Un parti vert made in Kremlin

Alors que les manifestations pour la défense de l’environnement se multiplient en Russie, le Kremlin envisagerait de créer un parti écologiste pro-gouvernemental.

Le 8 décembre, une nouvelle manifestation contre la construction d’une décharge à ciel ouvert près de la gare de Chies, dans la région d’Arkhangelsk (815 km au nord-ouest de Moscou), a réuni plus de 10 000 personnes selon les organisateurs – 1 000 selon la police –, dans la ville de Kotlas. Voici plus d’un an que les habitants de cette région, peu à peu rejoints par des militants venus de toute la Russie, se mobilisent contre ce projet de site, censé accueillir les déchets des Moscovites. Malgré des dizaines de procès contre les participants et des affrontements réguliers avec les forces de l’ordre, la contestation ne cesse de prendre de l’ampleur. Les activistes, qui continuent de camper sur le chantier et dans la forêt alentour, malgré le froid et la neige de ce début d’hiver, réclament aujourd’hui la démission du gouverneur. Ce mouvement est le plus important d’une série d’actions de protestation, qui, parties de la région de Moscou et ayant progressivement gagné des dizaines de villes de province, rassemblées sous le slogan : « La Russie n’est pas une poubelle », pointent l’incapacité des autorités locales à trouver des solutions efficaces et sûres en matière de gestion des ordures ménagères.

Canaliser la contestation

En novembre dernier, le quotidien russe RBC, citant trois sources anonymes au sein de l’administration présidentielle, annonce que le Kremlin, inquiet devant l’ampleur des manifestations en faveur de la protection de l’environnement, envisagerait soit de créer un nouveau parti politique écologiste, soit de « ranimer » le parti russe Les Verts, fondé en 1993, afin de canaliser la contestation.

Pour le pouvoir, la grande difficulté consistera à trouver à ce mouvement des leaders charismatiques, capables de gagner la confiance des militants écologistes et des Russes ordinaires.

Pour les interlocuteurs de RBC, ce nouveau « parti vert » devra devenir « un outil de dialogue constructif avec le pouvoir » et réagir rapidement aux crises écologiques, afin d’être au plus près des préoccupations de la population. Cependant, confient les représentants de l’administration présidentielle, la grande difficulté consistera à trouver à ce mouvement des leaders charismatiques, capables à la fois de discuter avec les autorités et de gagner le respect tant des militants écologistes que des Russes ordinaires.

Des milliers de personnes rassemblées contre la construction d’une décharge à ciel ouvert, dans la région d’Arkhangelsk, le 8 décembre. Photo : pikabu.ru

La fondation d’un parti vert pro-Kremlin a depuis été démentie par le porte-parole de la présidence, Dmitri Peskov. Alexandre Baguine, directeur adjoint du conseil d’experts auprès du gouvernement russe, considère quant à lui, qu’il est « encore trop tôt pour parler de la création d’un tel mouvement écologiste », même si, effectivement, les questions environnementales préoccupent de plus en plus le pouvoir. « Le thème a surgi dans les couloirs du Kremlin à la fin de 2016, après que Poutine a réuni pour la première fois un Conseil gouvernemental pour les questions du développement écologique national, raconte l’expert. L’année suivante, 2017, a d’ailleurs été déclarée Année de l’écologie en Russie… »

« Le parti Russie juste a été créé en 2006, au plus fort d’une série de manifestations massives qui exigeaient plus de justice sociale. Aujourd’hui, les Russes sont de plus en plus sensibles à la question de l’écologie. »

Vladimir Ryjkov, politologue et ancien vice-président de la Douma, la chambre basse du parlement, va plus loin : il affirme que la question écologique est aujourd’hui « devenue explosive » pour le Kremlin, qui chercherait une voie politique pour « faire retomber la pression ».

