Affaire Griveaux-Pavlenski : l’indifférence de Moscou

L’artiste et activiste russe Piotr Pavlenski a été placé en garde à vue avec sa compagne, ce dimanche 16 février, entre autres pour atteinte à l’intimité de la vie privée, après avoir mis en ligne des images intimes du député Benjamin Griveaux.

« L’homme qui s’était rendu célèbre en se clouant les testicules au pavé de la place Rouge, vient de se distinguer par un nouvel acte – politique, cette fois, et non plus artistique. Piotr Pavlenski, aujourd’hui réfugié politique en France, a publié une vidéo à caractère sexuel discréditant un des candidats à la mairie de Paris. Dans quel but ? », s’interroge le journaliste Vladimir Dobrynine dans la revue en ligne Vzgliad, considérée comme plutôt modérée, conservatrice et favorable au Kremlin.

Il poursuit, soulignant la complexité de la situation du point de vue de l’opinion publique occidentale : « S’il s’agissait d’un simple émigré russe, il suffirait de l’accuser d’être un espion chargé de perturber le déroulement d’une élection étrangère et de faire éclater la société française de l’intérieur. Hélas ! M. Pavlenski a lui-même fui Moscou et les persécutions du terrible FSB pour rejoindre l’Occident et sa liberté. » Dans ces conditions, que faire de Pavlenski, s’interroge le journaliste ?

Narcissisme ou rébellion ?

Originaire de Saint-Pétersbourg, Piotr Pavlenski (35 ans) est un adepte des performances ciblant le pouvoir. En 2012, il se coud la bouche en soutien aux militantes du groupe des Pussy Riot, accusées d’offense aux sentiments des croyants pour une prière anti-Poutine déclamée dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou. Les années suivantes, il s’enroule dans du fil barbelé pour protester contre les répressions, met le feu à un pont de Saint-Pétersbourg pour soutenir les manifestants pro-européens de la place Maïdan de Kiev (Ukraine), se coupe le lobe d’une oreille pour dénoncer l’usage de la psychiatrie à des fins politiques. Enfin, à la fin de 2015, il incendie la porte principale du siège du FSB (les services de sécurité), situé place de la Loubianka, à Moscou. Un acte réitéré deux ans plus tard, à Paris, avec la porte d’un bâtiment de la Banque de France.

En 2017, Piotr Pavlenski se flattait de « vivre comme un Français », à savoir « en squattant une maison et en volant dans les magasins ».

Dès ses débuts, Piotr Pavlenski est loin de faire l’unanimité dans l’opinion publique russe. En novembre 2013, lorsqu’il se cloue les testicules au pavé de la place Rouge (une performance qu’il appelle « Fixation »…), expliquant son geste par son mépris de « l’apolitisme et de l’apathie de la société russe », beaucoup l’applaudissent et voient en lui un artiste révolté insaisissable…

D’autres, comme l’écrivain Ioulia Latynina, ne cachent pas leur antipathie pour le personnage. « Il est le type même du sociopathe narcissique, qui au nom de prétendues qualités personnelles s’arroge le droit d’outrepasser les bornes. C’est quelqu’un qui veut surtout se distinguer. Pourtant, il n’a aucun don : il ne peint pas, n’écrit pas, ne compose pas de musique et n’a fait aucune découverte », écrit-elle en 2017, après que Piotr Pavlenski a obtenu l’asile politique en France. Elle voit en lui un cas flagrant de « monétisation de la dissidence » : « Il était évident qu’il partirait en Occident à la moindre occasion et qu’il y jouerait de son statut de persécuté politique. »

L’arrestation de Piotr Pavlenski à Saint-Pétersbourg, le 23 février 2014. Photo : Facebook

Au demeurant, l’activiste perd bon nombre de ses soutiens après les accusations de viol dont il fait l’objet, en 2017, de la part d’Anastasia Slonina, une jeune actrice qu’il côtoie au théâtre expérimental Teatr.doc. Sans excuser les faits qu’on lui reproche, beaucoup sont déçus par sa défense, un tissu de mensonges éhontés (tous dénoncés au cours de l’enquête), et se détournent définitivement de lui après qu’il a accusé sa victime d’être un agent du FSB…

Conspirationnisme

Ironiquement, ce même soupçon lui est aujourd’hui renvoyé en boomerang par les internautes russes.

Piotr Pavlenski présente la publication de la vidéo compromettante de Benjamin Griveaux comme l’acte citoyen d’un Parisien d’adoption : « C’est un grand hypocrite qui méprise les électeurs. Qu’arriverait-il s’il devenait le chef de la ville ? Il pouvait prendre un grand pouvoir et ça pouvait être dangereux », se défend-il au micro de BFM TV. Selon l’activiste, la vidéo, témoin d’une liaison extraconjugale, contredit le discours « puritain » de M. Griveaux sur les valeurs familiales.

Certains conspirationnistes rappellent que Benjamin Griveaux s’est à maintes reprises exprimé sur la « menace russe »…

Sur la Toile, cette justification laisse perplexe. Il est vrai qu’un tel aveu de civisme étonne de la part d’un homme qui, en septembre 2017, dans une interview accordée à la Deutsche Welle, se flattait de « vivre comme un Français », à savoir « en squattant une maison et en volant dans les magasins ».

