Moscou se prépare à la prochaine crise économique mondiale

Vladislav Inozemtsev est le directeur du Centre de recherches sur les sociétés post-industrielles.

L’année 2019 s’achève, sans que l’on ait vu survenir cette fameuse crise économique que certains experts annonçaient comme « imminente » (et qu’ils prévoient, au demeurant, depuis plusieurs années d’affilée…). L’économie russe tient bon et fait mentir les pronostics. Pour autant, l’avenir n’est pas sans nuage. 

Sans tomber dans l’optimisme forcené des décideurs et autres analystes, qui affirment que la croissance s’accélère ou que le pays est désormais « immunisé » contre de nouvelles crises, il faut admettre, objectivement, que l’économie russe connaît, depuis cinq ans, une forme de stabilité qui lui est propre. Peut-être pas celle dont rêvait Vladimir Poutine, mais tout de même… 

Le pronostic vital n’est pas engagé… 

Cette stabilité repose sur plusieurs facteurs. 

Premièrement, depuis 2014, la confiance que la population accorde au pouvoir n’est plus conditionnée à la hausse de son niveau de vie. Pour mémoire, entre 2000 et 2013, les revenus réels des Russes avaient quasiment triplé, et le salaire moyen, exprimé en dollars, plus que décuplé. À l’inverse, depuis le début de la crise ukrainienne et l’adoption des sanctions occidentales, les revenus des ménages ont chuté de 11 %, et le salaire moyen, de 21 %. Sans entamer la cote de popularité du Kremlin. 

Le Kremlin a appris à tirer parti d’une croissance intérieure quasi nulle

Deuxièmement, avec la mise en place d’un taux de change flottant pour le rouble, en novembre 2014, la Banque centrale s’est affranchie de la nécessité de maintenir artificiellement le rouble dans les limites du « corridor monétaire » en achetant ou en revendant des devises sur les marchés.  En outre, cette mesure a permis de diminuer significativement la dépendance du Trésor aux revenus du pétrole. En d’autres termes, si autrefois le prix du Brent était une donnée essentielle pour le Kremlin, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Cette mesure a considérablement réduit l’impact des variations du cours des hydrocarbures sur les revenus du fisc. 

Troisièmement, le Kremlin a appris à tirer parti d’une croissance intérieure quasi nulle – que certains analystes préfèrent appeler « stagnation » – et de la chute du pouvoir d’achat et de la consommation dont elle s’accompagne. Cet effondrement de la demande a en effet fait passer l’inflation sous la barre des 4 % et stabilisé les prix sur le marché intérieur – ces derniers devenant pratiquement insensibles aux fluctuations du rouble –, libérant l’État de la nécessité d’injecter massivement des liquidités pour lutter contre la déflation. 

Ces deux dernières années ont, en outre, mis en évidence deux nouvelles donnes majeures.

D’une part, les sanctions économiques en série imposées à la Russie par les États-Unis et l’Union européenne n’ont pas eu le résultat escompté : selon toutes les estimations, elles n’ont fait chuter le PIB que d’1,2 à 1,5 % par an. L’économie russe souffre bien plus des variations du cours des hydrocarbures ou des lourdeurs de la régulation étatique. 

D’autre part, les diverses tentatives du Kremlin pour moderniser l’économie – depuis le développement à marche forcée du secteur militaro-industriel jusqu’aux injections massives dans des grands projets d’infrastructures ou des programmes sociaux – n’ont quasiment pas porté leurs fruits, elles non plus. Les innovations s’implantent trop lentement, les moyens de production vieillissent et les investissements économiques « ciblés » ne suffisent pas à garantir la croissance. 

Au fond, la Russie apparaît aujourd’hui too solid to fail, too outdated to grow. Le pays se trouve par conséquent exposé à un risque majeur, qui pourrait bien se matérialiser dans un avenir très proche. 

Une stratégie défensive 

Ce risque est lié aux grandes tendances de l’économie mondiale. 

Les indices boursiers sont de plus en plus déconnectés de l’économie réelle : depuis 2009, où le Dow Jones avait atteint un record, celui-ci a ainsi été multiplié par quatre, alors que la croissance, sur la même période, ne s’est élevée qu’à 25,5 %. Pour mémoire, au cours de la décennie précédente – du printemps 1998 au printemps 2008 – la hausse de l’indice industriel n’avait pas dépassé les 60 %, pour une augmentation du PIB de 35,6 % par an. 

Autre grande tendance globale : l’escalade de la guerre commerciale, non seulement entre les États-Unis et la Chine, mais aussi entre les Américains et les Européens. Ainsi, la Chine, malgré des rythmes officiels de hausse de son PIB toujours aussi élevés, voit dégringoler les ventes dans les secteurs de l’automobile et de l’immobilier.

Depuis 2019, le ministère russe des Finances refuse d’investir dans des projets qu’il juge insuffisamment préparés ou peu rentables

Dans ce contexte, les autorités financières russes ne se font probablement pas d’illusions quant à l’avenir proche – et se préparent à y faire face toutes griffes dehors, notamment en se dotant d’un solide « filet de sécurité ».