On peut se demander, néanmoins, pourquoi une telle formation devrait être créée par le haut, et non émaner de la base. « En Russie, la politique est dans une large mesure élaborée et dirigée depuis le Kremlin, explique Vladimir Ryjkov. De nombreux mouvements se sont formés de cette façon, à l’initiative de l’entourage du président, afin de répondre aux aspirations de la société, avant de s’émanciper, en quelque sorte. » Le politologue Iaroslav Bakhmetiev rappelle que : « Le parti Russie juste [centre gauche, représentant de l’opposition dite dans le système] a été créé en 2006 par un cercle d’idéologues du Kremlin, Vladislav Sourkov en tête, au plus fort des manifestations massives contre la monétisation des avantages sociaux, qui réduisait les avantages en nature (transports, soins, etc.) accordés à de nombreuses catégories de population à l’époque soviétique ou dans les années 1990. À l’époque, les Russes exigeaient plus de justice sociale. Aujourd’hui, la société est de plus en plus sensible à la question de l’écologie – et le Kremlin ne peut pas se permettre de l’ignorer. »

Il le peut d’autant moins que le parti du pouvoir, Russie unie, a été fortement désavoué lors de plusieurs scrutins régionaux, au cours de ces deux dernières années. À ce jour, selon divers sondages, seuls 16 % des Russes se sentent représentés par les formations siégeant à la Douma. Le Kremlin pourrait donc être tenté de créer un nouveau parti vert à la veille des prochaines législatives de 2021, pour tenter de restaurer la confiance et de reconstituer sa base de soutien populaire, estiment la plupart des commentateurs. « Il n’est pas exclu, d’ailleurs, que cette fuite dans les médias n’en soit pas une, suppose Iaroslav Bakhmetiev. En lançant cette rumeur, l’entourage du président cherche probablement à tester les réactions de l’opinion, à mieux comprendre comment traiter les défis écologiques – afin de les tourner à son avantage. »

Les foyers de l’activisme

La Russie produit chaque année plus de 70 millions de tonnes de déchets ménagers, dont seulement 4 % sont recyclés et réutilisés dans l’industrie, et 6 % incinérés. De fait, ce sont 90 % des ordures ménagères qui se retrouvent entassées, sans le moindre traitement, dans des décharges publiques, occupant aujourd’hui une superficie totale de 4 millions d’hectares (l’équivalent de la Suisse). Les substances toxiques dégagées par ces sites – qui s’étendent chaque année d’environ 0,4 million d’hectares – menaceraient la vie et la santé de 17 millions d’individus, selon le Parquet fédéral russe.

« Les autorités régionales ont de plus en plus de mal à expliquer à leurs administrés pourquoi ceux-ci doivent respirer de la poussière de charbon ou autres rejets cancérigènes de l’industrie chimique et métallurgique. »

La question des déchets ménagers a été soulevée au niveau fédéral dès l’année 2015, avec le lancement d’un vaste programme – baptisé « la réforme des poubelles » –, censé optimiser et systématiser la collecte et le traitement, et mettre en place dans tout le pays des pratiques de tri sélectif, à l’instar de ce qui se fait en Europe depuis une vingtaine d’années. Toutefois, ces grandes directives sont pour la plupart restées lettre morte. Si la ville de Moscou est effectivement, bon an mal an, passée au triage des ordures, dans le reste du pays, l’inaction des pouvoirs locaux déchaîne la colère des habitants. Alexandre Baguine, souligne que la revendication environnementale demeure concentrée dans les régions, et trouve peu d’écho dans les villes de plus d’un million d’habitants. Igor Makarov, de la Haute École d’économie, confirme que la province est la plus exposée : « Certaines villes de Russie abritant des usines très polluantes sont en train de devenir de véritables zones de catastrophe écologique. Et des foyers de rébellion en puissance. Les autorités locales ont en effet de plus en plus de mal à expliquer à leurs administrés pourquoi ceux-ci doivent respirer de la poussière de charbon ou autres rejets cancérigènes de l’industrie chimique et métallurgique, ou encore pourquoi les forêts dans lesquelles ils vont pêcher, chasser et cueillir des champignons doivent servir de vastes décharges à ciel ouvert – comme dans la région d’Arkhangelsk », constate-t-il.

Tri des déchets à Moscou. Photo : akademicheskiymedia.ru

Cependant, relève l’expert, si les habitants des très grandes villes ne manifestent pas, ils n’en sont pas moins concernés : « Au contraire, les citadins, parce qu’ils ont un niveau de vie globalement plus élevé, peuvent précisément se permettre de songer à autre chose qu’à la satisfaction de leurs besoins de base. Depuis une dizaine d’années, la classe moyenne des villes russes est plus sûre du lendemain. Elle se projette dans l’avenir et veut mener une vie confortable et saine – donc, vivre dans un environnement propre », conclu M. Makarov.

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