Igor Krasnov : un superflic à la tête du Parquet

Le 22 janvier dernier, Igor Krasnov, connu pour avoir instruit plusieurs affaires médiatiques au sein du Comité d’enquête, a remplacé Iouri Tchaïka au poste de procureur général de la Fédération de Russie.

Nommé inspecteur dans la région d’Arkhangelsk en 1997, Igor Krasnov intègre le Comité d’enquête (une instance placée sous l’autorité directe de la présidence et chargée d’instruire les grandes affaires pénales, notamment politiques), à Moscou, en 2005. Il fait alors partie de l’équipe chargée d’enquêter sur la tentative d’assassinat de l’ex-Premier ministre Anatoli Tchoubaïs, alors patron de la compagnie énergétique russe UES.

Principal accusé dans cette affaire, l’avocat Ivan Mironov se souvient bien du jeune officier, qui l’avait accompagné en personne jusqu’à sa cellule. Pour lui, sa nomination à la tête du Parquet, avec entre autres missions celle de veiller au respect de la procédure à tous les niveaux de l’institution judiciaire, n’est pas un hasard : « Krasnov est aujourd’hui l’une des figures les plus intransigeantes de l’appareil d’État. C’est le genre de personne à qui on fait appel quand on souhaite remettre de l’ordre en interne », a-t-il récemment déclaré au quotidien Moskovski Komsomolets.

« Un fin limier »

En 2009, Igor Krasnov est chargé d’instruire les meurtres de l’avocat Stanislav Markelov et de la journaliste Anastassia Babourova (Novaïa Gazeta). L’enquête, suivie personnellement par le président Medvedev, débouche sur le démantèlement d’un groupuscule d’extrême droite, l’Organisation de combat des nationalistes russes. Les investigations permettent dans le même temps d’élucider plusieurs autres assassinats politiques : ceux des militants antifascistes Fiodor Filatov et Ivan Khotorski, du champion de boxe thaï Mouslim Abdoulaïev et du juge moscovite Édouard Tchouvachov. En récompense de ses services, Igor Krasnov est promu au grade de général-major.

« C’est incontestablement un excellent détective, mais c’est d’abord l’homme du système. »

« C’est un fin limier, il n’y a rien à redire. Il a réussi à faire le rapprochement entre ces différentes affaires laissées pendantes par les services de police locaux », souligne Ilnour Charapov, avocat de l’organisation de défense des droits de l’homme Agora, qui représentait à l’époque les intérêts de deux victimes. Cet avis est partagé par le directeur de l’ONG, Pavel Tchikov. « Krasnov a conduit cette enquête d’une main de maître. C’est à lui surtout qu’on doit le démantèlement, il y a dix ans, des réseaux néonazis moscovites », rappelle-t-il sur son fil Telegram.

Aux ordres…

C’est également lui qui instruit l’assassinat de l’opposant Boris Nemtsov, survenu le 27 février 2015 à quelques pas du Kremlin. Au bout d’un an et demi, l’enquête aboutit à l’incarcération de cinq Tchétchènes. Le commanditaire du meurtre n’a toutefois jamais été appréhendé.

« Krasnov n’a travaillé que trois mois sur cette affaire, mais c’est avec lui que l’enquête a fait le plus de progrès, débouchant sur l’interpellation de la plupart des exécutants », raconte Vadim Prokhorov, avocat de Janna Nemtsova – la fille de la victime – dans une interview accordée au magazine Snob. En mai 2015, le « superflic » est toutefois dessaisi du dossier et promu à la direction des affaires spéciales du Comité d’enquête. Une manière de lui donner de l’avancement tout en l’écartant, selon l’avocat, pour qui l’instruction devenait de plus en plus « gênante » à mesure qu’elle approchait de l’entourage du président de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov.

Igor Krasnov (à gauche) et le président du comité d’enquête, Alexandre Bastrykine (à droite). Photo : Comité d’enquête de la Fédération de Russie 

« C’est incontestablement un excellent détective, mais c’est d’abord l’homme du système, poursuit Vadim Prokhorov. Dès qu’on lui a demandé d’abandonner l’affaire Nemtsov, il s’est exécuté. Et il n’y a aucune raison pour que cela change : il continuera à obéir aux ordres politiques, même si c’est au détriment de son travail ».

Indépendance

Pour Sergueï Sokolov, rédacteur en chef adjoint du journal indépendant Novaïa Gazeta, qui connaît par ailleurs Igor Krasnov personnellement, la nomination de ce dernier à la tête du Parquet ne répond pas principalement à des considérations politiques. « J’ai le sentiment que, depuis quelque temps, [Vladimir Poutine] nomme aux hautes responsabilités des gens qui n’appartiennent à aucun groupe d’influence. Il est possible également que, en l’occurrence, cette nomination soit en grande partie liée à la nouvelle répartition des rôles entre le Comité d’enquête et le Parquet, qui se voit doté de compétences élargies dans la conduite des investigations », estime-t-il.

Franz Klintsevitch, membre du comité sénatorial pour la sécurité, exprime un avis semblable, dans un entretien accordé à la Parlamentskaïa Gazeta. Évoquant la rotation des cadres au sein des ministères de force, il assure que la nomination de Krasnov « permettra de faciliter la communication et d’apaiser les tensions entre les différents organes ».

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