Gazprom sereine face au projet de gazoduc EastMed

Réunis à Athènes au début de janvier, les chefs de gouvernement israélien, chypriote et grec ont signé un accord sur le projet de gazoduc EastMed, censé relier les gisements de Méditerranée orientale au sud de l’Europe.

Après l’annonce de cette signature, plusieurs voix se sont élevées pour saluer « une étape importante dans le renforcement de la sécurité énergétique européenne ». Ce gazoduc sous-marin, d’une longueur de 1 900 kilomètres et d’une capacité de 10 à 20 milliards de mètres cubes par an, dont la construction pourrait coûter entre 6 et 7 milliards d’euros, relierait au sud de l’Europe les gisements Léviathan et Aphrodite (situés, respectivement, au large des côtes israéliennes et chypriotes). Les livraisons pourraient commencer dès 2024-2025.

Pour Dmitri Marintchenko, directeur du département Ressources naturelles et matières premières de l’agence Fitch, interrogé par RIA Novosti, cette nouvelle infrastructure « peut bousculer et redynamiser le marché gazier du sud de l’Europe », en permettant au gaz israélien de concurrencer les gaz russe (livré via les gazoducs Nord stream et Turkish stream), azerbaïdjanais (gazoduc transanatolien TAP, en cours d’achèvement) et algérien. Sans compter l’impact de cette nouvelle source d’approvisionnement sur le marché du gaz naturel liquéfié (GNL). « Avec EastMed, l’UE sera en mesure de réduire sa dépendance au gaz russe, même si ce n’est que dans une faible mesure. Afin de conserver ses parts de marché, Gazprom devra se battre et faire preuve de souplesse, notamment sur sa politique tarifaire », affirme Dmitri Marintchenko.

Un « Léviathan » gazier

À première vue, le projet EastMed est effectivement promis à un bel avenir. L’Union européenne a déjà injecté 34,5 millions d’euros dans des études de faisabilité. Un soutien justifié par la Stratégie de sécurité énergétique européenne adoptée par Bruxelles en mai 2014, qui vise la « diversification des sources d’approvisionnement » ainsi que la « mise en place d’un hub de distribution du gaz en provenance de la Méditerranée ». Ces sources méditerranéennes empêcheraient effectivement Moscou ou Bakou d’établir des monopoles, et exclurait toute rupture potentielle des livraisons.

Les Russes sont manifestement persuadés que le projet ne dépassera jamais le stade de la déclaration d’intention.

Quant à Israël et Chypre, l’aboutissement du projet EastMed leur ouvrirait les portes du marché gazier de l’UE. Les ressources de Léviathan, où l’extraction vient tout juste d’être lancée, sont estimées à 6 200 milliards de mètres cubes ; et l’on ne cesse de découvrir de nouveaux gisements au large des côtes chypriotes. En unissant leurs efforts, ces deux États peuvent tisser de solides liens économiques mutuels, gages d’apaisement dans cette région du monde particulièrement explosive.

Retour à la réalité

À y regarder de plus près, pourtant, on se dit que tout débordement d’enthousiasme est prématuré.

D’abord, le document signé à Athènes n’est qu’un « mémorandum d’entente », le projet EastMed n’impliquant, pour l’heure, ni investisseur, ni maître d’œuvre potentiels. Au fond, ce texte ressemble fort à une réponse politique à l’accord de redéfinition des frontières maritimes que viennent de conclure Ankara et Tripoli, vivement critiqué par la Grèce et Chypre. Par ce texte, Ankara s’arroge en effet le droit d’autoriser ou non les prospections dans la zone maritime frontalière avec la Libye, qu’Athènes et Nicosie considèrent comme relevant de leur souveraineté. Ankara a d’ailleurs réagi en dénonçant de « sombres machinations antiturques ». Il sera extrêmement difficile de lancer le chantier de la pose d’EastMed dans une zone maritime à ce point contestée, les commanditaires risquant de s’exposer à une résistance farouche, y compris militaire, de la part de la Turquie.

Signature de l’accord sur le gazoduc EastMed, à Athènes, le 2 janvier 2020.  Photo: Haim Zach (GPO)

Ensuite, il y a toutes les raisons de douter de la rentabilité financière du projet EastMed. Outre la tendance à la baisse des prix du gaz en Europe, les besoins des États du sud du continent – déjà amplement satisfaits par les canaux existants – sont faibles. Les pays des Balkans en consomment peu (3 milliards de mètres cubes pour la Bulgarie, 250 millions pour le Monténégro…), et ce marché n’a aucune perspective de croissance. Quant à l’Italie, ses besoins sont très majoritairement concentrés dans le nord. Au regard des hésitations de Rome à accepter de se fournir en gaz azerbaïdjanais, Chypre et Israël auront sans nul doute autant de difficultés, sinon plus, à lui faire négocier de nouveaux volumes de livraisons. Ce n’est pas un hasard si Rome a refusé – officiellement pour des « raisons techniques » – de signer l’accord d’Athènes.

Pas un concurrent sérieux

La raison la plus convaincante de douter de l’avenir du projet EastMed est probablement la réaction de la Russie, qui n’y prend aucune part. Gazprom avait un temps envisagé, par l’intermédiaire de sa filiale Gazprom Marketing & Trading Swiss AG, d’acheter du gaz liquéfié provenant du gisement Léviathan, signant même, en 2013, un contrat en ce sens. Cependant, le groupe attend toujours les propositions des Israéliens concernant la mise en place d’un système de liquéfaction – et toutes les entreprises russes potentiellement intéressées se sont depuis longtemps détournées du projet.

Malgré tous les commentaires évoquant la « menace » que ferait peser EastMed sur Gazprom, les Russes se montrent aujourd’hui étonnamment sereins, manifestement persuadés que le « projet » ne dépassera jamais le stade de la déclaration d’intention. En la matière, Moscou a d’autres concurrents plus sérieux à craindre : l’Azerbaïdjan, l’Iran, le Kurdistan irakien, et tous les producteurs de GNL – dont les livraisons ne dépendent pas de gazoducs internationaux.

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