Guerassimov, le gourou de la guerre hybride

Récemment encore, il a été demandé à l’auteur de ces lignes de dire quelques mots de la « doctrine Guerassimov », dans le cadre de discussions sur la pensée et la culture militaires russes. Le problème est que cette doctrine, au moins sous la forme qu’on croit pouvoir lui donner, n’a jamais existé.

L’histoire de ce concept fantôme est assez édifiante et en dit long sur la méconnaissance de l’autre, sur l’interprétation faussée par l’idéologie et le parti pris, ainsi que sur la façon dont idées et rumeurs peuvent se propager et acquérir une vie propre, façonnant parfois durablement les perceptions, malgré un décalage croissant avec la réalité.

L’introuvable doctrine

À partir de 2014, l’expression de « guerre hybride » fait florès pour désigner l’action de Moscou en Ukraine et ailleurs. Elle est censée s’appliquer à un ensemble de mesures agressives, coordonnées, de nature militaire et non-militaire, impliquant des acteurs étatiques et non-étatiques, dans un conflit qui reste en dessous du seuil de la guerre ouverte. On veut y voir la mise en application d’une doctrine mûrement réfléchie et de plans depuis longtemps établis, et on lui trouve un « père » en la personne du chef de l’État-major général russe, Valeri Guerassimov.

Dans de nombreuses sphères politiques et dans les cercles militaro-diplomatiques occidentaux, cette doctrine devient une évidence et le rédacteur de cet article ne songe pas même, alors, à en vérifier la genèse. Il est donc décontenancé, un beau jour, de découvrir l’étonnement de spécialistes russes de la chose militaire à son évocation, et plus encore de la voir attribuée à celui qui est toujours le chef de l’État-major. « Un seul document prévaut, répliquent-ils, celui de la doctrine militaire de 2014. Par ailleurs, le général Guerassimov, au demeurant excellent praticien, n’a guère la réputation d’un théoricien… »

Sergueï Choïgou (ministre de la défense), Vladimir Poutine et Valeri Guerassimov. Photo : kremlin.ru

La « doctrine militaire » de la Fédération de Russie, approuvée le 25 décembre 2014 par décret présidentiel, a un peu la même vocation que le Livre blanc français. Il a pour ambition de décrire les menaces auxquelles les armées russes sont susceptibles d’être confrontées et les missions auxquelles elles doivent se préparer. Dans ce document, un paragraphe décrit « les spécificités des conflits militaires actuels », caractérisés, entre autres, par l’« utilisation coordonnée de la force militaire, de moyens politiques, économiques, informationnels et autres, de nature non-militaire, en conjonction avec une large utilisation du potentiel protestataire des populations et des forces spéciales ».

Somme toute, il s’agit là de la définition large des « guerres hybrides », chères au lexique de l’OTAN et de certains pays de l’Est européen, mais le paragraphe ne revêt pas un caractère de préconisation, encore moins de doctrine d’action. En réalité, il s’agit du constat que croient pouvoir effectuer les experts militaires russes, non pas tant sur la conflictualité actuelle au sens large, que sur la façon dont les Occidentaux mèneraient leurs opérations armées : une combinaison d’actions impliquant de façon préférentielle l’aviation, les missiles de croisière, les forces spéciales et les mouvements armés locaux, associés à toute une série de mesures non-militaires.

Les leçons de l’histoire récente

La Russie semble donc estimer qu’elle doit se préparer à faire face à des scénarios de « guerre hybride » ‒ ceux-là mêmes que préconiserait la prétendue « doctrine Guerassimov ». Se pourrait-il que l’on se trouve face à un problème sérieux de mécompréhension ? Interrogé sur l’éventualité d’une telle confusion, un spécialiste moscovite des questions de Défense pointe alors du doigt un expert britannique en vue, Mark Galeotti, qui aurait mal interprété un texte de Valeri Guerassimov, paru dans le Voïenno-promychlenny Kourier (« Courrier militaro-industriel ») du 27 février 2013. Il s’agit d’un discours prononcé quelques semaines plus tôt devant l’Académie des sciences militaires par celui qui, tout juste nommé au poste de chef de l’État-major général, n’a sans doute guère eu le temps de jeter les fondements d’une doctrine d’emploi destinée à faire date.

