Les oligarques inquiets pour leur avenir

Vladislav Inozemtsev est le directeur du Centre de recherches sur les sociétés postindustrielles.

Pendant les fêtes de fin d’année, de Londres aux Seychelles en passant par Courchevel et Monaco, une question agitait les discussions des oligarques entre la poire et le fromage : à qui transmettre leurs actifs quand l’heure de la retraite aura sonné ?

Après s’être enrichi au-delà de toute mesure lors des privatisations massives des années 1990 puis des grandes restructurations des années 2000, oligarques – ouvertement à la tête de milliards – et hauts fonctionnaires – beaucoup moins diserts sur leur patrimoine – se retrouvent à la tête d’empires financiers, industriels ou immobiliers qu’ils ne sont pas certains de pouvoir transmettre à leurs éventuels héritiers.

Leur préoccupation est d’autant plus sérieuse qu’ils doivent leur fortune à leurs relations politiques – ou, pour être précis, avec l’homme qui préside aujourd’hui aux destinées du pays et semble enclin à prendre toujours plus de risques pour imposer celui-ci sur la scène internationale. Dans une Russie s’apparentant de plus en plus, à bien des égards, à une forteresse assiégée, où les secteurs clefs (hydrocarbures, métallurgie…) dépendent pourtant massivement des exportations, les repreneurs potentiels ne sont pas légion, et le départ d’un grand patron fait craindre la fin prochaine de son entreprise. Ce n’est pas un hasard si Vaguit Alekperov (69 ans), aux commandes de Lukoil, la première compagnie pétrolière privée du pays, ne veut pas entendre parler de retraite.

Le moyen le plus radical consiste, pour un homme d’affaires, à sortir progressivement sa fortune de Russie pour finalement y cesser toute activité.

Dans n’importe quel pays occidental, la transmission des actifs se déroule selon une procédure routinière, les actionnaires majoritaires revendant leurs titres à des investisseurs internationaux, à la satisfaction de toutes les parties. En Russie, les choses se passent d’une manière sensiblement différente. En 2003, Mikhaïl Khodorkovski l’a appris à ses dépens : sa tentative de vente de ses parts du pétrolier Ioukos s’est soldée par la confiscation de ses biens et dix ans de prison.

Depuis lors, les entrepreneurs russes – principalement ceux qui ont investi dans des secteurs stratégiques tels que les matières premières – ont compris qu’ils étaient considérés tout au plus comme les administrateurs de leurs actifs. Aujourd’hui, pour une génération entière d’investisseurs dont l’âge de passer la main approche, plusieurs options se présentent afin de minimiser les risques.

Mikhaïl Khodorkovski en 2005. Photo : jewishpolicycenter

Exil financier

Le moyen le plus radical consiste, pour un homme d’affaires, à sortir progressivement sa fortune de Russie pour finalement y cesser toute activité. C’est le chemin emprunté, ces dernières années, par de nombreux milliardaires dont les possessions à l’étranger pèsent entre quatre et dix milliards de dollars (une fortune suffisante pour envisager sereinement l’avenir…).

À leur tête, on trouve les copropriétaires du groupe financier Alfa, Mikhaïl Fridman, Guerman Khan, Piotr Aven et Alexeï Kouzmitchov, qui ont investi plus de vingt milliards de dollars dans les hydrocarbures en Allemagne (Dea), la grande distribution en Espagne (Dia) et au Royaume-Uni (Holland & Barrett) ou encore les nouvelles technologies (Uber) – sans oublier des produits financiers de toutes sortes. Dans le même temps, les principales entreprises du groupe sont depuis longtemps passées sous contrôle étranger. Ainsi, l’entreprise Veon (anciennement VimpelCom) a désormais son siège social à Amsterdam et réalise plus de 60 % de son chiffre d’affaires en Allemagne, en Europe du Nord et en Égypte.

Les années 2016-2018 ont aussi vu la liquidation des derniers capitaux russes des milliardaires Mikhaïl Prokhorov et Dmitri Rybolovlev, réinvestis en Occident dans l’immobilier, l’art contemporain, les fonds d’investissements et le sport (le football et l’AS Monaco pour M. Rybolovlev ; le basket et les Nets de Brooklyn pour M. Prokhorov, qui a récemment réalisé une plus-value de 500 % à la revente du club).

Parmi les autres exemples d’« exilés financiers », citons Victor Vekselberg, qui a placé une grande part de sa fortune en Suisse et en Italie, dans des groupes technologiques (Oerlikon, Sulzer) ou sidérurgiques (Schmolz+Bickenbach). Alicher Ousmanov et Iouri Milner sont, de leur côté, les heureux actionnaires de Facebook (télécommunications) et d’Alibaba (commerce en ligne).

