Russes blancs : « L’émigration a brisé les uns et fortifié les autres »

Après Albatros, les Russes blancs à Paris, la chaîne française Histoire prépare un second documentaire sur la première vague d’émigration russe en France, consacré, cette fois, à la Côte d’Azur. Le Courrier de Russie s’est entretenu avec Dimitri Korniloff, à l’origine du projet et descendant de l’amiral Kornilov, mort pendant la défense de Sébastopol, en 1854.

Coco Chanel, qui a eu une liaison avec le grand-duc Dmitri Romanov, a dit des émigrés russes qu’ils étaient « majestueux, beaux, extraordinaires », mais qu’il n’y avait « rien, derrière tout cela, que du vide et de la vodka ». Que pensez-vous de ce jugement ?

Dimitri Korniloff : Coco fréquentait un cercle bien particulier d’émigrés : des aristocrates qui passaient leur temps à regretter leur pays natal et, surtout, à se lamenter sur leur pouvoir et leur richesse perdus… Mais on trouve aussi, au sein de cette « première vague », des êtres qui ont fait preuve d’un courage immense, qui n’ont dédaigné aucun métier pour se relever et repartir de zéro en terre étrangère, qui ont su s’intégrer sans se renier… Ce sont eux qui font la force et la grandeur de l’émigration russe en France, et dont nous tentons de retracer l’histoire dans cette série de documentaires.

Le premier film, sorti en 2017, est consacré à un studio monté à Montreuil par des cinéastes russes émigrés, baptisé Albatros – en souvenir du cargo sur lequel ils avaient embarqué clandestinement pour la France au départ de Yalta, en février 1920. Pourquoi ce sujet ?

D.K. : Je savais que la chaîne Histoire préparait un vaste cycle documentaire à l’occasion du centenaire de la révolution d’Octobre 1917. À la lecture des différents scénarios, j’ai été étonné qu’aucun ne traite du sujet pourtant crucial de l’émigration, de ces quelque deux millions et demi de Russes qui ont quitté leur pays pendant et après la guerre civile. J’en ai parlé à Patriсk Buisson, le directeur de la chaîne, qui a été emballé par l’idée. Avec l’équipe de tournage qu’il a réunie, nous avons ensuite décidé de nous pencher sur le personnage d’Ivan Mozjoukhine, star du cinéma muet en Russie avant son départ, et qui est parvenu, dans l’exil, non seulement à exercer de nouveau ce métier qu’il adorait, mais à véritablement gagner le cœur du public français.

Dimitri Korniloff. Photo : portal-kultura.ru

La petite ville de Montreuil, en banlieue parisienne, n’a, à l’époque, rien de particulièrement attrayant. Comment ces exilés se sont-ils retrouvés dans ces locaux exigus et vétustes ?

D.K. : C’est Charles Pathé qui propose à Mozjoukhine et au producteur Iossif Ermoliev, à leur arrivée, de s’installer dans les anciens bâtiments de ses studios. La société Les Films Albatros voit le jour en 1922. En dix ans, elle devient une référence du cinéma muet, attirant les plus grands artistes et professionnels de l’émigration russe en France : des acteurs, des réalisateurs, des cascadeurs, mais aussi des décorateurs et des costumiers. D’ailleurs, les Russes ont révolutionné l’art du décor et du costume de cinéma en France… La femme de l’amiral Koltchak – officier supérieur de la Marine impériale russe qui a pris la tête des armées blanches durant la guerre civile –, dont les archives ont été récemment vendues aux enchères à Paris, a elle-même cousu des costumes, à une époque, pour les studios de Montreuil.

« Toutes les villes de la côte d’Azur ont leurs « histoires russes » à raconter… »

Mais la grande « star » du lieu était incontestablement Mozjoukhine – le « Roi aux yeux gris », comme on le surnommait en Russie. Partis de rien, ses amis et lui ont fait de cette petite entreprise un véritable empire. On peut affirmer sans exagération qu’en très peu de temps, ils ont donné un nouveau souffle au cinéma français et replacé le pays de naissance du « septième art » au premier rang mondial. Les films d’Albatros se vendaient dans le monde entier – jusqu’à Hollywood et même… en Russie soviétique. Puis, l’ère du cinéma parlant a débuté – et, en 1930, l’empire s’est effondré.

Pourquoi ?

D.K. : Le public a découvert que les acteurs russes parlaient français avec un fort accent – et ça ne lui a pas plu du tout ! Mozjoukhine avait en outre une voix nasillarde, que la piètre qualité de la prise de son rendait particulièrement désagréable. Son charisme et sa présence à l’écran en ont pris un sacré coup ! L’acteur a alors tenté sa chance à Hollywood, en vain. Il a fini par revenir à Paris, où il est mort dans la misère. Il n’a plus aucun descendant en France, et sa tombe à la « nécropole russe » de Sainte-Geneviève-des-Bois est aujourd’hui totalement à l’abandon.

Le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois abrite aussi le tombeau d’Ivan Bounine, prix Nobel de littérature et autre figure majeure de l’émigration russe en France. C’est le personnage central de votre deuxième documentaire. Où en est le tournage ?

D.K. : Nous espérons sortir le film en 2020, pour le 150e anniversaire de la naissance de Bounine. Toutefois, ce documentaire porte sur toute la communauté russe de la Côte d’Azur ; Bounine, qui a vécu à Cannes et à Grasse, nous a simplement servi de « fil conducteur » en tant que représentant parmi les plus célèbres et les plus brillants de cette diaspora.


