taxes les équipements importés, destinés à son nouveau site, Arctic LNG-2, et pour lesquels les fournisseurs russes ne proposent pas d’équivalent. 

Avec la croissance de l’exploitation du gaz de schiste américain, les réserves gazières mondiales ont été réévaluées à la hausse, donnant un nouvel élan au secteur.

Toutefois, rien ne dit que les récentes déclarations de bonnes intentions se concrétiseront. Les trois compagnies russes ont chacune leurs partenaires préférentiels à l’étranger, qui travaillent eux-mêmes avec leurs propres clients et fournisseurs : il n’est pas certain que tous ces acteurs aux intérêts divergents réussissent à s’entendre sur la création d’une coentreprise. Enfin, depuis 2014, la coopération avec la Russie dans le secteur des hydrocarbures se trouve bridée par les sanctions occidentales.

En attendant, le projet d’association entre Rosneft, Gazprom et Novatek a le mérite de rappeler que la Russie a sérieusement pris la mesure de son potentiel et nourrit de réelles ambitions pour le secteur du GNL. 

Révolution gazière

Le marché mondial du gaz a connu un certain nombre de bouleversements ces dernières années. Il a d’abord gagné en souplesse. Avec le développement du GNL, la dépendance envers les gazoducs s’est peu à peu affaiblie. Le gaz est devenu un produit aussi « mobile » que le pétrole, livrable par tankers en tout point du globe. Les producteurs ne sont plus liés, par des contrats à long terme portant sur des volumes importants (qui financent notamment la construction des infrastructures), aux seuls clients placés en bout de pipeline ; leur carnet de commandes se diversifie grâce à la possibilité de multiplier les acheteurs et de varier les volumes proposés. 

Igor Setchine (PDG de Rosneft) et Alexeï Miller (PDG de Gazprom) au Kremlin, le 1er novembre 2018. Photo : kremlin.ru

Dans le même temps, avec la croissance de l’exploitation du gaz de schiste américain, les réserves gazières mondiales ont été réévaluées à la hausse (une cinquantaine d’années pour le gaz naturel, plus de deux cents en incluant les gaz non-conventionnels), donnant un nouvel élan et offrant de nouvelles perspectives au secteur. 

Cependant la Russie, dont les réserves sont actuellement évaluées à 73 000 milliards de mètres cubes par le ministère des Ressources naturelles, a longtemps semblé à la traîne de l’innovation, et la « révolution gazière » relativise clairement l’intérêt des gazoducs Nord Stream (1 et 2) et Turkish Stream. D’une part, dès avant le lancement de ces chantiers, la capacité des infrastructures existantes était deux fois supérieure aux exportations réelles. D’autre part, la consommation gazière de l’Union européenne (UE), client final de ces pipelines, devrait baisser, conformément aux politiques de décarbonisation de l’économie qui s’y met progressivement en place. Ainsi, en 2020, près de 16 % de l’énergie consommée dans l’UE proviendra d’une source renouvelable.

Les avantages fiscaux stimulent la rentabilité de Yamal LNG, qui vient rapidement concurrencer Gazprom sur certains segments du marché européen.

Sur le « front » est, Moscou a réussi, après dix ans d’âpres négociations, à convaincre Pékin de l’opportunité de construire un gazoduc russo-chinois, appelé Force de la Sibérie et inauguré en décembre dernier. Le marché chinois ne constitue pourtant pas un débouché d’avenir pour le gaz russe : en coulisse, les hauts responsables chinois ne cachent pas qu’ils considèrent le nouveau pipeline comme une solution de rechange, et qu’ils préfèrent mettre l’accent sur l’importation de GNL.

Un secteur très choyé

La Russie a commencé timidement à se placer sur le marché du GNL il y a un peu plus de dix ans. La première chaîne de production et d’exportation est lancée en 2009, sur l’île de Sakhaline (Extrême-Orient), par un consortium regroupant l’anglo-néerlandais Shell et les japonais Mitsubishi et Mitsui. La capacité est alors de 10 millions de tonnes par an. Les trois compagnies étrangères laissent ensuite le contrôle de l’exploitation à Gazprom, qui nourrit un vaste plan de développement du GNL, entre autres à Vladivostok, sur la péninsule de Iamal et en mer de Barents (tous les projets n’ont toutefois pas vu le jour). Sakhaline a ainsi servi de modèle pour les compagnies russes ainsi que pour les autorités, sensibles aux perspectives ouvertes par le GNL. 

Pour dynamiser le secteur, le Kremlin met entre parenthèses ses slogans patriotiques : en 2017, le projet Yamal LNG (évalué à 16,5 millions de tonnes de GNL par an) se concrétise grâce aux exonérations fiscales dont bénéficie un nouveau consortium associant au russe Novatek le français Total et les chinois CNPC et CNOOC. Dans le détail, les autorités construisent un port pour l’exploitation du gigantesque gisement de Ioujno-Tambeïskoïé, situé sur la péninsule de Iamal, et exemptent le consortium de l’impôt sur les ressources naturelles et des taxes à l’exportation pendant douze ans. Ces avantages stimulent la rentabilité de Yamal LNG, qui vient rapidement concurrencer Gazprom sur certains segments du marché européen. À la fin de 2019, le consortium bénéficie d’un nouveau coup de pouce lorsque la Commission économique eurasiatique décide d’accéder à une demande du PDG de Novatek en exonérant de taxes les méthaniers affrétés par la compagnie. 

Le gaz de Sakhaline, un modèle pour les companies russes. Photo : sk.ru

Novatek obtient aussi des avantages fiscaux pour ses futurs projets (usines de liquéfaction dans l’Arctique et en mer Baltique, terminaux de transbordement à Mourmansk et au Kamtchatka). Le projet Arctic LNG-2, qui devrait effectuer ses premières livraisons en 2023, est déjà assuré de la participation de Total et d’investisseurs chinois et japonais.

Compétition nord-sud 

En 2019, la Russie a produit entre 28 et 29 millions de tonnes de GNL. Le projet de développement proposé en décembre dernier par le ministère de l’Énergie vise un volume compris entre 70 et 82 millions d’ici à 2035. En outre, si l’on additionne les capacités de toutes les usines de liquéfaction du pays – existantes ou en projet –, on atteint un chiffre de 120-140 millions de tonnes, soit l’objectif fixé par Vladimir Poutine au forum de la Semaine russe de l’énergie, en octobre 2019.

Même en s’en tenant aux prévisions du ministère, la Russie est en mesure de se poser en acteur important du marché du GNL. En croissance constante, la production mondiale pourrait atteindre 437 millions de tonnes dans dix ans. Les fournisseurs russes pourraient donc peser jusqu’à 20 % de l’offre totale. À condition, toutefois, de ne pas perdre de temps. À l’heure actuelle, l’Australie est déjà en mesure d’exporter plus de 80 millions de tonnes de GNL chaque année, soit autant que le leader mondial qatari. Ce dernier espère, quant à lui, augmenter sa production annuelle jusqu’à 150 millions de tonnes.

Les efforts que supposent ces objectifs posent toutefois la question de la rentabilité du GNL russe. Si le projet Yamal LNG est une réussite, c’est d’abord grâce aux efforts financiers consentis par l’État pour soutenir les investisseurs privés. En l’absence d’aides fiscales, la production et l’exportation de GNL depuis les gisements du Grand Nord russe ne sont absolument pas rentables. Financé sur des fonds publics, un projet de ce type n’est finalement profitable qu’aux investisseurs privés ou étrangers…

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