Échecs : querelle franco-russe en vue du mondial

La Fédération internationale d’échecs (FIDE) a dévoilé officiellement les noms des huit participants (dont trois Russes mais aucun Français) au Tournoi des candidats, qui débutera le 11 mars 2020 à Iekaterinbourg. L’enjeu est de taille : le vainqueur disputera le titre de champion du monde contre le Norvégien Magnus Carlsen.

Aux côtés de l’Américain Fabiano Caruana, de l’Azerbaidjanais Timour Radjabov, des Chinois Ding Liren et Wang Hao et du Néerlandais Anish Giri, on retrouve les Russes Alexandre Grichtchouk, Ian Nepomniachtchi et Kirill Alexeïenko. Dans le landerneau échiquéen, l’absence du numéro un français, Maxime Vachier-Lagrave – finaliste du Grand chess tour après avoir éliminé Magnus Carlsen – étonne, et certains l’auraient bien vu à la place du jeune Kirill Alexeïenko.

En effet, si Grichtchouk et Nepomniachtchi ont décroché leur billet grâce à leurs 1re et 2e places respectives au Grand Prix FIDE, Alexeïenko devra sa présence à Iekaterinbourg à une invitation spéciale (wildcard) octroyée par l’organisateur de la compétition — la Fédération russe des échecs (FRE). Critères pris en compte par cette dernière : les résultats obtenus en 2019 et la nationalité, comme confirmé en novembre dernier sur Facebook par Emil Sutovsky, directeur général de la FIDE : « La wildcard pour 2020 sera accordée à Kirill Alexeïenko si Nepomniachtchi et Grichtchouk se qualifient directement, ou au vainqueur d’un match à organiser entre ces deux (ou trois) joueurs russes. »

Maxime Vachier-Lagrave. Photo : quantumgambitz.com

Depuis l’annonce de la sélection finale, la déception règne dans le camp français. Le 23 décembre, Laurent Vérat, manager de Maxime Vachier-Lagrave, demande à la FRE de revoir son choix. Il explique qu’il serait « légitime sur un plan purement sportif » d’inviter Vachier-Lagrave, quatrième au classement FIDE, plutôt qu’Alexeïenko, trente-septième joueur mondial… Il suggère également d’organiser un « match de départage » entre les deux joueurs de façon à « préserver l’équité sportive ».

La proposition a reçu un écho favorable dans la communauté échiquéenne. Ses défenseurs soulignent notamment que les règles d’attribution de la wildcard ont été fixées au début de 2019, à une époque où les résultats des joueurs russes rendaient peu probables leur qualification au Tournoi des candidats sur des critères strictement sportifs. D’autres comme Peter Nielsen, le coach de Magnus Carlsen, contestent le principe même d’invitation spéciale.

Un climat de suspicion

Sur les réseaux sociaux, les discussions vont bon train. L’influence persistante de la Russie sur la vie échiquéenne internationale est notamment pointée du doigt. Depuis que le Tournoi des candidats est redevenu, en 2011, l’étape obligatoire dans la course au titre mondial, toutes les wildcards ont ainsi été distribuées à des joueurs issus de l’ex-URSS, y compris lorsque les compétitions avaient lieu hors de Russie. Depuis 2018, la présidence et la vice-présidence de la FIDE sont occupées par deux Russes — Arkadi Dvorkovitch, ancien vice-Premier ministre et conseiller économique de Vladimir Poutine, et le milliardaire Andreï Filatov, également président de la FRE.

La Russie fait énormément pour la popularisation des échecs.

M. Dvorkovitch conteste toutefois toute ingérence de la FIDE et souligne que le règlement a été respecté : « Cela fait déjà un bon moment que nous avons approuvé les conditions d’attribution de la wildcard. C’est l’organisateur du tournoi qui choisit le joueur, et la FIDE n’a pas à intervenir dans ce processus. On peut toujours spéculer pour savoir lequel du Français ou du Russe est meilleur, mais les règles sont les règles. »

Kévin Bordi, créateur de la chaîne spécialisée Blitzstream sur YouTube, estime, de son côté, que la FRE et la FIDE auraient tout intérêt à accepter un match de départage afin « d’améliorer la réputation du sport russe », sali par un scandale de dopage qui l’a exclu des prochaines compétitions internationales. En décembre, M. Dvorkovitch a d’ailleurs fait savoir que, dans le cas où un joueur russe remporterait le tournoi d’Iekaterinbourg, il serait peu probable qu’il puisse affronter Carlsen sous les couleurs de la Russie.

La nation incontournable

Dans le même temps, pour de nombreux professionnels, la forte présence russe au sein des instances internationales échiquéennes n’est pas un hasard : la Russie fait énormément pour la popularisation de ce sport. Ces dernières années, de Moscou à Novossibirsk en passant par Khanty-Mansiïsk, elle a accueilli plus de compétitions que n’importe quelle autre nation.

Arkadi Dvorkovitch, lors d’un tournoi pour les jeunes organisé à Tomsk, le 19 mai 2017. Photo : vtomske.ru

« Il ne faut surtout pas se priver des sponsors nationaux ; au contraire, à nous de les encourager à s’investir, déclarait le grand maître Sergueï Kariakine à la fin de décembre. En ce qui me concerne, j’adore jouer en Russie, et particulièrement à Moscou. En général, c’est ici que je fais mes meilleurs résultats. »

Preuve de l’importance accordée aux échecs par la Russie, les championnats du monde de rapide et de blitz se sont disputés du 25 au 31 décembre dans la prestigieuse enceinte du stade Loujniki, traditionnellement réservée aux grands matchs de football. Petite consolation pour les supporters français, Maxime Vachier-Lagrave a décroché la 5e place en blitz, et la 14e en partie rapide, bien loin devant son rival Alexeïenko (59e et 71e).

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