La métamorphose des cinémas soviétiques

Malgré la mobilisation des habitants du quartier, le cinéma indépendant Soloveï, ouvert en 1989 dans le centre de Moscou, a fermé ses portes le 2 décembre dernier. Il fait partie de ces nombreux établissements de la capitale consacrés au septième art et rachetés par des promoteurs depuis plusieurs années. La journaliste Maria Ouchakova revient sur la polémique pour le portail Afisha Daily.

Construits entre les années 1930 et 1980 dans les zones résidentielles de la capitale, ces cinémas sont rapidement devenus les principaux centres culturels de leur quartier. Après l’effondrement de l’URSS, ils cessent d’être les seuls lieux de divertissement de Moscou et ne sont pas de taille à rivaliser avec la qualité de son et d’image offerte par les nouveaux multiplex. Si certains conservent leur fonction première, d’autres finissent par abriter des discothèques ou des petits commerces (salons de coiffure, laveries, cordonneries, etc.). D’autres encore sont totalement abandonnés.

« On veut nous faire croire que les gens pensent seulement à consommer, alors qu’ils ont besoin de ce qui parle à leur âme. »

En 2011, la mairie annonce que les bâtiments vétustes seront transformés et réaffectés en fonction des besoins des services culturels. Pourtant, en 2013, ils sont mis aux enchères (avec permis de démolition…). En un an, seul le Barrikady, le plus ancien cinéma de la capitale, trouve un acquéreur.

La roue tourne en 2014, quand l’entreprise ADG Group rachète trente-neuf cinémas pour un montant total de 9,6 milliards de roubles (156,5 millions d’euros au cours de l’époque). Fondé en 2003 par Mikhaïl Petcherski, ancien vice-président d’Alfa Bank, ADG Group se positionne comme le « premier promoteur immobilier russe développant l’espace urbain » et veut réaménager les édifices en « centres de quartier » – des centres commerciaux modernes réunissant multiplex, cafés, restaurants et magasins.

Le cinéma Soloveï en 1989. Photo : pastvu.com

« Les gens ne veulent plus uniquement aller au cinéma mais accompagner cette sortie d’autres activités, par exemple discuter avec des amis autour d’un repas, faire les boutiques ou encore profiter des animations pour enfants », explique Grigori Petcherski, associé de l’entreprise. Pour réaliser le projet, le groupe fait appel à Amanda Levete, une architecte britannique mondialement connue.

Perte d’identité

Ce rachat ne fait pas l’unanimité auprès des riverains. Leurs pétitions et manifestations se révèlent toutefois vaines, et les cinémas disparaissent les uns après les autres. En septembre dernier, l’Oulan-Bator, situé dans le quartier Akademitcheski a ainsi été entièrement détruit. La fin des travaux est prévue pour le troisième trimestre 2020. « C’était le symbole d’une époque, avec son architecture constructiviste, commente Vera Ignatova, une riveraine d’un certain âge. Aujourd’hui, on veut nous faire croire que les gens pensent seulement à manger et à consommer, alors qu’ils ont besoin de ce qui parle à leur âme et à leur cœur. »

« L’essentiel, c’est que le cinéma ne reste pas désaffecté. »

D’après l’historien de l’architecture Denis Romodine, le principal défaut des futurs centres commerciaux est leur uniformité. « Le projet d’ADG Group ne compte que deux types de bâtiments différents alors que chaque cinéma soviétique se distinguait par sa façade, explique M. Romodine. Des pierres de tuffeau arméniennes avaient par exemple été choisies pour l’Erevan, tandis que le Bakou était orné de motifs antiques tels qu’on en trouve encore en Azerbaïdjan. » L’identité des cinémas ne reposait pas uniquement sur leur apparence. Ainsi, les Moscovites savaient qu’ils devaient aller au Budapest pour les festivals de films hongrois et à l’Oulan-Bator pour assister à des concerts, tandis que la jeunesse se réunissait au Metchta.

« Cercueils en verre »

ADG Group affirme toutefois avoir veillé à conserver les différents éléments décoratifs des cinémas, notamment les mosaïques et les sculptures. « Nous avons par exemple restauré un magnifique panneau du peintre Boris Tchernychev dans le cinéma Pervomaïski, explique Grigori Petcherski. Quand les travaux seront terminés, l’œuvre y retrouvera sa place. » Les enseignes ont également fait l’objet d’un soin particulier : « Chacune avait sa propre police de caractères, poursuit M. Petcherski. Nous imprimerons chaque inscription en 3D pour les accrocher sur les futurs centres. »

Projet de reconstruction de l’Oulan-Bator par le groupe ADG. Photo : strelkamag.com

Si, pour certains habitants, ces efforts demeurent insuffisants, d’autres sont ravis à l’idée de voir les cinémas retrouver une fonction. « J’habite tout près du Vyssota, en travaux depuis six mois, commente Reguina Rotfous, une jeune habitante du quartier Kouzminki. Le bâtiment n’était pas beau. D’ailleurs, le quartier n’a jamais été connu pour son élégance et ses innovations architecturales. Je serais ravie de voir apparaître un cinéma de qualité. L’essentiel, c’est que l’endroit ne reste pas désaffecté. »

ADG Group affirme que tous les nouveaux centres ouvriront leurs portes dans les deux années à venir. À la fin du mois d’octobre, a eu lieu la première inauguration, celle de l’Angara. Le Budapest suivra avant la fin de l’année. En attendant, sur leurs pages Facebook, sur les forums et dans la presse, les Moscovites continuent d’appeler leurs concitoyens à manifester pour sauver les cinémas, qualifiant leur destruction de « gifle assénée à l’intelligentsia » et les futurs bâtiments de « cercueils en verre ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *