Alexeï Koudrine : « L’État doit se retirer des secteurs économiques concurrentiels »

Si les annonces à caractère politique faites par Vladimir Poutine le 15 janvier ont provoqué de nombreuses réactions (et en premier lieu la démission du gouvernement), une large partie de son adresse annuelle était consacrée aux questions économiques. L’ex-ministre des Finances et actuel président de la Cour des comptes, Alexeï Koudrine, évoque, dans un long entretien accordé à l’agence RIA Novosti, les obstacles entravant le développement économique du pays. Extraits.

Fondée il y a vingt-cinq ans, la Cour des comptes n’a jamais eu autant de pouvoirs que sous votre présidence (depuis 2018). En quoi consiste votre travail ?

Alexeï Koudrine : Une partie importante de notre activité consiste à analyser la situation réelle du pays, au niveau tant économique que budgétaire – les prévisions macroéconomiques de développement guidant chaque budget prévisionnel. Nous avons pour ambition d’influer toujours plus sur la situation dans le pays par la mise au jour et la résolution de problèmes systémiques. Nous voulons, par exemple, multiplier les audits dits « stratégiques » [ou complets, ndt] des différentes structures de l’État.

D’ici au milieu de 2020, nous aurons mis en place un nouveau mode de fonctionnement et des méthodes modernes, notamment d’analyse informatique, nous permettant d’être plus efficaces dans la recherche des fraudes. En 2019, le montant total des infractions financières découvertes par nos services s’élevaient à 804 milliards de roubles (11,8 milliards d’euros). Toutefois, je soulignerai qu’environ un tiers d’entre elles relevait de simples erreurs comptables, rectifiées en cours d’audit. Un autre tiers concernait les procédures d’attribution des marchés publics et n’est pas répréhensible pénalement.

À combien s’élèvent les sommes détournées du budget fédéral ?

A. K. : Au regard des enquêtes pénales, deux ou trois milliards de roubles (entre 29 et 43 millions d’euros) par an, voire moins.

Considérez-vous que la corruption ait baissé ces dernières années ?

A. K. : Les études montrent que non. Pour l’État, le préjudice se chiffre même en milliers de milliards de roubles. Or le problème n’est pas que quelqu’un graisse la patte d’un autre ou au contraire perçoive des dessous de table, mais que les actes de corruption aient toujours pour but de permettre à quelqu’un d’obtenir des aides, une licence, un contrat, en en privant un concurrent. C’est un peu la même logique que lorsqu’une entreprise d’État recourt à des leviers administratifs afin d’influer sur le marché ou d’obtenir certains avantages – dans ce genre de cas, on peut à bon droit suspecter des faits de corruption.

« Les grands projets nationaux doivent faire passer un cap au pays. »

Ces pratiques ruinent les efforts consentis pour dynamiser l’économie et ralentissent la croissance – et avec elle la hausse des revenus, les investissements, etc.

La Cour des comptes est désormais fondée à auditer les entreprises d’État et leurs filiales. Par quoi allez-vous commencer ?

A. K. : Les agences spatiale (Roscosmos) et atomique (Rosatom) nous rendent déjà des comptes sur leur utilisation des fonds publics. Nous contrôlons également toutes les entreprises percevant des aides de l’État : la Banque de développement, les Chemins de fer russes, l’Agence fédérale des transports routiers (Rosavtodor)… À partir de 2020, à cette liste viendront s’ajouter les compagnies pétrogazières Gazprom et Rosneftegaz, ou encore Rostekh [l’entreprise en charge du développement et de l’exportation de technologies de pointe, ndt].

Il n’est d’ailleurs pas uniquement question d’audit financier. Les groupes publics sont des actifs importants. Leur possession par l’État répond à des objectifs bien particuliers. Il faut donc évaluer la qualité de leur travail.

Les avis de la Cour des comptes sont-ils entendus ?

A. K. : Nous avons récemment publié un rapport sur les « grands projets nationaux » [des programmes de développement consacrés aux secteurs les plus variés – infrastructures, éducation, santé…, ndt]. Devant le Conseil de développement stratégique, le 25 décembre, Vladimir Poutine en a repris les conclusions afin de rappeler aux ministres et aux responsables régionaux présents de la nécessité de s’assurer que les financements soient alloués en temps voulu.

Réunion du Conseil de développement stratégique, le 25 décembre 2019. Photo : Kremlin.ru

Ces projets nationaux provoquent une forte bureaucratisation de la gouvernance du pays. Comme ils font partie – d’un point de vue tant financier que décisionnel ou organisationnel – de programmes publics plus larges qui ont d’autres objectifs, leur spécificité se retrouve diluée dans le reste. En conséquence, ces projets nationaux n’ont plus que des effets locaux épars. C’est essentiel, mais ce n’est pas cela qui va faire passer un cap au pays – alors que tel était le but de ces projets, à l’origine.