Voir dans la guerre hybride une « doctrine Guerassimov » est un non-sens.

Dans ce discours, Valeri Guerassimov se montre clairement influencé par le printemps arabe et les circonstances de la chute du colonel Kadhafi en Libye (2011). Il s’interroge sur le processus par lequel un État en apparence solide peut rapidement se trouver plongé dans le chaos et devenir le théâtre d’une intervention étrangère. Pour lui, la distinction entre la guerre et la paix tend à s’estomper, en raison du « rôle croissant des moyens non-militaires mis en œuvre pour atteindre des objectifs politiques et stratégiques » dans des contextes de confrontation. La force armée ne serait ouvertement utilisée qu’en dernier recours, « en partie sous la forme d’une opération de rétablissement de la paix », afin d’assurer une victoire décisive.

Les rebelles fuient sous le feu de l’armée libyenne, le 11 mars 2011. Photo : Yuri Kozyrev / NOOR

Au fond, ce texte préfigure la doctrine militaire de 2014. Valeri Guerassimov indique n’avoir qu’une compréhension superficielle des moyens non-militaires employés dans les conflits actuels et enjoint à l’Académie des sciences militaires de les analyser. Il constate le manque de préparation de l’armée russe à défendre les intérêts de la Fédération en dehors de ses frontières, ainsi que l’absence de cadre doctrinal concernant le soutien interarmées lors des interventions en territoire étranger.

Le retour de la doctrine

Il ressort de la lecture de ce texte relativement riche – qu’il convient de resituer dans le contexte d’un discours destiné à un public de chercheurs et d’experts –, que le chef de l’État-major général estimait devoir se préparer à lutter contre des formes de guerre hybride et jugeait que les armées russes étaient mal adaptées à cette tâche, comme d’ailleurs à des opérations expéditionnaires sur un mode occidental. Voir dans la guerre hybride une « doctrine Guerassimov » est donc un non-sens. C’est d’ailleurs ce qu’a reconnu Mark Galeotti dans un article de Foreign Policy en date du 5 mars 2018, intitulé : « Je suis désolé d’avoir créé la doctrine Guerassimov ». Il y explique qu’il avait voulu trouver un titre accrocheur pour attirer les lecteurs et que l’expression avait ensuite « acquis une vie propre néfaste ». Il est vrai aussi que la tentation était grande d’essayer de donner une base théorique aux bouleversements en cours.

Le discours de Valeri Guerassimov n’avait clairement rien de programmatique et ne préfigurait pas ce qui allait survenir en Ukraine ou en Syrie. Dans les deux cas, ce qui s’est passé relève, à l’évidence, non d’une doctrine, mais de mesures décidées au coup par coup, en fonction de l’évolution des événements. On pourrait dire que la Russie a alors « appris en marchant ». Au demeurant, ce que l’on appelle parfois les « options indirectes » n’était en rien une nouveauté, si l’on considère l’histoire de l’Union soviétique – comme de ses adversaires d’ailleurs – durant la « guerre froide ».

Le fait que l’inventeur de l’expression « doctrine Guerassimov » ait lui-même considéré qu’elle n’existait pas, n’a pas empêché l’apparition de l’expression « doctrine Guerassimov 2.0 » sur le site d’un journal russe qui est la Bible de nos diplomates. Il s’agissait de l’analyse du discours prononcé par le même chef de l’État-major général en mars 2019, devant la même Académie des sciences militaires. Cette fois, Valeri Guerassimov avait un ton nettement plus dur et doctrinal. Ses propos demeuraient toutefois assez éloignés des préceptes qu’on lui attribue depuis 2014.

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