Centres de rétention pour migrants : « Pire qu’en prison »

Les étrangers en situation irrégulière sont envoyés dans des centres de rétention administrative en attendant leur expulsion. Boris Klin, membre de la Commission de contrôle civique de la ville de Moscou, s’est rendu dans l’un d’eux pour le journal Izvestia.

Sur l’autoroute Varchavskoïé, en périphérie de Moscou, deux bâtiments jaunes se dressent sur le territoire d’une ancienne caserne. Depuis la route, ils semblent bien entretenus et plutôt accueillants. À l’intérieur, des pièces qui n’ont de chambres que le nom, ressemblant en tous points à des cellules pénitentiaires. Certaines accueillent trois ou quatre personnes, quand quinze à vingt « résidents » s’entassent dans d’autres. Les murs sont enduits d’un crépi interdit dans les prisons russes depuis 1990 : le matériau, difficile à nettoyer, présente des risques élevés de blessures en cas de chute contre le mur ou de rixe.

Les lits rappellent également les couchettes qui équipaient autrefois les prisons. Les matelas s’affaissent entre les lattes d’acier, et les « draps » – faits du tissu jetable utilisé pour vêtir les patients des hôpitaux – ne sont changés qu’une fois par semaine. Sur ce point, les prisonniers sont mieux lotis : on leur fournit du linge en coton.

Les résidents n’ont même pas droit à du papier et des stylos.

En guise de « toilettes » : des fosses à même le sol, « à la turque », séparées de l’espace de vie par une fine cloison à mi-hauteur n’offrant aucune intimité. Les robinets fuient, et les nombreuses ampoules usagées ne sont pas remplacées, plongeant dans la pénombre les « chambres », dont certaines ne possèdent même pas de fenêtre.

En prison, les détenus peuvent utiliser des bouilloires électriques ou des thermoplongeurs pour se préparer du thé, et la plupart possèdent de petits réfrigérateurs. Ici, les prises sont hors service. 

Par ailleurs, dans les centres pénitentiaires, les récidivistes et les détenus les plus violents sont incarcérés à part. La règle ne s’applique pas aux centres pour migrants, où des immigrés ayant seulement enfreint les lois migratoires se retrouvent à côtoyer des délinquants ayant commis des infractions pénales. 

Un centre de rétention situé près du village de Sakharovo, en périphérie de Moscou. Photo : tvc.ru

La loi autorise certains loisirs : jeux de société, lecture de périodiques, radio et télévision. À l’exception de quelques rares postes de radio dans les chambres – « offerts par la Croix rouge, et sans piles », précisent les gardiens –, on ne trouve toutefois rien de tout cela au centre de Moscou. Les résidents n’ont même pas droit à du papier et des stylos. Seul lien les reliant au monde extérieur : le téléphone mobile, qu’on leur prête, de temps à autre, pour joindre leurs proches. 

« C’est pire que la prison, ici », témoigne un ressortissant kirghize, arrivé au centre après un an passé à la prison moscovite de Medvedkovo.

Détention illimitée

Le directeur du lieu, Alexeï Lagoda, ne nie pas la nécessité d’entreprendre des travaux de rénovation. « Cela fait cinq ans que le centre est dans ce triste état. Depuis son ouverture, près de 30 000 personnes y ont séjourné – et pas toujours les plus respectueux de la loi… Il faudrait tout refaire, changer la plomberie. Mais nous avons les mains liées : le département dont nous dépendons n’a que l’usage des bâtiments – c’est la ville de Moscou qui en est propriétaire », explique-t-il. Contactée par les Izvestia, la mairie n’a pas souhaité répondre.

« Beaucoup de détenus ont fui la guerre. Mais au lieu du refuge qu’ils sont venus chercher en Russie, ils se retrouvent parqués en détention administrative. »

Un coup de pinceau ne suffira pas à régler le problème, affirme pour sa part Svetlana Gannouchkina, présidente de l’ONG Comité d’assistance civique, spécialisée dans l’aide aux migrants et aux réfugiés, qui réclame « des changements systémiques ». Elle alerte, en premier lieu, sur la durée aléatoire des séjours : alors que la loi russe instaure un maximum de deux ans de détention administrative pour les nationaux, les étrangers sont envoyés dans ces centres sans limite de temps. Une décision de la Cour suprême en date de mai 2017 a certes interdit de telles situations, mais aucune disposition législative n’est venue la confirmer, souligne la militante.

Au centre de Moscou, Boris Klin a effectivement rencontré un Syrien et un Ouzbek, détenus respectivement depuis le 8 août et le 2 septembre 2017. Les deux hommes se sont vu refuser l’asile politique en Russie, mais une décision de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a suspendu leur expulsion – à ce jour, ils attendent encore que la justice se prononce sur leur sort. 

Une chambre du centre de Tomsk (Sibérie). Photo : nazaccent.ru

Autres catégories d’étrangers « inexpulsables » : les apatrides, ainsi que les ressortissants des régions séparatistes ukrainiennes de Donetsk et de Lougansk, entrés clandestinement en Russie et ayant perdu leurs papiers d’identité. « Nous voyons régulièrement arriver des Ukrainiens des républiques séparatistes, condamnés pour des délits sur le territoire russe, confirme un responsable du centre. L’ambassade d’Ukraine affirme ne pas être en mesure de confirmer leur nationalité, et ils sont condamnés à errer entre prisons et centres de rétention. Quand nous finissons par les libérer, la plupart se débrouillent pour se refaire enfermer rapidement : dehors, ils n’ont pas de moyens de subsistance et nulle part où aller. »

Anatoli Koutcherena, avocat et président du Conseil civique près le ministère de l’Intérieur, admet que « les rapports difficiles qu’entretiennent les services migratoires russes avec certains de leurs homologues étrangers » compliquent les procédures d’expulsion.

Amender la législation

Viatcheslav Postavnine, ex-directeur adjoint du Service fédéral migratoire et président de la fondation Migration XXIe siècle, confirme la nécessité de repenser la législation. « Beaucoup d’étrangers peuvent entrer en Russie presque librement, mais une fois sur le territoire, ils se heurtent à de multiples pièges bureaucratiques [enregistrement auprès des autorités locales, durée de séjour autorisé variable, permis de travail, etc., ndt], qui finissent souvent par les conduire dans ces centres de rétention », résume-t-il, appelant de ses vœux la création d’un statut unique permettant aux migrants de séjourner et de travailler légalement dans le pays. « Ces gens qui ont fui la Syrie ou l’Ukraine – deux pays en guerre – ne peuvent pas rentrer chez eux. Mais au lieu du refuge qu’ils sont venus chercher en Russie, ils se retrouvent parqués en détention administrative. Et aux frais de l’État ! », déplore-t-il.

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