Box-office : la comédie populaire fait recette

Il suffirait de quelques coups de knout pour remettre sur le droit chemin la jeunesse dorée moscovite. Tel est en tout cas le point de départ de la comédie Kholop (« Le serf »), de Klim Chipenko, plus grand succès commercial de l’histoire du cinéma russe.

Gricha n’est pas un chic type. Fils de milliardaire, il mène dans une semi-ébriété une vie de débauche qui le fait écumer boîtes de nuit et cellules de dégrisement. Il a une trentaine d’années, une Ferrari et du mépris à revendre. Son passe-temps favori : faire monter dans sa voiture les jeunes filles rencontrées en soirée – non pas, comme elles le croient, pour les raccompagner chez elles, mais pour jouir de leurs faveurs buccales… Son arrogance s’adosse au portefeuille de son père, qui finance son train de vie royal (Gricha ne travaille pas) et le sort régulièrement de garde à vue à grand renfort de pots-de-vin.

Une nuit, le jeune homme se retrouve en cellule pour avoir sciemment renversé un policier. Loin de remercier son père venu le chercher, il l’insulte et lui crache au visage, raillant la fortune de l’homme d’affaires « esclave » de son travail. Pour ce dernier, c’en est trop. Il décide de prendre des mesures drastiques : il fait enlever et droguer son fils, puis l’envoie dans un camp de redressement d’un genre un peu particulier, imaginé par une sorte de savant fou, psychologue adepte du chantage affectif et metteur en scène mégalomane.

Pas de chance, M. l’agent ne prend pas les pots-de-vin… Photo : media.kg-portal

Gricha se réveille dans un village du XIXe siècle reconstitué, au milieu des paysans (des acteurs payés par le milliardaire). Accusé d’un vol de cheval, il est roué de coups et échappe de peu à la pendaison. Objectif de cette mise en scène : provoquer un choc psychologique, faire prendre conscience à Gricha de la dureté de la vie et de la médiocrité de son existence.

Succès populaire

Sorti le 26 décembre dernier, Kholop est devenu en un mois le plus gros succès commercial de l’histoire du cinéma russe. Avec plus de 3 milliards de roubles (44 millions d’euros) récoltés au 16 février, il a été vu par 11,5 millions de spectateurs. À l’étranger (Canada, États-Unis, Israël, Allemagne, Angleterre, pays baltes), il a attiré dans les salles plus de 100 000 personnes, selon le site Filmpro.

« C’est très drôle, on passe vraiment un bon moment », commente Natalia, 45 ans, qui confie être retournée voir le film avec une amie après une première séance en compagnie de son fils. Pour le quotidien RBC, le succès du film, qui n’a pas bénéficié d’une campagne publicitaire massive, doit beaucoup au bouche-à-oreille et aux réseaux sociaux.

Gricha n’est pas un imbécile. En tout cas, pas plus qu’Ivan, le héros un peu benêt du folklore russe.

Sur le site Kinopoïsk (équivalent russe d’Allociné), les spectateurs plébiscitent le comique de situation, porté par des acteurs de qualité – en particulier le Serbe Miloš Biković (Gricha) et Ivan Okhlobystine (le psychologue). Si certains se délectent des mésaventures du « gosse de riches », d’autres rient de voir notre modernité gentiment tournée en dérision. Une internaute cite par exemple ce dialogue entre Gricha et une jeune fille du « XIXe siècle » : « J’irais bien au karaoké. – Qu’est-ce que c’est ? – C’est un endroit avec beaucoup de gens qui chantent. – Un peu comme une église ?… »

« Les voyages temporels (même si celui de Kholop est fictif) offrent toujours des quiproquos savoureux », souligne Katia, 35 ans, qui cite le film soviétique Ivan Vassilievitch change de profession (1973), un modèle du genre. Elle regrette toutefois les invraisemblances du scénario : « Franchement, on ne croit pas un seul instant au stratagème utilisé par le pseudo-psychologue. Alors comme ça, il suffirait de forcer quelqu’un à travailler et de le rouer de coups pour qu’il s’amende ? Depuis le temps, ça se saurait », rappelle cette juriste.

Anachronismes en folie vs glorification du passé

Du reste, le « stratagème » échoue complètement. Persuadé d’avoir voyagé dans le temps, Gricha s’adapte rapidement à sa nouvelle situation et retrouve ses vieux réflexes : il fait la sieste au lieu de travailler, vole de la nourriture, laisse les autres se faire fouetter à sa place… Son père, qui l’observe à travers la multitude de caméras cachées dans le village, est effondré.

