Vladimir Tchijov : « La Russie n’a jamais refusé le dialogue avec l’UE »

À l’instar d’Emmanuel Macron, de plus en plus de chefs d’État et de gouvernement européens se prononcent en faveur d’une normalisation des relations avec Moscou. Le quotidien Kommersant s’est entretenu avec Vladimir Tchijov, représentant permanent de la Russie à Bruxelles.

Les changements survenus cet automne à la tête de l’Union européenne (Banque centrale, commission, etc.) peuvent-ils avoir un effet sur les relations avec la Russie ?

Vladimir Tchijov : Le facteur personnel joue toujours un rôle, même s’il serait naïf de croire que les nouveaux responsables vont opérer un virage à 180 degrés. Il faut savoir que ce renouvellement à la tête des grandes institutions bruxelloises ne s’est pas fait sans heurts, ce qui témoigne de divergences d’opinion parfois profondes entre les États membres. Tous ces pays très différents, avec leurs gouvernements, leurs priorités, n’entretiennent pas toujours des relations idéales et sans nuages… Imaginez combien il peut être difficile de trouver une position commune – celle-là même qui détermine, pour beaucoup, la stratégie de développement de l’UE et ses relations avec le monde extérieur.

Emmanuel Macron appelle de ses vœux un réchauffement des relations avec la Russie. Est-il le seul, au sein de l’UE ?

V. T. : Certes, non ! Simplement, tous les États membres ne sont probablement pas encore prêts à exprimer ces positions publiquement et avec autant de clarté que lui.

À l’inverse, Boris Johnson, Premier ministre du Royaume-Uni – qui, à ce jour, fait encore partie de l’UE – a déclaré « s’être trompé en espérant qu’un redémarrage des relations avec la Russie était possible »… Que pensez-vous de ce jugement ?

V. T. : Souvenez-vous comment les choses se sont terminées la dernière fois que l’on nous a parlé de « redémarrage », au début de la présidence Obama aux États-Unis… Je ne pense pas qu’il faille « redémarrer » ni « repartir à zéro ». Il faut plutôt chercher à aplanir les difficultés qui se sont accumulées depuis quelques années. Mais pour parler franchement, en matière de relations avec la Russie, c’est à l’Union européenne, aujourd’hui, de trouver un moyen de sortir de l’impasse dans laquelle elle s’est elle-même engouffrée.

Selon vous, la Russie n’aurait commis aucune erreur ?

V. T. : En tout cas, elle ne s’est pas fourrée dans une impasse : nous n’avons jamais cessé de coopérer, jamais fermé aucun canal de dialogue avec l’UE.

« Le fait d’apporter une aide humanitaire aux populations du Donbass ne fait pas de Moscou un acteur du conflit. »

Les « incidents » du type empoisonnement à Salisbury ou exécution sommaire à Berlin n’ont pas tellement facilité les choses…

V. T. : On peut inventer des tas de choses…

Selon votre homologue Markus Ederer, représentant de l’Union européenne à Moscou, la possibilité d’une normalisation des relations est directement conditionnée au respect des Accords de Minsk et à l’aboutissement du processus de paix en Ukraine. Il n’est pas le seul à établir ce lien…

V. T. : Formellement, Moscou ne figure pas dans les Accords de Minsk – elle n’est pas partie prenante du conflit. Au même titre que la France et l’Allemagne, la Russie est membre du « format Normandie », censé aider les belligérants à progresser sur la voie d’un règlement politique.

En adoptant son premier train de restrictions (c’est à dessein que je n’emploie pas le terme de « sanctions », la seule instance autorisée à en adopter étant le Conseil de sécurité des Nations Unies : tout le reste n’est que mesures de restriction unilatérales), au début de 2014, l’UE disait vouloir que l’ensemble des belligérants s’assoient ensemble à la table des négociations. Quelques mois plus tard, en février 2015, tous les acteurs impliqués de près ou de loin dans le conflit du Donbass s’installaient effectivement à la même table – en Biélorussie – et parvenaient, au bout de dix-sept heures de négociations, à produire un document commun, que nous connaissons sous la formule des « Accords de Minsk ». En d’autres termes, l’objectif était atteint, et Bruxelles aurait logiquement dû lever ses restrictions.