Pour de nombreux internautes russes, quelque chose cloche, et la seule explication plausible est la suivante : l’« affaire Griveaux » est une nouvelle manœuvre des services secrets russes. Certains soulignent par exemple que M. Pavlenski s’est tiré à très bon compte (une simple amende, qu’on ne l’a pas même pas pressé de payer rapidement) de son incendie de la porte du FSB en 2015. Ils rappellent que, trois ans plus tôt, les Pussy Riot avaient fait de la prison pour avoir « chahuté » dans une église ; et qu’au début de février 2020, les jeunes impliqués dans l’affaire « Réseau » – accusés d’extrémisme « mais n’ayant au fond rien fait » – ont écopé de peines allant jusqu’à dix-huit ans de prison. Dans ce contexte, la mansuétude du système judiciaire vis-à-vis du pyromane Pavlenski pose question, de même que la facilité avec laquelle il a pu émigrer.

Les conspirationnistes soulignent d’ailleurs la personnalité de Benjamin Griveaux, qui n’a pas été choisi au hasard par l’« agent » Pavlenski. L’ancien porte-parole du gouvernement, réputé proche d’Emmanuel Macron, s’est plusieurs fois exprimé sur la « menace russe » et s’était farouchement opposé à l’accréditation auprès de l’Élysée et de Matignon des médias russes RT et Sputnik, accusés de diffuser de fausses informations.

Piotr Pavlenski, réfugié politique à Paris, met le feu à une succursale de la Banque de France en octobre 2017. Photo : Capucine Henry / Twitter

Toutefois, pourquoi le FSB et le GRU (le renseignement militaire russe) s’attaqueraient-ils à une figure de la Macronie alors même que le président français est devenu, depuis quelques mois, un des interlocuteurs privilégiés de Vladimir Poutine en Occident ? À cette question, les conspirationnistes russophones ont une réponse simple, formulée par un certain Nachtigal sur Telegram : « Cela fait partie du vieux plan du FSB visant à discréditer le libéralisme russe [dont Pavlenski serait un représentant, ndlr] et à en faire un repoussoir aux yeux du Russe moyen. » Moins agent du renseignement que pion manipulé depuis Moscou (« Il l’a bien eue quelque part, la vidéo… », insinue Nachtigal), l’activiste serait montré aux foules comme l’exemple « d’un malade qui, incompris, persécuté, se réfugie en Occident et ne trouve rien de mieux à faire que de foutre la merde là-bas ». Cette interprétation se heurte toutefois à un constat simple : l’affaire Griveaux-Pavlenski n’a pas fait la Une des journaux russes.

Le kompromat, ou l’épée de Damoclès russe

Une chose est sûre : cette affaire marque l’entrée dans le jeu politique français d’un élément bien connu des Russes, le kompromat (ou « dossier compromettant »). Or si, pour l’heure, les Français en sont encore à s’offusquer du viol de l’intimité d’une personne publique et à déplorer que la candidature de M. Griveaux ait été rendue impossible par un procédé aussi vil, la publication de vidéos intimes, tournées à l’insu des victimes, est une pratique bien plus fréquente dans la vie politique russe de ces vingt dernières années.

Pour la Russie postsoviétique, une des premières affaires retentissantes de ce genre remonte à 1999 et à la diffusion (sur la chaîne publique RTR) d’une vidéo à caractère sexuel montrant « un homme ressemblant au procureur général Iouri Skouratov », accompagné de deux prostituées présumées. La carrière de ce dernier – dont les dernières enquêtes mettaient en cause des membres influents du clan Eltsine – s’arrête net.

Les journaux télévisés russes font surtout remarquer que Piotr Pavlenski s’est trompé s’il comptait se couvrir de gloire en rejoignant l’Occident.

En 2010, plusieurs journalistes, blogueurs et politiciens – de l’extrême droite à l’extrême gauche – sont filmés en pleins ébats sexuels avec une certaine Ekaterina Guerassimova, dite « Katia Moumou ». Les vidéos sont diffusées sur internet – le visage de la jeune femme y apparaît flouté. Les soupçons se portent aussitôt sur les services de sécurité, accusés de chercher à discréditer l’opposition. L’opposant Ilya Iachine va jusqu’à porter plainte et met en cause publiquement le vice-directeur de l’administration présidentielle, Vladislav Sourkov, ainsi que le président du mouvement de jeunesse Rosmolodioj, Vassili Iakemenko.

Six ans plus tard, l’ancien Premier ministre (2000-2004) Mikhaïl Kassianov, leader de la coalition RPR-PARNAS, est à son tour piégé. Une vidéo, diffusée sur internet et sur la chaîne fédérale NTV, le montre en plein adultère avec une militante de son parti. Au-delà de la morale, le scandale est politique : non seulement on y entend Kassianov se moquer de ses compagnons d’armes et proposer à sa maîtresse un poste de député, mais l’ancien chef de gouvernement y confie que, si la Russie était à feu et à sang, il s’enfuirait aussitôt à Londres avec sa famille…

En ce qui concerne l’affaire Griveaux, pour l’heure, les médias publics se montrent particulièrement mesurés. Les journaux télévisés font surtout remarquer que Piotr Pavlenski s’est trompé s’il comptait se couvrir de gloire en rejoignant l’Occident il y a trois ans : son incendie de la porte de la Banque de France lui a surtout valu des ennuis judiciaires, et son « acte citoyen » (visant pourtant une personnalité politique peu appréciée de nombreux Français) fait la quasi-unanimité contre lui.

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