Sommet de l’OTAN à Londres : Moscou compte les points

Le sommet de Londres, dédié aux soixante-dix ans de l’OTAN, pourrait marquer un tournant dans l’histoire de l’Alliance, tant les dissensions sont flagrantes entre les États membres. Les deux questions les plus sensibles – une définition commune de la menace principale et les objectifs de l’organisation – concernent directement la Russie.

En mai 1949, quelques semaines après la création de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), le secrétaire américain de la Défense, James Forrestal, interné en hôpital psychiatrique, se serait jeté par la fenêtre en criant : « Les Russes arrivent ! » Selon une autre version, il aurait « vu », en plein délire, les chars soviétiques envahir le Vieux Continent.

Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts, la « guerre froide » a pris fin, l’URSS s’est effondrée, et l’OTAN a progressé vers l’est, intégrant les uns après les autres les anciens membres du Pacte de Varsovie. Pourtant, au sein de l’Alliance, deux discours s’opposent encore : les uns demeurent persuadés que « les Russes arriveront » tôt ou tard, tandis que les autres veulent croire que Moscou est capable d’une politique autre qu’agressive.

Le Kremlin apprécie qu’en agissant sans l’aval des Américains, M. Erdoğan se comporte en chef d’un État authentiquement souverain, indépendant des logiques de bloc.

Au sommet de Varsovie, en 2016, les alliés, échaudés par la crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée, ont sérieusement envisagé le scénario d’une attaque surprise de la Russie avant, deux ans plus tard, de qualifier de « provocation » le déploiement des missiles balistiques Iskander dans la région de Kaliningrad (l’exclave russe en mer Baltique, entre la Pologne et la Lituanie). Les États-Unis ont d’ailleurs répondu en dénonçant le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI). La Russie, de son côté, s’efforce de ne pas jeter d’huile sur le feu. Elle s’est toutefois également retirée du traité FNI.

Ankara, Moscou, Paris…

Les choses ont bien changé depuis 2016. À la veille du sommet de Londres, les chancelleries occidentales guettaient avec fébrilité les conséquences de la violente passe d’armes survenue entre les présidents de deux États membres de l’organisation militaire, Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdoğan. Pour mémoire, le premier a déclaré, il y a plusieurs semaines, que l’Alliance était « en état de mort cérébrale » ; son homologue turc lui a, depuis, conseillé de faire contrôler l’état de son propre cerveau.

Emmanuel Macron, Donald Trump et Recep Tayyip Erdoğan lors du Sommet de l’OTAN en 2018. Photo : TATYANA ZENKOVICH / AFP

Pour le président français, il s’agissait d’alerter sur la situation ubuesque survenue dans le nord de la Syrie : au début d’octobre dernier, Ankara a lancé une offensive contre les Kurdes, alliés des Américains (qui venaient de quitter la région). Aux yeux de l’hôte de l’Élysée, ce manque de cohérence et de coordination entre deux alliés menace l’existence même de l’organisation. Pour M. Erdoğan, les choses sont sensiblement différentes : la Turquie se doit, en premier lieu, de défendre ses intérêts nationaux, et rien ne l’oblige à en rendre compte aux autres membres de l’Alliance quand elle les juge menacés.

À Moscou, ni le Kremlin ni le ministère des Affaires étrangères n’ont jugé souhaitable de commenter une querelle qu’ils suivent toutefois avec attention. Il faut dire que celle-ci met aux prises deux des dirigeants actuels les plus proches de la Russie – et les plus critiques envers les États-Unis. Au demeurant, Moscou serait bien en peine de dire laquelle des positions française ou turque lui est la plus sympathique.

Moscou souscrit au constat de M. Macron sur l’obsolescence d’un mode de fonctionnement dépendant de la puissance militaire et des caprices diplomatiques de Washington.

Des points de vue pas si éloignés

Le Kremlin apprécie qu’en agissant sans l’aval des Américains, M. Erdoğan se comporte en chef d’un État authentiquement souverain, indépendant des logiques de bloc – et donne raison, de facto, au président français sur la « mort cérébrale » de l’OTAN. Avant de s’envoler pour Londres, le président turc a d’ailleurs réaffirmé sa position en avertissant qu’il ne soutiendrait aucun plan de défense commune de la Pologne et des États baltes (contre la Russie) tant que l’Alliance ne déclarerait pas comme organisations terroristes les groupes de combattants kurdes de Syrie. Il a aussi rappelé que la présence de son pays au sein de l’OTAN ne saurait être exclusive d’une relation russo-turque qualifiée de majeure.

Moscou souscrit également au constat sans concession de M. Macron qui souligne, au fond, l’obsolescence d’un mode de fonctionnement dépendant de la puissance militaire et des caprices diplomatiques de Washington, et déconnecté des réalités du terrain. À la veille du sommet londonien, la ministre française de la Défense, Florence Parly, a rappelé que les statuts de l’organisation comportaient bien un article 5 obligeant les membres à se porter un secours mutuel en cas d’attaque, mais aucun « article F-35 » les obligeant à acheter de l’armement américain (Ankara a récemment acquis des systèmes antimissiles russes S-400, au grand dam de Washington…).

Emmanuel Macron et le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, à Paris, le 28 novembre 2019 Photo : Bertrand Guay / AFP

Paris apparaît également pour Moscou comme la capitale qui, tout en refusant le moratoire proposé par les Russes sur le déploiement de missiles à moyenne portée en Europe, laisse la porte entrouverte pour des négociations ultérieures sur le sujet. Enfin, recevant en novembre le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, le président français ne s’était pas gêné pour s’écarter de la « ligne officielle » de l’Alliance en affirmant que la Russie et la Chine n’étaient pas des ennemis, et que le terrorisme international était la véritable menace. Un point de vue sans doute partagé par d’autres capitales européennes, comme Berlin, mais qui rencontre un écho très défavorable plus à l’est, à Varsovie ou à Vilnius.

La question Macron

Si Emmanuel Macron souhaite relancer les relations entre l’Alliance et Moscou, ses efforts ont toutefois peu de chances d’être couronnés de succès à court terme. Dans les faits, le conseil OTAN-Russie est bien mort. La mission russe auprès de l’organisation a réduit ses effectifs d’un tiers après l’affaire Skripal (du nom de l’ancien agent double empoisonné dans le sud de l’Angleterre au printemps 2018).

À en juger par les déclarations officielles, Moscou n’espère aucun réchauffement des relations dans l’immédiat. Selon des sources diplomatiques, le Kremlin n’envisage même pas de trouver un remplaçant à son représentant permanent à Bruxelles, Alexandre Grouchko, parti au début de 2018 : « Cela n’aurait aucun sens, il n’y a pas de contacts sérieux. »

Cependant, avec la multiplication des conflits internes à l’Alliance, peut-être ses membres finiront-ils par réfléchir à la question que leur pose Emmanuel Macron : comment construire des relations de confiance avec la Russie et assurer la sécurité de l’Europe ?

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