Ukraine : dérussification et salade idéologique

La nouvelle est tombée, il y a quelques jours, suscitant l’indignation en Russie : les autorités de Kakhovka, localité de la région de Kherson, en Ukraine, s’apprêtent à mettre au rebut un monument intitulé : La légendaire Tatchanka.

Une tatchanka – l’origine du terme est floue, mais très vraisemblablement ukrainienne – est une charrette légère, donc très mobile, tirée par un ou plusieurs chevaux, trois le plus souvent, sur laquelle est fixée une mitrailleuse « Maxim », emblème par excellence de la guerre civile russe.

La légende de la révolution

« Maxim », « tatchanka », nous voici entrés de plain-pied dans la légende de la révolution – plus précisément de sa période « romantique », avec sa Cavalerie rouge, ses valeureux généraux « blancs », ses anarchistes, ses paysans révoltés contre les bolcheviks… Une période d’excès en tout genre – comme toutes les périodes romantiques – se traduisant, dans tous les camps, par les pires atrocités.

La Cavalerie rouge de Boudionny utilise des tatchankas dans sa guerre contre la Pologne (1919-1921) et l’Armée rouge y recourra périodiquement jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. On peut donc comprendre l’indignation russe devant la décision des autorités de Kakhovka qui, pour faire bonne mesure, veulent supprimer un autre monument 100 % bolchevique, représentant une jeune fille en capote militaire.

La légende veut que, balafré, couturé de partout, Makhno soit assez effrayant à voir.

Les choses, toutefois, sont plus compliquées en ce qui concerne la tatchanka. Il semble, en effet, que celle-ci ait été inventée par Nestor Makhno, à tout le moins le nom de Makhno lui reste-t-il attaché dans la légende révolutionnaire.

Anarchiste, Makhno combat avec les bolcheviks contre les Blancs, du côté de l’Ukraine et des Terres noires. Il dispose d’abord d’un simple détachement d’une centaine d’hommes, mais, avec ses tatchankas, il donne un sacré coup de main aux Rouges. Et le nombre de ses hommes ne cesse d’augmenter, atteignant bientôt les cinquante mille.

Tatchanka, Mitrophan Grekov, 1933. Photo : yavarda.ru

Les relations se gâtent lorsque, les Blancs vaincus, il refuse de dissoudre son armée. Le mot d’ordre de ses partisans devient alors :

« Cogne sur les Blancs avant qu’ils ne rougissent,
Cogne sur les Rouges avant qu’ils ne blanchissent ! »

En 1920, les bolcheviks le déclarent hors la loi. Il est ensuite littéralement traqué par l’Armée rouge pendant quelque neuf mois.

En 1921, Makhno et ceux de ses partisans qui ont survécu quittent le territoire. Makhno s’installe à Paris où il travaillera, avec nombre de ces Russes « blancs » qu’il a férocement combattus, aux usines Renault de Boulogne-Billancourt. La légende veut que, balafré, couturé de partout, il soit assez effrayant à voir. Il meurt en 1934 de tuberculose osseuse. Il est incinéré, ses cendres se trouvent au Père-Lachaise.

De son vivant même, Makhno est une légende. Ses hommes ne l’appellent pas autrement que le « Batko », le Père. On lui donne le nom d’Ataman, titre réservé aux chefs cosaques.

Depuis le début des récents événements ukrainiens, Simon Petlioura et ses idées nationalistes ont repris du service en Ukraine.

On connaît aujourd’hui encore, en Russie et en Ukraine, du moins dans les régions où Makhno s’est battu, certaines chansons anarchistes que ses hommes chantaient, l’une des plus célèbres s’intitulant : « Iablotchko » [La petite pomme].

Makhno qui, éternellement, sème l’anarchie…

On s’en doute : la Russie veut récupérer la tatchanka, sans Makhno. Mais pourquoi l’Ukraine se refuse-t-elle à faire sienne l’épopée Makhno ? Parce qu’elle a un autre héros, que Makhno a combattu. C’est même pour l’anéantir que le Batko s’était lancé dans la bagarre.

En 1918, Simon Petlioura, nationaliste ukrainien pur et dur, s’empare de Kiev. Il vise l’indépendance de l’Ukraine. Mais les violences – notamment les pogromes – sont si nombreuses durant son court règne, que les Ukrainiens eux-mêmes n’en veulent bientôt plus et s’allient aux armées blanches. Petlioura, de son côté, parlemente avec les Polonais. L’arrivée de l’Armée rouge en 1919 met, si l’on peut dire, tout le monde d’accord et, à l’automne 1920, Petlioura prend la fuite. Il s’installe à Paris où il sera assassiné, en 1926, par un juif de Bessarabie.

Nestor Makhno, 1919. Photo : wikiwand

Depuis le début des récents événements ukrainiens, Simon Petlioura et ses idées ont repris du service en Ukraine. Un timbre-poste, émis dès 2004, témoigne de l’officialisation du personnage.

Reste le mythe

Makhno a laissé des écrits, un journal*. On dispose aussi du journal d’une femme qui a combattu avec lui. Un personnage tel que cette femme, de même qu’un personnage tel que Makhno, ne pouvait laisser indifférent un écrivain comme Boris Pilniak, premier prosateur de la révolution russe. Il les met en scène dans un récit intitulé Débâcle** :

« À la nuit, le Batko était ivre. De l’état-major où il avait passé la soirée, il rentra à l’école du village où il logeait. Dans les couloirs traînait tout un fourbi – selles et leurs tapis, fusils, capotes militaires – cela sentait plus l’écurie que les hommes. Des hommes, il y en avait peu, tous étaient allés écouter la venue, l’offensive du printemps, lorsqu’il faut ressouder les armures de l’hiver, brisées par les blocs de la débâcle. Le Batko alluma une chandelle dans la salle des professeurs : le long des murs couraient des livres, sur la table une quarte de vodka ; sur un lit de camp dormait sa femme, celle-là même qui s’était incorporée, aboutée à leurs rangs une semaine plus tôt, une femme terrible, une beauté ; près d’elle, par terre, gisaient sa vareuse, ses bottes, sa culotte de cheval et, de dessous l’oreiller, pendaient les lanières de son colt. Le Batko s’assit à la table ; la tête dans les mains, il s’absorba dans ses pensées : il pensait à cette femme, là, dont il n’était pas sûr de connaître le nom, qui disait s’appeler Maroussia, une anarchiste. Elle était arrivée juste avant le combat, avait demandé un cheval et n’avait plus quitté le premier rang ; ensuite, elle avait abattu les prisonniers, calmement, sans hâte, efficace comme peu d’hommes. Puis, la nuit, elle avait souhaité être la femme du Batko, et le Batko n’avait jamais vu femelle plus frénétique. À présent elle commandait un régiment, et ce régiment était le plus déchaîné… »

On aimerait, parfois, que les idéologues de tout poil nous laissent, çà et là, quelques images du mythe anarchiste de Makhno, de sa « liberté ou la mort », de ses « Maxim » et de ses tatchankas lancées dans un galop furieux…


* Voir notamment, sur Amazon, Nestor Makhno, Mémoires et écrits, 1917-1932 ; Nestor Makhno, La Révolution russe : Mémoires d’un anarchiste ukrainien ; Alexandre Skirda, Nestor Makhno, le cosaque libertaire

** À paraître, éditions Verdier, Lagrasse, 2020.

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