Ivan Mozjoukhine dans le film Feu Mathias Pascal de Marcel L’Herbier (1926). Photo : filmreference.com

Le sud-est de la France est un haut-lieu de l’émigration russe, au même titre que Paris. La Promenade des Anglais, à Nice, pourrait s’appeler la Promenade des Russes, tant ils ont marqué, eux aussi, l’histoire de cette ville ! En fait, toutes les villes « azuréennes » ont leurs « histoires russes » à raconter…

Près de 100 000 Russes sont arrivés dans la région après la guerre civile et y ont vécu, pour la plupart, dans des conditions très difficiles. Comme à Paris, dans les cinémas, la majorité des placeuses et des joueurs de piano étaient Russes. Beaucoup travaillaient également comme taxis, concierges, serveurs… À l’époque, toute la Côte d’Azur est servie par ces représentants d’une élite déchue !

Ces nobles et ces intellectuels ont aussi travaillé dur dans les mines de Normandie ou à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt… D’anciens officiers se sont engagés dans la Légion étrangère. Et ce, sans jamais cesser d’offrir à leurs enfants une excellente éducation et de faire en sorte qu’ils n’oublient pas la langue russe. D’ailleurs, certaines colonies de vacances fondées par les émigrés russes dans la France de l’époque existent jusqu’à présent.

Votre père était ami avec le fils de la célèbre danseuse Mathilde Kschessinska, « première passion » du dernier tsar de Russie, Nicolas II… Vous souvenez-vous d’elle ?

D.K. : Je n’étais alors qu’un petit garçon, et je garde de Mathilde Kschessinska le souvenir d’une femme très sévère, qui exigeait systématiquement de mon père qu’il me fasse taire lorsque je commençais à courir partout, avec son fils Vladimir, dans les salles de l’hôtel particulier qu’elle louait rue de Passy, à Paris. L’immeuble où elle avait monté sa propre école de ballet n’a quasiment pas bougé en un demi-siècle, du moins de l’extérieur – aujourd’hui, la ruelle dans laquelle il se situe est privée.

Autre figure emblématique de cette « première vague » parisienne, le prince Felix Ioussoupov…

D.K. : Felix aimait être au centre de l’attention. Lors des soirées « branchées » qu’il donnait dans son appartement du XVIe arrondissement, il n’avait de cesse de s’enorgueillir, auprès d’invités très en vue – artistes, écrivains, politiciens, etc. –, d’avoir participé à l’assassinat de Raspoutine. Le prince n’avait d’ailleurs pas attendu la révolution de 1917 pour côtoyer le gratin parisien !

« Pour de nombreux émigrés russes, le passeport Nansen ne leur permettait pas seulement de travailler et de vivre en exil, il représentait aussi l’espoir de rentrer en Russie. »

En 1924, avec sa fille, la princesse Irina Ioussoupova, il a créé une maison de mode, Irfe (pour Irina et Felix), qui a connu un certain succès. Hélas, le père et la fille, aussi peu doués l’un que l’autre pour les affaires, ont rapidement fait faillite. De nombreuses émigrées russes se sont d’ailleurs illustrées dans la haute couture et l’industrie de la mode, à l’image de la grande-duchesse Marie Pavlovna, qui, après avoir soumis à Coco l’idée d’agrémenter ses collections d’éléments russes, a fondé une maison de broderie et décroché un contrat d’exclusivité avec la maison Chanel.

Vous dites que « l’émigration a brisé les uns et rendu les autres plus forts ». Pouvez-vous donner des exemples concrets ?

D.K. : Je pense en premier lieu à ma propre famille. Chez nous, les hommes n’ont pas tenu le coup : mes deux grands-pères se sont suicidés. L’un d’eux, Sergueï Kornilov, avait été un brillant officier de l’armée impériale, décoré, après la bataille des Dardanelles, en 1915, des plus hautes récompenses militaires des trois puissances alliées : l’ordre impérial et militaire de Saint-Georges (Russie), la Légion d’Honneur (France), et la croix de Victoria (Royaume Uni). D’après un ami de mon père, Vladimir Romanov, autre membre de la famille impériale, Sergueï était en outre un très bel homme ; il paraît, que quand il pénétrait dans une pièce, toutes les têtes se tournaient vers lui… Il n’a pas supporté la solitude et l’oubli et a sombré dans le désespoir.

Coco Chanel et le grand-duc Dmitri Romanov. Photo : silverkis

Les femmes, en revanche, ont été exemplaires. Ma grand-mère a travaillé dur et fait de son fils un homme digne. C’est à elle que je dois de parler le russe – même si je suis loin de le maîtriser aussi bien que je le souhaiterais.

De nombreux émigrés possédaient ce que l’on appelait des « passeports Nansen », qu’ils n’ont jamais échangés contre des papiers français…

D.K. : C’est vrai. C’était le cas de mes grands-parents. Ce document a été créé en 1922 à l’initiative de Fridtjof Nansen, célèbre explorateur norvégien et premier haut-commissaire pour les réfugiés de la Société des Nations (SDN), lorsque celle-ci a décidé d’aider les Russes ayant fui la guerre civile. Il leur permettait de voyager librement dans un certain nombre de pays. Par la suite, les « passeports Nansen » ont été accordés à d’autres catégories de réfugiés.

Pour de nombreux émigrés russes, ce bout de papier était bien plus qu’un simple document d’identité leur permettant de travailler et de vivre en toute légalité. Il représentait, en quelque sorte, un espoir de retour. Ainsi mes grands-parents n’ont-ils jamais demandé la citoyenneté française, parce qu’ils ne pouvaient renoncer à leur rêve de rentrer un jour en Russie. Et pourtant, la France a fini par devenir, de fait, leur seconde patrie et celle de tous leurs descendants.

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