Guerre froide : mode d’emploi

Lors de la traditionnelle rencontre annuelle avec les attachés militaires étrangers, le chef d’État-major de la Fédération de Russie, Valeri Guerassimov, a dressé un bilan positif – et somme toute attendu – de l’année 2019 et s’est félicité des succès de l’armée russe.

Il a notamment mis en avant la modernisation des armements : déploiement de missiles stratégiques Yars et de systèmes hypersoniques Avangard, essais avancés du sous-marin nucléaire Prince Vladimir, achat de dizaines de navires et de centaines d’avions, tanks et systèmes d’artillerie…

De manière tout aussi prévisible, le général Guerassimov s’est lancé dans une diatribe contre l’OTAN, accusée de mettre sur pied une véritable force d’intervention rapide dans le cadre de l’initiative pour la disponibilité opérationnelle dite des « quatre 30 » (30 navires de combat, 30 bataillons terrestres et 30 escadrons aériens déployables dans un délai de 30 jours ou moins). Pour lui, l’Alliance est désormais en mesure de renforcer son flanc est à tout moment.

Le plus grand flou entoure les effectifs mobilisés lors des exercices militaires russes.

Cependant, le briefing a pris un tour plus intéressant après la question formulée par l’attaché de la Défense norvégien concernant une possible guerre « à grande échelle » d’ici à 2050. « À l’heure actuelle, nous n’observons aucune prémisse [d’un conflit de ce genre], a répondu le chef d’État-major russe. La situation mondiale demeure instable et son évolution est toujours plus dynamique. Cela est en grande partie lié à la volonté de certains États de dicter leur loi à des pays souverains. Une pression sans précédent, d’ordre politique, économique et informationnel, est exercée sur des États s’efforçant de mener une politique indépendante, comme c’est le cas de la Russie. Dans ces conditions, il ne faut pas exclure l’avènement de crises susceptibles d’échapper à tout contrôle et d’évoluer en un conflit militaire de grande ampleur. »

Seconde « guerre froide »

Cette analyse pleinement réaliste – et qu’on s’étonne, au demeurant, de ne pas voir figurer dans les comptes-rendus officiels de la conférence – est difficilement contestable.

Depuis l’annexion de la Crimée et le début de la « guerre secrète » au Donbass, la Russie s’est engagée dans une nouvelle confrontation militaire avec l’Occident. Au dire du général Guerassimov, cette dernière aurait été causée par la soudaine crise de russophobie collective qui se serait emparée des dirigeants occidentaux… Quelle qu’en soit la raison, il est certain que la réflexion stratégique reproduit actuellement des schémas issus de la première « guerre froide ».

Comme il y a trente ans, les troupes russes et occidentales se trouvent aujourd’hui en contact immédiat. Certes, la confrontation n’est plus concentrée autour des deux Allemagnes, mais de part et d’autre de la frontière séparant la Russie des États baltes. Certes, le niveau de militarisation est également très inférieur à celui de 1990 : on parle aujourd’hui de centaines de tanks (au lieu de dizaines de milliers) et de milliers (non de centaines de milliers) de soldats de chaque côté. Cependant, les effectifs déployés augmentent chaque année – et que dire de ceux mobilisés par des exercices militaires de plus en plus impressionnants ?

Valeri Guerassimov. Photo : Ministère de la défense de la Fédération de Russie

À la fin de novembre 2018, les manœuvres Trident Juncture organisées par l’OTAN en Norvège ont mobilisé environ 50 000 militaires. Le scénario envisagé n’était pas sans rappeler l’époque de la « guerre froide » : attaque soudaine, résistance à l’agresseur au cours de combats prolongés et, enfin, arrivée de renforts stratégiques en provenance d’outre-Atlantique.

Les manœuvres russes Zapad (« Occident ») suivent chaque année une trame analogue. Et bien que le Document de Vienne sur les mesures de confiance et de sécurité, signé en 2011 sous l’égide de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), impose la présence d’observateurs extérieurs pour toute manœuvre impliquant plus de 13 000 militaires, le plus grand flou entoure les effectifs mobilisés lors de ces exercices. La Russie affirme respecter l’accord – la tenue simultanée de plusieurs manœuvres différentes étant le fruit du hasard le plus absolu…

Le recours aux frappes nucléaires fait désormais partie des options stratégiques envisagées – et personne ne s’en cache.

Cet argument permet à l’État-major de pointer du doigt le prétendu déséquilibre avec les forces otaniennes « massées » de l’autre côté de la frontière. Il importe néanmoins de ne pas perdre de vue que seuls quatre bataillons de l’Alliance se trouvent déployés dans les États baltes et en Pologne, face aux divisions entières de la Russie.

Les querelles de chiffres ne sauraient masquer l’intensification croissante et inéluctable de l’activité militaire des deux camps et, en conséquence, l’augmentation du risque de guerre. L’inquiétude est d’autant plus justifiée que la confiance mutuelle est à un niveau extrêmement bas, que les traités de contrôle des armements sont de plus en plus fragilisés (quand ils ne sont pas tout simplement dénoncés) et que la composante nucléaire fait son retour en force dans la politique militaire des uns et des autres.

En attendant l’orage

À l’automne dernier, les manœuvres Grom 2019, axées sur les forces nucléaires stratégiques, ont été un « franc succès » selon le ministère de la Défense et le Kremlin.

Une dizaine de missiles de croisières et de missiles balistiques ont ainsi été tirés, donnant à cette répétition un avant-goût de fin du monde. Selon le communiqué du ministère de la Défense publié à cette occasion, la guerre nucléaire pourrait être causée par « une escalade des tensions à proximité des frontières de la Russie, faisant planer une menace sur la souveraineté et l’intégrité territoriale de cette dernière ».

Vérification des réservoirs de carburant avant le début des manœuvres Trident Juncture. Photo : dw.com

Encore récemment, le caractère strictement politique de la bombe atomique semblait acquis : cette arme existait pour qu’on n’ait pas à l’utiliser. De toute évidence, y recourir fait désormais partie des options stratégiques envisagées – et personne ne s’en cache. Bien plus, la démonstration de force nucléaire figure au nombre des objectifs mis en avant par les états-majors.

Il va sans dire que personne ne souhaite une guerre nucléaire qui signifierait la fin du vivant sur la planète. Elle risque pourtant de se déclencher à la moindre escalade de violence, comme semble le craindre le général Guerassimov. Ce n’est donc pas un hasard s’il a insisté, auprès des attachés militaires étrangers, sur la nécessité de maintenir la prévention des risques d’altercation comme une des priorités du dialogue entre la Russie et l’OTAN.

L’initiative imposant l’utilisation de transpondeurs (des émetteurs permettant d’identifier l’origine des appareils) par les avions patrouillant en mer Baltique reste ainsi d’actualité, de même que le perfectionnement des mesures de prévention des collisions (procédures d’échanges de signaux, distances d’approche minimales entre navires et entre avions).

Il y a quelques années, la Russie avait proposé d’accueillir à Moscou une conférence consacrée aux mesures de confiance militaire mutuelle, mais l’OTAN avait ignoré cette initiative. La nécessité de nouvelles discussions, ainsi que d’une mise à jour des procédures en vigueur, s’impose clairement dans le contexte actuel.

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