Vladimir Poutine, le président biélorusse Alexandre Loukachenko et l’ancien président ukrainien Petro Porochenko à Minsk, le 11 février 2015. Photo: ITASS

Pourtant, deux jours plus tard, les membres de l’UE introduisaient un nouveau train de « sanctions », exigeant, désormais, « l’implémentation totale des accords de Minsk »… Mais l’implémentation par qui ?! Mettez-vous une seconde à la place des Ukrainiens : quel intérêt auraient-ils à remplir leur part du contrat, tout en sachant que les sanctions contre la Russie – leur ennemie – seront maintenues tant que les accords ne seront pas respectés ? Car ces sanctions visent bien Moscou, et non Kiev…

La logique des Européens est différente : ils estiment que, puisque la Russie soutient les formations séparatistes qui se battent dans l’est de l’Ukraine, elle doit répondre de la situation sur place. Un soutien dont Moscou ne se cache pas vraiment, d’ailleurs…

V. T. : Le fait de soutenir les républiques autoproclamées du Donbass – et il serait plus juste de parler de soutien à la population, et principalement d’aide humanitaire – ne fait pas de Moscou un acteur du conflit. Dans cette crise, nous œuvrons sincèrement à la recherche d’une solution capable de satisfaire toutes les parties, de répondre aux intérêts de tous les Ukrainiens. Certes, la quête de ce dénominateur commun est une tâche des plus ardues – mais c’est la seule voie possible. Si l’Ukraine souhaite réellement demeurer un État unifié, bien évidemment…

L’année 2019 a vu la situation s’apaiser en Ukraine. Si l’on est encore loin du règlement politique, des étapes clefs ont été franchies. Cette « dynamique positive », pour citer les dirigeants français et allemand, aura-t-elle un impact sur les relations entre la Russie et l’UE ? Peut-on espérer un assouplissement des sanctions ?

V. T. : Tout d’abord, je le confirme : on constate des avancées notables. Elles sont liées, pour beaucoup, à l’élection de Volodymyr Zelensky à la présidence ukrainienne au printemps dernier. Même si les progrès demeurent partiels, le nouveau président a su réaliser en quelques mois ce que son prédécesseur, Petro Porochenko, avait passé cinq ans à saboter. Mais il est clair que sa position est extrêmement vulnérable. Il évolue dans un environnement pour le moins hostile.

« En promouvant l’intégration eurasienne, la Russie ne travaille pas contre l’UE. »

Quant à l’impact que ces progrès peuvent avoir sur les relations Russie-UE, visiblement, la volonté politique est encore insuffisante pour inverser la tendance et aller dans le bon sens. J’ai une petite idée de la façon dont se déroulent tous les six mois, à Bruxelles, les discussions sur la question d’une reconduction des restrictions. Certains États membres, arguant que ces « sanctions » ne fonctionnent pas, réclament leur assouplissement, voire leur levée. Ce à quoi d’autres pays s’empressent de répondre que si les restrictions n’ont pas d’effet, c’est, au contraire, qu’elles ne sont pas assez dures – et exigent des mesures renforcées. J’entends d’ici le président de séance, impuissant face à de telles divergences : « Je vous propose que nous laissions les choses en l’état et que nous réexaminions la situation dans six mois. Tout le monde est d’accord, pas d’objection ? Parfait ! Le principal est que nous exprimions une position commune… »

Mais ce scénario peut se répéter à l’infini…

V. T. : Tant qu’un pays, au moins, ne se décidera pas à adopter une position ferme, oui. Mais ce pays apparaîtra tôt ou tard – peut-être même seront-ils plusieurs.

Vous savez lesquels ?