Prenons, par exemple, la santé. Sur un budget de 26 000 milliards de roubles (379,15 milliards d’euros) sur six ans, 6 % sont consacrés au projet national dont l’objectif est d’améliorer substantiellement la qualité des soins médicaux dans l’ensemble du pays. Est-ce suffisant ? Au passage, je ferai remarquer que les deux tiers des mesures prévues auraient dû être mises en place dans le cadre de programmes antérieurs, avant d’être reportés et inclus dans le projet national…

« La baisse de la population active représente, au bas mot, 0,2 point de croissance en moins dans les prochaines années. »

Quel investissement serait nécessaire pour passer ce cap dont vous parlez ?

A. K. : Il faudrait allouer 5 % du PIB [plus de 1 500 milliards d’euros, ndt] aux dépenses de santé, contre 4 % actuellement. Cela représente un effort d’environ 1 000 milliards de roubles [14 milliards d’euros, ndt] supplémentaires par an.

Le gouvernement table sur une croissance d’1,7 % en 2020. Partagez-vous cet avis ?

A. K. : La Cour des comptes publie régulièrement ses prévisions macroéconomiques. Pour 2019, nous tablions sur 1 % de croissance. S’il est possible que, finalement, l’activité ait été plus proche du chiffre avancé par le ministère de l’Économie (1,2-1,3 %), le ralentissement par rapport à 2018 (2,3 %) est évident.

Pour 2020, je pense que nous ne dépasserons pas 1,5 % – en dépit d’une première estimation à 2 %. Dans tous les cas, cela reste très faible.

Quelle en est la raison ?

A. K. : Aujourd’hui, notre économie est confrontée à un certain nombre de tendances et de défis qui ralentissent son développement. Prenons, par exemple, la baisse de la population active : cela représente, au bas mot, 0,2 point de croissance en moins dans les prochaines années. Tout dépend de notre capacité à maintenir notre productivité au niveau actuel.

Campagnes de vaccination dans une clinique de la région de Voronej. Photo : special.govvrn.ru

Autre problème : nous avons calculé que 90 % des entreprises du pays ne proposaient pas de produits innovants. Or je considère que, pour un entrepreneur, l’innovation doit être une question de vie ou de mort. Il faut constamment se renouveler, faire parler de soi dans les secteurs les plus exigeants. Même dans l’agroalimentaire, on doit toujours s’améliorer – au niveau de la qualité, de l’apport nutritif… Tout est bon pour être concurrentiel.

Un des projets nationaux est consacré à la productivité du travail…

A. K. : Bizarrement, il n’inclut aucun indicateur de référence mesurant la valeur créée en une heure ou une année de travail… La raison en est peut-être qu’en une année, un employé a ici une productivité près de deux fois moindre qu’en France ou en Allemagne (trois fois si on calcule par heure, la semaine de travail étant plus longue en Russie). Ces pays appliquent déjà les approches modernes et les nouvelles technologies à l’organisation de la production et aux modes de management. En d’autres termes, ils en sont au point que nous nous fixons actuellement comme objectif à atteindre… Il n’a d’ailleurs rien d’inaccessible, nous avons les ressources pour y arriver.

« Sans privatisations, il ne peut y avoir aucune mesure de soutien de la concurrence. »

Il faut notamment améliorer le climat des affaires et proposer des mesures d’assouplissement fiscal. En outre, les entreprises sont toujours plus enclines à innover quand elles sentent le souffle de la concurrence dans leur dos. Or aujourd’hui, les entreprises d’État occupent souvent des positions dominantes, voire monopolistiques, et beaucoup d’entreprises privées sont tout simplement dans l’incapacité de les concurrencer. Ma position sur ce point est claire : l’État doit se retirer de tous les secteurs concurrentiels. À long terme, par exemple, la Russie ne devrait plus avoir de compagnies pétrolières publiques.

Inflation, faiblesse des revenus… Les autres défis ne manquent pas en matière d’économie pour la Russie.

A. K. : Le bas niveau des revenus est un facteur de croissance faible parmi d’autres – et il est loin d’être décisif. On ne peut viser une croissance de 5 % en misant tout sur la demande intérieure. Il faut plutôt se concentrer sur les marchés étrangers et augmenter la production afin d’exporter plus..

Une nouvelle vague de privatisations serait envisagée par l’exécutif…

A. K. : Sans privatisations, il ne peut y avoir aucune mesure de soutien de la concurrence. Pour l’instant, il n’est pas question de « grandes privatisations ». Je remarque que le budget pour 2020 prévoit 11 milliards de roubles de recettes grâce à des privatisations, et que ce chiffre tombe à 3,6 milliards les deux années suivantes.

Le ministère de l’Économie a rendu public un projet de loi permettant à l’État de conserver la majorité des parts dans les grandes entreprises. Est-ce que cela ne vide pas la privatisation de tout son sens ?

A. K. : De toute évidence, cela risque de réduire l’effet positif que les privatisations pourraient avoir sur le climat des affaires. Ce genre de mesure ne devrait être applicable que pour quelques entreprises hautement stratégiques.

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