Anton Doline : « Le cinéma russe est un adolescent en pleine rébellion »

À l’occasion de la sixième édition du Festival du film russe de Paris, qui se tient du 2 au 9 mars en partenariat avec Le Courrier de Russie, retour sur la vitalité du 7e Art en Russie avec le critique Anton Doline, interrogé par le site Afanasy.biz.

Comment se porte le cinéma russe ?

Anton Doline : De nouveaux films sortent sans cesse. Le développement du cinéma russe est très dynamique. Chaque année, on observe des phénomènes plus ou moins positifs. Le cinéma russe est très jeune, c’est un organisme en pleine croissance. On pourrait le comparer à un adolescent qui se révolterait contre ses parents – les cinémas soviétique et hollywoodien – et essaierait de s’affirmer tout en mentant et en quémandant de l’argent – bref un adolescent on ne peut plus typique ! La création du nouveau cinéma russe rappelle un roman d’apprentissage. Tous les éducateurs ne sont pas irréprochables, et le processus n’est pas toujours harmonieux, mais cela ne veut pas pour autant dire qu’il est inintéressant à observer.

En 2019, par exemple, DAU d’Ilia Khrjanovski, Fidélité de Niguina Saïfoullaïeva, et Une grande fille de Kantemir Balagov, ont créé l’événement. Il y a eu d’autres films remarquables, mais ceux-là me viennent immédiatement à l’esprit. Chaque année, une dizaine de nouvelles sorties valent le détour.

Il y a deux ans, vous écriviez que, dans le cinéma russe, « tout va bien et mal à la fois ». Ce constat vaut-il encore aujourd’hui ?

A. D. : La situation ne s’est ni détériorée ni améliorée. L’état général du cinéma russe est bon : il a une température moyenne normale, ne souffre pas de maladies mortelles. Certes, des excès se produisent constamment, mais nous y sommes habitués.

DAU (2019), d’Ilia Khrjanovski. Photo : moskvichmag / Olympia Orlova

Aujourd’hui, énormément de films russes à grand spectacle ressemblent à ceux tournés en Occident il y a quinze ans, voire plus, et sont dépourvus de toute originalité. Comment l’expliquez-vous ?

A. D. : Si les adolescents se rebellent contre leurs parents, ils les imitent aussi. Quand un ado se met à fumer bien qu’on le lui ait interdit, c’est souvent parce que son père ou sa mère fume. Le cinéma russe souffre d’une incapacité à se comprendre – ce qui est également caractéristique de l’adolescence. Nous reproduisons à notre manière les films hollywoodiens qui nous ont plu, avec la conviction délirante que nous pouvons faire au moins aussi bien – il suffirait qu’on nous donne assez d’argent et toute la liberté qu’on veut. Cela n’a rien de surprenant, et il ne faut pas s’en formaliser : c’est plus un aveu de faiblesse qu’un signe de force.

Il y a sept ans, la Russie a commencé à appliquer des restrictions d’âge aux films. Qu’en pensez-vous ?

A. D. : Certains films qui devraient être interdits aux enfants sont classés « tous publics » simplement parce que ce sont des productions russes ayant besoin d’un coup de main. Parfois, c’est l’inverse : La Belle et la Bête (2017) est interdit aux moins de seize ans parce qu’un des héros est gay. C’est absurde !

Ces classifications existent dans le monde entier, mais j’estime qu’elles devraient prendre la forme de recommandations, d’avertissements, plutôt que d’interdits. L’État ne devrait pas décider à la place des parents si leur enfant est prêt ou non à voir tel ou tel film. J’ai emmené mon fils de quatorze ans voir The Revenant [d’Alejandro Iñárritu, avec Leonardo DiCaprio, ndlr] alors qu’il était interdit aux moins de seize ans. Pour moi, il s’agit d’un film d’aventures typique, et les adolescents doivent aussi pouvoir le regarder.

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