V. T. : Nous ne le saurons avec certitude que quand ils se manifesteront…

Plusieurs grands pays européens critiquent vivement les sanctions adoptées par les États-Unis contre la construction du gazoduc Nord Stream 2. Ces dissensions peuvent-elles influencer les relations Russie-UE ?

V. T. : Elles auront des conséquences, avant tout, sur les relations entre Européens et Américains, qui prouvent, au fond, que ces derniers se soucient « comme d’une guigne » des intérêts politiques et économiques de leurs alliés… Ce que nous souhaitons, nous, c’est que les relations russo-européennes se renforcent précisément dans la réalisation de projets communs, comme ce gazoduc dont nous espérons qu’il finira par sortir de terre, malgré la pression de Washington.

Les sommets Russie-UE, qui avaient lieu deux fois par an jusqu’au début de la crise ukrainienne, peuvent-ils reprendre ?

V. T. : Nous sommes tout à fait ouverts au rétablissement de cette pratique. Des contacts au plus haut niveau ont tout de même eu lieu ces dernières années. En 2016, Jean-Claude Juncker, qui présidait alors la Commission européenne, a visité le Forum économique de Saint-Pétersbourg, où il s’est longuement entretenu avec M. Poutine. L’année dernière, Dmitri Medvedev, [alors Premier ministre de Russie, ndlr], s’est rendu à Bruxelles, avant de rencontrer M. Juncker en marge du forum Dialogue Asie-Europe…


Jean-Claude Juncker et Vladimir Poutine au Palais des Congrès de Paris, le 16 juin 2016. Photo: Mikhail Metzel / TASS

Des rencontres de ce genre sont-elles prévues en 2020 ?

V. T. : Nous avons l’occasion de nous rencontrer chaque année à l’occasion du G20, dont l’UE est membre en tant que telle. Mais la prochaine réunion n’est prévue qu’en novembre prochain, en Arabie saoudite. J’espère que d’autres opportunités s’ouvriront d’ici là.

Mais formellement, il n’est pas question, pour l’heure, de rencontres bilatérales Russie-UE ?

V. T. : Au sommet, non. Toutefois, les hauts fonctionnaires et les experts russes et européens dialoguent régulièrement. Nous avons un emploi du temps assez chargé de rencontres – au moins une par mois – avec le Service européen pour l’action extérieure, le service diplomatique du Haut représentant pour les Affaires étrangères.

Alors que l’Ouzbékistan envisage de rejoindre l’Union économique eurasiatique (UEEA), Bruxelles cherche, dans le même temps, à conclure avec ce pays un accord de partenariat et de coopération élargi. Ne s’agit-il pas d’un « conflit d’intérêts » ? Et ne risque-t-on pas de voir se reproduire le scénario ukrainien de l’année 2013 ?

V. T. : En promouvant l’intégration eurasienne, la Russie ne travaille pas « contre » l’UE. Jamais, nulle part, nous n’avons conclu d’alliance aux dépens d’un quelconque pays ou bloc tiers. Dans la pratique, tout dépendra du contenu de l’accord proposé par Bruxelles. Cela vaut pour tous les pays ayant signé ces dernières années des accords de coopération de ce type, et pour ceux qui s’apprêtent à le faire. Si ces documents prennent en compte les engagements pris par ces États dans le cadre de l’UEEA et d’autres blocs d’intégration, nous n’aurons aucune objection. Dans le cas contraire, si les obligations de ces pays devant l’UE deviennent prioritaires, alors il y aura un problème.

L’Union européenne et l’Union économique eurasiatique ne sont-elles pas appelées à se rapprocher ?

V. T. : Se rapprocher, mais pas fusionner.

Pour l’heure, Bruxelles semble tout simplement ignorer l’UEEA…

V. T. : C’était peut-être le cas encore récemment, mais ce n’est plus vrai. Aujourd’hui, les experts des deux blocs se rencontrent régulièrement, sans compter les espaces de discussion offerts pas les divers forums internationaux. Ainsi, nous avançons progressivement, à petits pas, dirais-je, vers l’établissement de relations mutuellement avantageuses et solides.

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