Poutine prépare l’après-Poutine

L’année politique 2020 commence très fort : Vladimir Poutine engage une réforme constitutionnelle et change de Premier ministre…

Le discours annuel de Vladimir Poutine devant le parlement et les principaux personnages de l’État dresse traditionnellement un état des lieux et fournit au président de la Fédération de Russie l’occasion de fixer le cap politique des prochains mois. Cette année, dès les premières heures de ce mercredi 15 janvier, il était clair que la routine serait rompue et que quelque chose d’inhabituel allait se passer : comme le rapportait la Première Chaîne de télévision, l’allocution serait retransmise, pour la première fois, en direct, sur tous les écrans de télévision publics du pays – dans le métro, les hôpitaux, les aéroports, les bibliothèques – et jusque dans la Station spatiale internationale et sur le mont Elbrous.

Le retour de la politique

C’est ainsi qu’à l’heure du déjeuner, les Russes ont appris de la bouche de Vladimir Poutine qu’ils seraient bientôt appelés à se prononcer dans les urnes (si le mode de scrutin n’a pas encore été fixé, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a ensuite précisé qu’il s’agirait bien d’un « vote » et non d’un référendum) sur au moins sept amendements constitutionnels. Le président russe propose, par exemple, d’inscrire dans la Constitution la primauté du droit national sur le droit international, l’interdiction faite aux hauts responsables politiques d’être détenteurs d’un passeport ou d’un titre de séjour étrangers, et l’obligation, pour le prochain chef de l’État, d’avoir vécu au moins vingt-cinq ans dans le pays avant son accession à la fonction suprême.

Le nouveau Premier ministre semble a priori avoir la faveur d’un certain nombre de hauts responsables.

Plus encore, Vladimir Poutine a exprimé sa volonté de renforcer le parlement. Certes, ce gigantesque pays, cette grande puissance souveraine qu’est la Russie doit rester une république présidentielle dirigée par un exécutif fort – pour le président russe, la question ne se pose pas. Mais c’est précisément afin de conserver au chef de l’État tous ses pouvoirs, que la Douma d’État (la chambre basse du parlement) doit être dotée de la possibilité de désigner le Premier ministre et d’approuver la composition de son gouvernement, tandis que le Conseil de la Fédération (la chambre haute) sera consulté par le président sur la nomination de personnages clefs (procureurs régionaux, directeur des Services de sécurité, notamment).

Le président de la Fédération souhaite également que les gouverneurs régionaux soient plus impliqués dans les décisions importantes, et que la constitutionnalité des lois puisse être soumise par le chef de l’État à l’examen de la Cour constitutionnelle.

Dans la salle, le visage souriant du président de la Douma, Viatcheslav Volodine, qui ponctue d’un hochement de tête approbateur chaque nouvelle proposition, tranche avec la surprise manifeste de ses voisins. Au demeurant, l’attitude triomphale du député n’a rien d’un hasard : cela fait plus d’un an qu’il prêche une « révision de la Constitution » élargissant le rôle du parlement. Ses déclarations, accueillies alors avec ironie par la classe politique dans sa grande majorité, ont aujourd’hui tout l’air d’une prise de risque extrêmement mesurée… « Volodine fait partie de ceux qui devinent le mieux les intentions de leurs chefs. Il s’est contenté d’étaler sur la place publique ce dont il avait sans doute déjà discuté avec le président », affirme une source anonyme au Kremlin.

Révolution en deux temps

Vladimir Poutine est coutumier des coups de théâtre à contretemps. C’est ainsi qu’en décembre 2013, il avait attendu que soit passée sa grande conférence de presse annuelle pour annoncer à quelques journalistes la grâce de l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski. Cette année encore, l’hymne de la Fédération de Russie, qui a conclu l’allocution présidentielle, n’a pas mis un point final au spectacle politique donné ce 15 janvier. Deux heures plus tard, l’agence TASS annonçait la démission du Premier ministre et de son gouvernement : « L’adoption probable des amendements constitutionnels proposés par Vladimir Poutine est de nature à bouleverser l’équilibre politique en Russie. J’estime de mon devoir de présenter la démission du gouvernement, afin de permettre au président de prendre toutes les mesures nécessaires pour le bien du pays », déclarait Dmitri Medvedev dans son communiqué.

Valentina Matvienko (présidente du Sénat), Dmitri Medvedev (Premier ministre) et Viatcheslav Volodine (président de la Douma), le 15 janvier 2020 dans la salle du Manège à Moscou. Photo : Dmitry Astakhov / RIA Novosti

Selon le quotidien Moskovski komsomolets, les ministres avaient été prévenus au dernier moment. Des proches de Dmitri Medvedev rapportent que ce dernier avait été informé « à peine plus tôt que les autres ». Pour preuve, deux jours avant sa « démission », il préparait activement le conseil des ministres du 16 janvier. Ministres et vice-Premiers ministres auraient été convoqués à la Maison blanche (le siège du gouvernement russe) à leur sortie de la salle du Manège, où ils venaient d’assister au discours de Vladimir Poutine. Manifestement, le nouveau Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, a également été pris de court. « À sa sortie du Manège, il discutait de choses et d’autres. Soit c’est un homme d’un flegme impressionnant, soit il ne savait vraiment rien », rapporte sur Telegram la rédactrice en chef de la chaîne de télévision RT, Margarita Simonian.

