Allocation de maternité : la fin de l’aide de la honte

Au 1er janvier 2020, l’allocation mensuelle accordée aux enfants jusqu’à trois ans a été multipliée par 200 ! Fixée à 50 roubles (environ 70 centimes au cours actuel) sous Boris Eltsine, dans les années 1990, elle n’avait jamais été relevée en dépit de l’inflation et des fluctuations du rouble.

Confronté à l’urgence démographique dans laquelle se trouve la Russie (population vieillissante, indice de fécondité d’1,7, etc.), le gouvernement a décidé d’en finir avec une « aide de la honte » (pour reprendre les mots du Premier ministre, Dmitri Medvedev) ne permettant d’acheter qu’une miche de pain chaque mois et n’ayant rien pour stimuler la natalité.

Désormais, les mères russes toucheront au minimum 10 000 roubles (140 euros) par mois pendant trois ans en fonction de leur lieu de résidence. Une somme indexée sur le minimum vital fixé régionalement et comprise entre 9 190 roubles dans la région de Voronej et 23 272 dans la Tchoukotka (Extrême-Orient), pour une moyenne nationale à 12 000 roubles. Elle sera accessible aux ménages dont les revenus sont inférieurs à deux fois ce minimum vital, mais sera versée uniquement à la naissance des deux premiers enfants.

Un millefeuille d’aides et d’allocations

Cette aide vient s’ajouter à l’indemnité de grossesse, dont toute future mère peut bénéficier. Dès l’annonce de la grossesse par le gynécologue, cette dernière peut faire une demande de congé de maternité (140 jours maximum, à répartir équitablement avant et après l’accouchement), qui lui permet de toucher une aide financière versée en une seule fois et calculée en fonction du revenu. En 2019, l’allocation pour une grossesse sans complication était comprise entre 51 000 roubles (734 euros) et 301 000 roubles (4 500 euros).

Même additionnées, toutes ces aides ne remplacent pas un salaire, et très peu de jeunes parents peuvent se permettre de rester à la maison pendant trois ans.

Dans le cadre de sa politique de relance démographique, l’État russe accorde ensuite une « prime à la naissance » forfaitaire de 17 000 roubles (250 euros). Certaines régions russes octroient des sommes complémentaires aux familles les plus démunies, ainsi que des aides en nature, comme des bons alimentaires, reliquats de la période soviétique.

Après la naissance, une indemnité supplémentaire est versée pendant un an et demi. Originalité de la législation russe, cette aide n’est pas réservée au père ou à la mère et peut être demandée par n’importe quel membre de la famille encore actif (grand-parent, oncle, tante…) décidant de mettre sa carrière professionnelle entre parenthèses pour s’occuper de l’enfant. Son montant varie entre 175 et 370 euros.

« À l’image de nombreuses femmes épanouies professionnellement, je craignais de perdre mon emploi si je m’arrêtais trop longtemps. Comme mon mari gagne moins que moi, nous avons pensé qu’il valait mieux qu’il reste, lui, à la maison », témoigne la jeune Moscovite Kira, qui a rapidement repris le travail après son accouchement.

Des papas de plus en plus présents auprès des enfants. Photo : pokrovmedia

Contrairement à une idée reçue, le choix du mari de Kira de rester à la maison ne fait pas figure d’exception, notamment dans les grandes villes. « Une telle inversion des rôles traditionnels du père et de la mère aurait été inimaginable au début des années 1980, explique Olga Lochkareva, psychologue spécialisée dans les questions de genre. Mais avec le temps, les choses ont évolué, et les congés de paternité ne choquent plus personne. On croise d’ailleurs de plus en plus d’hommes dans les aires de jeux et les parcs ! »

Enfin, notons l’existence d’un « capital maternel », accordé à la naissance du deuxième enfant, d’un montant supérieur à 460 000 roubles (6 700 euros), dont l’emploi est strictement contrôlé. La somme ne peut ainsi être utilisée que pour des dépenses d’éducation, l’achat d’un logement ou un placement sur un compte retraite.

La course au jardin d’enfants

Même additionnées, ces allocations ne remplacent pas un salaire, et très peu de jeunes parents peuvent se permettre de rester à la maison pendant trois ans. Mais pour reprendre le travail, encore faut-il trouver à faire garder son enfant…

La solution la plus accessible est le jardin d’enfants public. L’inscription coûte entre 15 et 40 euros par mois selon les régions, une somme dont les familles les plus pauvres sont exemptées. Ces établissements accueillent généralement les enfants de 2 à 7 ans entre huit heures et dix-neuf heures, sous la surveillance de puéricultrices professionnelles.

Les grands-parents russes passent beaucoup de temps avec leurs petits-enfants, assumant une part non négligeable de leur éducation.

« Depuis deux ans que nous vivons en Californie, avec mon mari, le jardin d’enfants est la seule chose qui nous manque réellement, témoigne Olga Tounaïeva, Pétersbourgeoise expatriée dans la Silicon Valley. La traditionnelle bouillie de céréales le matin, les fruits à la pause de onze heures, la soupe au déjeuner, la sieste l’après-midi… C’est vraiment très bien organisé ! Ici, un établissement équivalent coûte les yeux de la tête. »

Les jardins d’enfants russes sont d’ailleurs victimes de leur succès : dans certaines villes, les listes d’attente sont si longues qu’il faut déposer une demande d’inscription dès l’annonce de la grossesse pour qu’elle soit satisfaite avant l’entrée de l’enfant en primaire…

Dans ces conditions, les familles les plus aisées se tournent parfois vers des garderies privées, moyennant 70 à 1 500 euros par mois ‒ un prix qui ne garantit pas la qualité du personnel encadrant, malgré les alléchants « programmes de développement » en tout genre : « Quand mon fils a eu cinq ans, je l’ai mis dans un jardin d’enfants privé, témoigne Galina Troukhina. Mais sous couvert d’initiation aux langues étrangères, les puéricultrices mettaient les enfants toute la journée devant des dessins animés et ne s’en occupaient pas vraiment. Et l’inscription n’était pas donnée ! D’ailleurs, la garderie a mis la clé sous la porte au bout de deux ans », souligne la Moscovite.

Ces petits russes se souviendront toute leur vie de la bouillie servie chaque matin au jardin d’enfants. Photo : sunhome

Entre groupes surchargés, personnel incompétent, locaux et matériel insuffisants, les déceptions sont si nombreuses que certains parents passent d’un établissement à l’autre jusqu’à ce que leur enfant atteigne finalement l’âge d’entrer à l’école. D’autres se résignent à embaucher des baby-sitters ou des nounous, quelques heures par semaine ou par jour, ou embauchent des gouvernantes installées à domicile. Un luxe accessible, de toute évidence, à une infime minorité de familles : à Moscou, le salaire d’une nounou varie entre 570 et 1 400 euros mensuels (sans parler des gouvernantes étrangères, payées deux ou trois fois plus pour chanter des berceuses dans leur langue maternelle…).

Finalement, le système de garde le plus fiable et le plus répandu demeure les mamies. Selon une tradition encore très vivace, même dans les villes, les grands-parents russes passent toujours beaucoup de temps avec leurs petits-enfants, assumant une part non négligeable de leur éducation. « Mon fils a été élevé par ses deux grands-mères, confie Natalia Samokourova, une habitante de la banlieue de Moscou. Comme elles se battaient presque pour s’occuper de lui, nous avons dû établir un emploi du temps, pour savoir laquelle le prenait et quand ! »

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