Ivan Tolstoï, découvreur du passé

Le Connaisseur est un almanach de trois cents pages, richement illustré, dont le premier numéro était consacré au « Paris russe » des années 1920 à 1940. À l’origine du projet, Ivan Tolstoï, petit-fils de l’écrivain russe Alexeï Tolstoï, résident pragois, éditeur et passionné d’histoire. Le Courrier de Russie l’a rencontré à New York, où il effectue des recherches pour la préparation du prochain numéro de son almanach.

Le Courrier de Russie : Qu’est-ce qui vous a inspiré la création du Connaisseur ?

Ivan Tolstoï : Ce projet incarne deux de mes passions : mon amour des mots d’antan, de toute la culture du passé, et celui des beaux livres. Ainsi, cet almanach est né au croisement de l’intelligence et du raffinement. En sous-titre, il porte la mention : Du nouveau sur l’ancien. De nombreux écrivains et essayistes s’intéressent à l’Histoire – il n’y a là rien d’original. D’autres éditeurs font des livres pour l’amour des images, des belles reproductions, des photographies. Notre almanach est une symbiose de ces deux quêtes.

Pourquoi avoir consacré le premier numéro au « Paris russe » ?

I.V. : Ce premier numéro était un hommage à un homme exceptionnel, Alexandre Shlepyanov, qui réunissait en lui toutes les qualités et tous les centres d’intérêt qui font la spécificité du Paris russe. Réalisateur, linguiste et collectionneur d’art, il est notamment connu des cinéphiles pour avoir signé le scénario de l’excellent drame d’espionnage soviétique La saison morte (1970), sur les services de renseignement du pays pendant la « guerre froide ».

Suite à son décès, en 2016, j’ai créé pour Radio Liberté une émission retraçant sa vie, qui s’est peu à peu transformée en un livret, puis en cet almanach de trois cents pages !

En 1988, Shlepyanov émigre à Londres, où il restera jusqu’à la fin de sa vie. À son arrivée, il commence de rassembler une collection de tableaux des peintres russes de l’ « École de Paris ». À l’époque, il n’y a pas le moindre catalogue spécifique, Internet n’existe pas – il avance dans le noir. Il rencontre de vieux émigrés, des experts, des spécialistes des enchères, il écume les marchés aux puces et les salles des ventes… Et fait preuve d’un flair et d’un goût absolument remarquables !

Ivan Tolstoï. Photo : ppr19.ru

Cet homme, que j’ai personnellement connu, m’a énormément appris sur la peinture russe, mais aussi sur le marché de l’art. Il ne parlait jamais de chiffres mais de tendances, d’air du temps ; il réfléchissait à la façon dont les goûts d’une société reflètent son état de santé, les bouleversements qui la traversent…

Quels artistes Alexandre Shlepyanov a-t-il découverts ?

I.V. : La liste est longue… Je pense à Vera Rokhlina, cette merveilleuse peintre, qui s’est suicidée à l’âge de 34 ans, à Paris. À Maria Vassilieva, dont Shlepyanov disait qu’elle était, je cite, une « figure absolument légendaire, parmi les plus grands noms de la peinture russe, amie de Picasso et de Matisse, et dont le monde n’a pas encore saisi tout le talent ». Il a révélé des artistes comme Serge Férat (le comte Sergueï Iastrebzov) et Jean Peské (Ivan Peskevitch), ces émigrés qui ont pris des pseudonymes à consonance française, célèbres dans leur patrie d’adoption mais qui étaient tombés dans l’oubli en Russie. L’almanach revient sur tous ces personnages. Nous publions les lettres de Chagall au critique soviétique David Arkine, dans lesquelles il décrit la brève période passée à Paris, dans sa jeunesse, comme « la plus pesante pour un peintre ». Nous contons la vie passionnante et tourmentée de Vsevolod Goloubinoff, plus célèbre sous son pseudonyme de Serge Golon, qui a participé, avec sa femme, Anne, à l’écriture des premiers romans de la série Angélique… On découvre aussi, dans ce numéro, le travail d’Alexandre Serebriakoff, le fils de la célèbre peintre Zinaïda Serebriakova, arrivé à Paris encore adolescent, à l’âge de 16 ans, et qui a connu son heure de gloire en France. Et j’en passe…

Parmi toutes les illustrations de ce premier numéro, en avez-vous une favorite ?

I.V. : Oui : le dessin de couverture. Nous cherchions une image qui serait en mesure de symboliser tout ce qu’était le « Paris russe », et j’ai fini par la trouver… dans mes archives personnelles ! Il s’agit d’un dessin que j’ai reçu en héritage du frère de mon grand-père, Grigori Lozinski, qui éditait, à Paris, le Périodique de la Société des Amis du Livre russe. C’est le peintre Sergueï Tchekhonine qui avait conçu cet emblème à leur demande, en 1928 – il s’agit d’une représentation stylisée de l’acronyme de la Société en russe : ODRK.

Couverture du premier ouvrage Le Connaisseur. Photo : behance.net

Dans une lettre reproduite dans l’almanach, Tchekhonine revient sur cet épisode : « J’ai inventé une nouvelle méthode d’impression, qui permet de reproduire un dessin de façon quasiment illimitée sans perte de qualité. » Il évoque un procédé effectivement novateur pour l’époque, assez proche de la sérigraphie, qui, à la différence des méthodes d’impression traditionnelles, permettait de conserver absolument toutes les nuances de couleur…

Combien de personnes participent à l’édition du Connaisseur ?