Le père (Alexandre Samoïlenko, debout), son amie (Maria Mironova) et le psychologue (Ivan Okhlobystine, à droite), observent les moindres gestes de Gricha… Photo : kinostar

L’ignorance du fiston le laisse également sans voix. En pleine réflexion sur la bizarrerie de sa position, Gricha laisse échapper cette remarque : « C’est comme si j’étais retourné dans le passé. Ça me fait penser à ce film, là… ‒ Quel film ? », lui demande un des paysans (censé vivre au XIXe siècle, rappelons-le). Aussitôt, le visage de Gricha se fige. Silence en régie : la supercherie va-t-elle être révélée ? Le jeune homme s’approche de son ami, le regard fixe : « Retour vers le futur. Tu ne peux pas connaître, c’est un film en couleurs. À ton époque, il n’y a que du noir et blanc », explique-t-il. « Crétin », souffle le père.

« Le réalisateur désacralise le monde artificiel du cinéma que nous, spectateurs, nous plaisons tant à idéaliser. »

Gricha n’est pas un imbécile. En tout cas, pas plus qu’Ivan, le héros un peu benêt du folklore russe (qui finit toujours par s’en sortir et par épouser la princesse), et sans doute beaucoup moins que les figurants et acteurs qui peuplent le village de carton-pâte. Peu concernés par leur travail, ceux-ci multiplient les gaffes, utilisent des jurons de notre époque ou entrent en scène avec une montre au poignet (voire un papier de bonbon dépassant de la poche). Quant aux scénaristes, ils prévoient une attaque du village par les Mongols – qui ne sévissent pourtant plus dans la région depuis plusieurs siècles…

Loin de s’appesantir sur la bêtise et l’ignorance des uns et des autres, le réalisateur, Klim Chipenko, semble au contraire s’amuser de ces anachronismes assumés. C’est d’ailleurs une des raisons évidentes du succès du film : le passé y est traité de manière légère, sans récupération politique ni glorification de la Russie, à rebours des grosses productions patriotiques sorties ces derniers mois – T-34 (sur la Seconde Guerre mondiale), Union du salut (sur la révolte des décembristes).

C’est dur, la vie, Gricha… Photo : kinostar

Klim Chipenko profite de ce joyeux carnaval de références historiques et culturelles pour multiplier les clins d’œil cinématographiques, du Truman Show de Peter Weir à Nostalgie de Tarkovski, en passant par les westerns spaghettis de Sergio Leone. « Ce faisant, il désacralise le monde artificiel du cinéma que nous, spectateurs, nous plaisons tant à idéaliser, et compose un hymne à la seule illusion en laquelle il ne soit pas honteux de croire : l’amour », écrit le critique Anton Doline sur le site Meduza.

De l’autre côté du miroir

Gricha tombe amoureux. Non de la fille noble que lui destinait initialement le scénario à l’eau de rose imaginé par le psychologue-démiurge, mais d’une vétérinaire – une vraie, pas une actrice – qu’il rencontre par hasard. Pourquoi s’intéresse-t-il à elle ? Parce qu’il est persuadé d’avoir aperçu sa culotte rouge (honni soit qui mal y pense) au moment où elle montait à cheval. Une culotte « moderne », il en est certain, preuve manifeste que quelque chose ne tourne pas rond dans cet étrange XIXe siècle… Preuve également, que Gricha n’est pas nécessairement dupe de ce qui lui arrive.

La dernière scène laisse un sentiment mitigé, loin du consensus habituel des films populaires.

Il va donc, comme l’Alice de Lewis Carroll avec le lapin blanc, se mettre à la recherche de cette jeune fille qui détient peut-être la vérité. Il la retrouve, lui parle du futur d’où il vient ; elle fait semblant de s’étonner, lui montre comment s’occuper des chevaux. Des liens se tissent. Ils sont si forts que Gricha va jusqu’à risquer sa vie pour arracher la jeune fille aux mains d’un chef de guerre mongol. Une fin mièvre et cliché ? Oui. Même Anton Doline, pourtant particulièrement enthousiasmé par Kholop, le reconnaît. Mais pour lui, « le charme de la si naturelle, si drôle et si expressive [actrice biélorusse] Alexandra Bortitch permet à la magie d’opérer ».

Le charme de la si naturelle, si drôle et si expressive Alexandra Bortitch. Photo : Kinoreporter.ru

La dernière scène laisse pourtant un sentiment mitigé, loin du consensus habituel des films populaires. Peu de critiques ont relevé qu’après être « revenu » au XXIe siècle, après avoir embrassé et remercié son père de l’avoir changé, après avoir offert sa Ferrari au policier qu’il avait renversé, Gricha retourne au village : fouet à la main, le voilà prêt à « rééduquer » un autre gosse de riche. Cela semble la fin d’un autre film : pendant une heure et demie, Klim Chipenko ne nous a-t-il pas montré que la violence était inopérante ?

« L’important, dans ce film, c’est le pouvoir qui punit, qui oriente la destinée, et qui a de son côté la loi et l’ordre », commente la productrice Anna Goudkova, citée par Vedomosti. On a cru, un moment, qu’elle se trompait et que le film, populaire, s’abstiendrait de tomber dans le populisme. On pourra se rassurer en pensant que Gricha joue simplement au méchant. Mais quel besoin avait-il de passer de l’autre côté de la potence ?

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