Des relations bienvenues

D’autres entrepreneurs font le choix, ces derniers temps, de « liquider » peu à peu leurs portefeuilles en vendant leurs entreprises à des groupes publics.

En soi, cette méthode n’a rien de neuf. Qu’on se rappelle, par exemple, la vente de Sibneft à Gazprom par Roman Abramovitch en 2005, ou celle de TNK-BP à Rosneft par les dirigeants d’Alfa en 2013. Récemment, c’est un proche de Vladimir Poutine, Arkadi Rotenberg, qui a cédé Stroïgazmontaj (une entreprise de construction spécialisée dans les gazoducs) à Gazprom contre plus d’1,2 milliard de dollars ; actuellement, des négociations ont cours en vue de la vente d’un paquet d’actions donnant le contrôle de Mostotrest (génie civil) à la banque de développement Vneshekonombank.

Dans un contexte de tensions géopolitiques, l’heure est plutôt au rapatriement des fonds investis outre-Atlantique, afin de ne pas irriter le Kremlin…

Il va sans dire qu’en ce qui concerne les actifs les plus massifs, ce type de « sauvetage » est à la portée des seuls proches du Kremlin, qui les « récompense » ainsi de leur loyauté. Toutefois, les entrepreneurs plus modestes suivent également cette voie grâce aux relations tissées avec des fonctionnaires régionaux et des dirigeants de banques publiques. Pour eux, la mise en vente d’entreprises relativement florissantes représente une aubaine à ne pas manquer.

Soulignons que de plus en plus d’opérations de ce genre s’effectuent « en espèces ». Au début de janvier, les Services de sécurité (FSB) ont saisi des lingots d’or appartenant à Gazprombank et destinés à une transaction d’un milliard de dollars, dans laquelle sont impliqués plusieurs hauts fonctionnaires influents. Ces pratiques permettent au vendeur de se prémunir rapidement contre tout bouleversement imprévu des marchés ou de la politique économique nationale.

Diversification bien ordonnée

Dernière stratégie ayant cours : l’amélioration du mode de direction des entreprises, permettant à ces dernières de poursuivre leur développement malgré l’incompétence de certains héritiers. Elle a les faveurs de ceux dont les sociétés, faiblement endettées, sont présentes sur des marchés relativement prédictibles. Celui de la métallurgie en fournit un bon exemple avec les cas de Vladimir Lissine, Victor Rachnikov ou Alexeï Mordachov.

Tout en transmettant à leurs héritiers des paquets d’actions modestes (comme l’a fait Alexeï Mordachov), ils mettent sur pied une équipe internationale de dirigeants chargés de diversifier les activités du groupe sur les marchés mondiaux. Leur but : acquérir de nouveaux actifs au nom des entreprises russes qu’ils représentent.

Citons à ce titre l’achat de deux usines aux États-Unis par le Combinat métallurgique de Novolipietsk (NLMK) de Vladimir Lissine, ainsi que l’acquisition de dizaines d’usines américaines et canadiennes par la compagnie métallurgique TMK de Dmitri Poumpianski.

Vladimir Poutine et Alicher Ousmanov, le 30 juin 2015. Photo : Kremlin.ru

Toutefois, le regain de tensions entre la Russie et les États-Unis a contraint certains entrepreneurs tentés par cette stratégie à revoir leurs projets. L’heure est plutôt au rapatriement des fonds investis outre-Atlantique, afin de ne pas irriter le Kremlin…

De toute évidence, de nombreux oligarques russes – même parmi ceux considérés en Occident comme formant « la garde rapprochée » de Vladimir Poutine – souhaiteraient que certains droits (notamment la propriété) soient mieux respectés en Russie, et que la conjoncture y soit moins imprévisible. L’inéluctable vieillissement des anciens « jeunes loups » du capitalisme russe serait une bonne occasion de modifier l’ordre des choses, en particulier concernant les rapports entre le pouvoir et les milieux d’affaires. Notons au passage qu’un tel changement profiterait également aux hauts fonctionnaires, qui se sont parfois autant enrichis, ces dernières années, que les hommes d’affaires les plus en vue.

On peut toutefois craindre que l’ambition de certains « vétérans », persuadés de pouvoir réaliser encore quelques « coups » avant de tirer leur révérence, et leur incapacité à s’entendre avec la nouvelle génération, ne constituent des obstacles au changement. Il en est, sans doute, pour se dire en leur for intérieur : à quoi bon faire des efforts si c’est pour découvrir un beau jour que rien ne leur appartient ?…

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