Une source du magazine Forbes affirme que Vladimir Poutine était mécontent du travail de son gouvernement, notamment de la gestion des « grands projets nationaux » (des programmes de développement et de modernisation consacrés aux secteurs les plus variés). À la fin de décembre dernier, il aurait très peu apprécié les conclusions d’un rapport de la Cour des comptes faisant état de gaspillages massifs des financements. « D’importants efforts financiers ont été consentis. Or l’argent n’arrive pas toujours à son destinataire, ou arrive au dernier moment », confirme une source du Courrier de Russie proche de l’administration présidentielle.

C’est donc pour mettre un terme à la gabegie que le choix du président s’est porté sur le directeur du Fisc, Mikhaïl Michoustine, unanimement salué pour sa capacité à réformer la collecte des impôts. « À lui, maintenant, de démontrer son efficacité dans la gestion des dépenses », souligne le politologue Dmitri Badovski. Le nouveau Premier ministre semble a priori avoir la faveur d’un certain nombre de hauts responsables. « C’est quelqu’un de très intelligent et de réfléchi, qui a pour lui d’incontestables succès, tant dans les affaires que dans l’administration », reconnaît Alexeï Kondaourov, ancien général-major du FSB. Enfin, selon des sources concordantes, M. Michoustine aurait été présenté à Vladimir Poutine par l’influent ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, qui ne serait pas étranger à sa nomination à la tête du Fisc en 2010.

La promotion de Medvedev

Cependant, en dépit des apparences, la démission de Dmitri Medvedev est loin de signifier sa disgrâce. « Vladimir Poutine lui a proposé le poste de vice-président du Conseil de sécurité – qu’il préside lui-même. C’est une fonction des plus élevées – comparable à la vice-présidence du pays », estime Vladimir Djabarov, premier vice-président de la commission chargée des affaires étrangères au Sénat.

« Le successeur de Poutine ne peut arriver au Kremlin et jouir d’autant de pouvoir que l’actuel président. C’est trop risqué. »

La politologue Tatiana Stanovaïa partage cette analyse : « M. Medvedev acquiert un nouveau statut des plus importants. Certes, il n’influera plus sur les décisions de politique intérieure ni extérieure, mais il s’occupera des questions de défense et de sécurité – qui étaient jusqu’à présent du ressort exclusif du président. Il sera également à l’abri de potentielles attaques [politiques]. »

Son renvoi répond également à des impératifs stratégiques. À la tête du gouvernement depuis 2012 (après quatre années passées au Kremlin), Dmitri Medvedev n’était pas un Premier ministre populaire, et ses interventions prêtaient régulièrement le flanc à la critique. « Désormais hors d’atteinte de la vindicte populaire en cas de faux pas gouvernemental, il va pouvoir se consacrer à la préparation du parti Russie unie (dont il dirige le conseil supérieur) en vue des législatives de 2021 », souligne le politologue Alexandre Pojalov, interrogé par le site Meduza.

En outre, le départ de M. Medvedev et son remplacement par un technocrate dépolitise le gouvernement. Vladimir Poutine envoie ainsi un signal fort : ce n’est pas du côté de la Maison blanche qu’il faudra chercher son successeur.

Objectif 2024

La plupart des observateurs en conviennent : le processus de transmission du pouvoir (la Constitution interdit à Vladimir Poutine de se présenter pour un troisième mandat consécutif en 2024) a commencé ce 15 janvier 2020. Et pour le président, il s’agit de faire en sorte que son retrait se déroule sans heurt.

« La proposition de réforme constitutionnelle indique deux choses : d’une part, Vladimir Poutine quittera effectivement la présidence du pays en 2024 – ou peut-être avant ; d’autre part, il prépare sa succession », affirme Tatiana Stanovaïa. Le fait qu’aucun nom n’ait encore fuité importe peu.

Vladimir Poutine prépare sa succession. Photo : Kremlin.ru

Pour l’heure, la problématique est la suivante. En quittant le Kremlin, Vladimir Poutine ne conservera pas son rôle de leader national, mais occupera un poste – par exemple la présidence du Conseil d’État –, qui lui permettra de garder un œil (voire la main) sur les questions stratégiques et sur la recomposition politique du pays. Par ailleurs, le nouveau président devra lui être fidèle et poursuivre la politique engagée. Cependant, en homme d’État avisé, « Vladimir Poutine procède dès à présent à une redistribution des pouvoirs entre les différentes institutions », explique Tatiana Stanovaïa. Un système préventif destiné à lui permettre d’aplanir les conflits qui pourraient survenir avec son successeur.

Une source du Courrier de Russie proche de l’administration présidentielle va plus loin : « Le successeur de Poutine ne peut arriver au Kremlin et jouir d’autant de pouvoir que l’actuel président. C’est trop risqué. S’il l’accepte, tant mieux, tout ira bien. Dans le cas contraire, Poutine dispose de plusieurs leviers – la Douma, le Sénat, la Cour constitutionnelle… »

Selon ce haut fonctionnaire, Vladimir Poutine voudrait éviter le scénario kazakh. À Noursoultan (le nouveau nom de la capitale du Kazakhstan), l’ancien président Noursoultan Nazarbaïev est en profond désaccord avec Kassym-Jomart Tokaïev, le successeur qu’il avait lui-même désigné : « Nazarbaïev pensait qu’il était suffisant de conserver la présidence du Conseil de sécurité pour garder la main sur la politique du pays. Il se rend compte que les choses sont plus compliquées. »

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