Les réserves du Fonds national de richesse (FNB) ont quasiment doublé l’année dernière, grâce aux diverses mesures décidées par le ministre des Finances, Anton Silouanov, atteignant 3 910 milliards de roubles (53,6 milliards d’euros) ; l’excédent cumulé du budget fédéral, pour la période allant du 1er janvier 2018 au 30 septembre 2019, s’élève pour sa part à 5 730 milliards de roubles (78,5 milliards d’euros) ; et le projet de loi de finances pour 2020-2022 prévoit, lui aussi, un excédent. 

La bourse de Moscou. Photo : repinlife.ru

La Russie a fortement durci la lutte contre la fraude fiscale, et cette politique porte ses fruits. Depuis 2019, en outre, le ministère des Finances refuse d’investir dans des projets qu’il juge insuffisamment préparés ou peu rentables, ce que l’on peut véritablement qualifier de tournant révolutionnaire dans l’approche du financement public. Par ailleurs, le président a instauré un moratoire qui gèle les privilèges fiscaux dont bénéficiait largement le secteur des hydrocarbures. 

Par ailleurs, pour l’année 2020, le gouvernement prévoit de doubler les dépenses de santé au niveau fédéral, et de les augmenter d’environ 30 %, par exemple, pour la région de Moscou. Parallèlement, les dépenses militaires ont été revues à la baisse – en 2020, elles représenteront près de 60 % de moins qu’en 2016, année où elles avaient atteint un niveau record. 

Toutes ces décisions témoignent d’une chose : la Russie a opté pour une politique économique résolument « défensive », et non de développement. Un choix parfaitement fondé, au demeurant, dans le contexte mondial actuel. 

Une riche expérience de « management anti-crise »

Il est néanmoins difficile, aujourd’hui, de savoir dans quelle mesure le « filet de sécurité » dont se dote la Russie se révélera solide. 

La prochaine grande crise économique mondiale surviendra très probablement entre l’hiver 2020 et l’été 2021 – les autorités américaines ne laisseront pas le marché s’effondrer avant les présidentielles, prévues en novembre. Cette récession sera vraisemblablement d’une ampleur comparable à celle qui a secoué la planète en 2008-2009 – au lendemain de la crise des subprimes américaine – et entraîné une baisse de 21 % des revenus de l’État russe. Le pire des scénarios, pour la Russie, serait une chute du PIB de 5 à 6 % lors de la première année de crise, qui signifierait un manque à gagner de 3 200 à 3 800 milliards de roubles pour le budget. Dans le même temps, le cours du dollar gagnerait probablement 20 à 25 % par rapport au rouble, ce qui augmenterait de fait les revenus tirés des hydrocarbures de 1 200 à 1 300 milliards de roubles. Ainsi, le manque à gagner, pour le budget, resterait deux fois inférieur au montant des réserves accumulées, permettant à l’État russe de continuer d’assumer toutes ses dépenses sociales pour les années 2023-2024. 

La Russie aborde la décennie 2020 sans rien qui lui permette de relancer la croissance intérieure, et dans un contexte de fort risque de crise mondiale 

Ce scénario, toutefois, serait extrêmement défavorable aux milieux d’affaires. 

Lors de la crise de 2009, l’économie russe, accusant un effondrement de 7,9 %, avait plus souffert que toutes celles des pays membres du G20. Pourtant, les revenus réels de la population avaient continué d’augmenter d’environ 1 % par an, grâce à des mesures drastiques engagées par le gouvernement : brutale réduction des investissements, renforcement de la lutte contre la fraude fiscale et pression accrue sur les plus grandes entreprises. Il y a fort à parier que le pouvoir réagirait de la même façon si une nouvelle crise survenait. Reste à espérer qu’elle s’achèverait assez rapidement, bien que rien ne le garantisse… Quoi qu’il en soit, le Kremlin est aujourd’hui fort d’une riche expérience de « management anti-crise ».

Dans les années 2000, le pouvoir russe a en effet appris à profiter de la conjoncture économique favorable pour garantir une croissance fulgurante et limiter l’impact de la crise extérieure – et à « capitaliser » cette réussite en politique. 

Durant la décennie suivante, le Kremlin a su bâtir un nouveau modèle, qui lui a permis de conserver la confiance de la population malgré la stagnation économique intérieure – mais dans un contexte de prospérité mondiale. 

Aujourd’hui, le pays aborde les années 2020 sans rien qui lui permette de relancer la croissance intérieure, et dans un contexte de fort risque d’effondrement au niveau mondial – soit une conjoncture totalement nouvelle. L’extrême prudence dont a fait preuve le ministère des Finances ces dernières années garantit à la Russie une certaine stabilité, qui lui permettra d’éviter de sombrer dans la catastrophe. Pour autant, les années à venir – à la différence de ce que nous avons connu jusqu’en 2019 – ne seront pas non plus absolument sereines… 

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