I.V. : À vrai dire, je travaille en solitaire. Dans cette entreprise, je suis autant le directeur que le coursier… Je collabore tout de même avec deux personnes : la designer Valentina Oudintseva, et Vsevolod Vlassenko, qui a créé la couverture, conçu les polices et les pages de titre.

En revanche, en matière de contenu, les contributeurs – les auteurs – sont très nombreux, je ne suis que l’un d’entre eux. Au fond, je suis une sorte d’« entraîneur-joueur », comme dans une équipe de football !

Comment avez-vous financé la publication ?

I.V. : Avec mes économies ! Ce qui explique, d’ailleurs, que nous ne sortions que deux numéros par an – il s’agit d’une édition coûteuse. Le deuxième numéro de l’almanach, paru en septembre, est consacré à la littérature pour enfants – il s’intitule La Pensée enfantine, en référence au titre du célèbre journal de la diaspora russe en France, La Pensée russe, où j’ai personnellement travaillé comme correcteur dans les années 1990. Aujourd’hui, ce deuxième numéro est quasiment introuvable en Europe : nous avons tout vendu !

Pourquoi ce titre français ? Le Connaisseur est une publication russophone…

I.V. : Parce que j’aime plus que tout au monde la France, la langue française et Paris. J’ai été élevé dans la littérature française. Mon père s’est mis en tête de m’apprendre le français dès que j’ai eu trois ans. Je me revois, assis à ses côtés, disparaissant dans un nuage de fumée – mon père fumait cigarette sur cigarette –, tout le monde à la maison lui hurlant qu’à cause de lui j’allais tomber malade… Il continuait, imperturbable, écartant seulement la fumée d’un geste de la main, de me faire la lecture en français. Il savait que le gamin soviétique ordinaire que j’étais ne pourrait jamais quitter le pays, ne verrait jamais Paris… Mais il voulait qu’au moins, nous comprenions et parlions le français. Il avait cette passion, lui qui avait grandi dans une famille où l’on ne parlait que le russe.

Difficile de croire que l’on ne parlait aucune langue étrangère dans la maison de l’écrivain – et comte – Alexeï Tolstoï…

I.V. : Pourtant, c’est ainsi – Alexeï Tolstoï ne connaissait que le russe. Certes, il avait vécu à Paris et en Allemagne, et il comprenait vaguement ces deux langues – mais il aurait été incapable de suivre une conférence littéraire en français, par exemple.

En 1934, à 17 ans, mon père entre en faculté de physique à l’université de Leningrad. Dès la première heure de cours, il fait la connaissance de celle qui deviendra sa femme, Natacha Lozinskaïa, fille du grand poète et traducteur Mikhaïl Lozinski, qui fut parmi les fondateurs de l’école soviétique de traduction poétique.

Alexeï Tolstoï. Photo : moiarussia.ru

Mikhaïl Lozinski – mon grand-père, donc – ne connaissait « que » neuf langues étrangères, soit beaucoup moins que son frère, Grigori, qui en maîtrisait vingt-huit ! Mais il a traduit des œuvres aussi importantes que Hamlet et La Divine Comédie, du Molière, du Lope de Vega, et bien d’autres… Papa racontait que, lorsqu’il avait mis les pieds pour la première fois chez les Lozinski, invité par ma mère, il était mort de honte, il s’est senti ridiculement banal à côté de tous ces érudits. Le lendemain, il s’était précipité chez un bouquiniste s’acheter les dix-huit volumes des œuvres complètes de Maupassant en français, ainsi qu’un dictionnaire et un épais cahier. Et il s’était lancé, seul, dans l’apprentissage de cette langue, en traduisant mot après mot. Six mois plus tard, il avait terminé les dix-huit tomes ! Par la suite, il a aussi appris l’anglais et l’allemand.

Pour lui, la connaissance des langues étrangères était une partie essentielle de la grande culture universelle, et il voulait transmettre ce savoir à ses enfants – particulièrement à moi, qui étais le plus jeune. C’est ainsi que le français me coule dans les veines depuis mon plus jeune âge.

Mais pourquoi ce titre de « Connaisseur », précisément ?

I.V. : Parce que nos lecteurs, tout comme nos auteurs, sont des connaisseurs dans leurs domaines respectifs : ce sont des critiques de théâtre, des spécialistes de littérature, des historiens des arts et des sciences… Nous ne publions pas de créations, en vers ou en prose, mais de la littérature scientifique, de la non-fiction : études, journaux, documents d’archives, illustrations, photographies, etc.

Et qu’allez-vous nous faire découvrir sur le New York russe ?

I.V. Il est trop tôt pour en parler. J’ai déjà réuni beaucoup de choses, mais, comme disait mon père, « même dans une valise pleine à craquer, il y a toujours la place de glisser un stylo à bille ». Je suis en ce moment à la recherche de ce précieux stylo, que je pourrai glisser dans la valise appelée « New York russe »… Je ne veux rien dévoiler, mais ce troisième numéro comportera, lui aussi, des publications totalement inédites.

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