Les relations russo-turques à l’épreuve du conflit libyen

Vladimir Poutine sera le 8 janvier à Istanbul, afin d’inaugurer le gazoduc Turkish Stream en compagnie de son homologue turc, Recep Tayyip Erdoğan. Le Kremlin a d’ores et déjà annoncé que les deux présidents évoqueraient l’épineuse question de la Libye.

Le 5 janvier dernier, Ankara a en effet annoncé l’envoi de troupes en soutien au gouvernement d’union nationale en place à Tripoli, dirigé par Fayez el-Sarraj et reconnu par la communauté internationale (dont la Russie). Moscou, de son côté, soutient le maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle l’est du pays et a lancé, il y a bientôt un an, une offensive sur la capitale libyenne.

Khalifa Haftar parle russe, a fait des études dans l’ex-URSS à la fin des années 1970 et se veut l’héritier du régime de Kadhafi (allié de Moscou dès l’époque soviétique). Il est en outre perçu – contrairement à Sarraj – comme capable d’instaurer un gouvernement laïc et d’en finir avec les groupes islamistes qui essaiment dans la région. Enfin, il s’est engagé à offrir deux bases navales à la Russie (sur le modèle de celle de Tartous, en Syrie) et pourrait décider d’honorer les contrats signés au temps de Kadhafi avec les Chemins de fer russe (construction de 500 kilomètres de voies entre Syrte et Benghazi) et Gazprom (exploration et forage de gisements d’hydrocarbures dans le nord du pays) pour un montant évalué à 4 milliards de dollars.

Marche turque

Officiellement, la Turquie répond à la demande d’aide « aérienne, terrestre et maritime », formulée par M. Sarraj, dans les dernières heures de l’année 2019, face à l’avancée récente des troupes du maréchal Haftar et à l’imminence de la prise de Tripoli. Toutefois, depuis quelques mois, les signes d’un rapprochement décisif entre les gouvernements libyen et turc sont de plus en plus perceptibles, et l’influence d’Ankara en Cyrénaïque et en Tripolitaine, deux anciens territoires de l’Empire ottoman, se renforce progressivement. Au début du mois de novembre, MM. Erdoğan et Sarraj ont ainsi conclu, à Istanbul, un accord de coopération militaire renforçant les liens entre leurs deux armées – des instructeurs turcs devant notamment se charger de la formation des troupes du gouvernement d’union nationale. Deux mémorandums ont également été signés, l’un accordant à la Turquie l’exploitation de sites riches en hydrocarbures, l’autre concernant la sécurité et permettant à Ankara de contourner l’embargo sur les livraisons d’armes instauré par les Nations unies depuis 2011.

« Moscou est au courant au moins depuis 2018 de la présence turque en Libye. »

Un mois plus tard, M. Erdoğan a lui-même annoncé l’envoi prochain de soldats en Libye afin de défendre Tripoli. Et le leader turc d’accuser la Russie de mener des « opérations militaires illégales » par l’intermédiaire du groupe Wagner, une société militaire privée (dirigée, selon la presse russe, par Evgueni Prigojine, un homme d’affaires proche du Kremlin) qui soutiendrait les forces d’Haftar sur le terrain. Il s’est alors dit prêt à évoquer la situation directement avec Vladimir Poutine.

Recep Tayyip Erdoğan et Vladimir Poutine en octobre 2019. Photo : tccb.gov

Les deux hommes se sont ensuite entretenus par téléphone, les 11 et 17 décembre. À cette occasion, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a rappelé la position de la Russie : arrêt des combats et mise en place de négociations directes entre les belligérants. « [L’entretien] a porté en partie sur l’aide militaire accordée par la Turquie au gouvernement d’union nationale, basée dans l’ouest du pays », a-t-il ajouté. Preuve s’il en est que le Kremlin avait anticipé l’envoi de troupes et n’est pas dupe de l’« appel à l’aide » de Sarraj.

Une présence inquiétante

En effet, le soutien d’Ankara à Tripoli n’a rien d’une nouveauté. « Moscou est au courant au moins depuis 2018 de la présence turque en Libye, qu’Erdoğan a longtemps cherché à justifier légalement », affirme une source anonyme au sein de la diplomatie russe. Selon le journal RBC, le cargo Amazon entré dans le port de Tripoli au printemps dernier avait à son bord des blindés turcs Kirpi II et Vuran destinés à l’armée gouvernementale, qui disposerait également de drones de combat Bayraktar, en dépit de l’embargo de l’ONU – ce qu’Ankara n’a pas démenti (au demeurant, la Russie est également accusée d’armer le maréchal Haftar, sans qu’aucune preuve en ait jamais été apportée).

Moscou ne s’inquiète pas uniquement de ces livraisons d’armes. « Des détachements militaires turcs sont présents en Libye depuis plus d’un an. On trouve là un certain nombre d’instructeurs et d’experts en communication et en logistique, détaille une source militaire russe. Les Turcs forment les brigades de Misrata, les unités de combat les plus efficaces dont dispose Tripoli, en charge notamment de la défense des sites sensibles de la capitale. Cependant, depuis un mois et demi, le rapport de force penche de plus en plus en faveur d’Haftar, et Erdoğan a compris qu’il fallait passer à la vitesse supérieure. »

La carte libyenne pourrait être jouée ultérieurement dans un marchandage stratégique en Syrie.

Selon le politologue Roland Bidjamov, spécialiste du Moyen-Orient, il semble que le président turc ait décidé de placer son homologue russe devant une alternative : soit Moscou dissuade Haftar de marcher sur Tripoli, afin de donner aux deux parties le temps de trouver un compromis politique ; soit Ankara soutien ouvertement et pleinement Sarraj. En posant ainsi le problème, M. Erdoğan surestime toutefois l’influence du Kremlin : « Haftar veut diriger la Libye, et toutes les tentatives de Lavrov [le ministre russe des Affaires étrangères, ndlr] pour l’amener à discuter avec Sarraj ont échoué », souligne Roland Bidjamov. Pour lui, le Kremlin devrait essayer de gagner du temps afin de préparer le terrain en vue de négociations multilatérales impliquant les deux camps libyens, la Russie, la Turquie et l’Union européenne. Il rappelle que Moscou dispose d’un certain nombre de leviers de pression susceptibles d’orienter la position d’Ankara – du gazoduc Turkish Stream à la vente de chasseurs Su-35, en passant par la Syrie, où la sécurité des zones frontalières est assurée par des patrouilles russes.

Compromis probable

Un conflit ouvert entre la Russie et la Turquie est néanmoins peu vraisemblable en Libye. D’une part, l’opposition de leurs « champions » ne saurait entamer les relations de confiance entretenues depuis quelques années par les deux chefs d’État ; d’autre part, dans un contexte de tensions croissantes avec les États-Unis et d’autres membres de l’OTAN, la Turquie n’a aucun intérêt à se brouiller avec la Russie.

Des soldats turcs près de la ville syrienne de Tall Abyad en octobre dernier. Photo : politexpert.net

La Libye s’ajoute toutefois aux points de désaccord que connaissent les deux pays, au premier rang desquels se trouve la Syrie. Pour le politologue Kirill Semionov, la carte libyenne pourrait être jouée ultérieurement dans un marchandage stratégique. Il n’est pas improbable, par exemple, de voir Moscou retirer son soutien au maréchal Haftar si Ankara accepte de laisser le contrôle d’Idlib aux troupes de Bachar el-Assad.

En octobre dernier, l’opération Source de Paix, lancée par la Turquie contre les Kurdes de Syrie, aurait dû, selon de nombreux observateurs, aboutir à une collision frontale des armées turque et russe. Il n’en a rien été. MM. Poutine et Erdoğan sont deux dirigeants autoritaires qui se comprennent parfaitement et finissent toujours par se mettre d’accord. Pour Roland Bidjamov, rien ne dit, toutefois, que leur entente profitera à la paix en Libye. « Pour l’instant, Moscou remplit son rôle d’intermédiaire. Cependant, avec l’intervention de la Turquie, il est clair qu’aucun des deux camps ne remportera la victoire. La Libye n’a aucun avenir en tant que pays unifié », affirme l’orientaliste.

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