Iouri Ganous : « Nous devons reconstruire le sport russe »

Le 9 décembre, le comité exécutif de l’Agence mondiale antidopage (AMA) a exclu la Russie des Jeux olympiques et des principaux rendez-vous sportifs pour quatre ans. Le pays est accusé par les instances sportives internationales d’avoir mis en place un système de dopage institutionnalisé et d’avoir falsifié des résultats de tests antidopage. Interrogé par le site d’information Meduza, l’actuel directeur de l’Agence antidopage russe (RUSADA), Iouri Ganous, nommé en 2017 après l’éclatement du scandale, accepte la sanction.

Que pensez-vous de la décision de l’AMA, que certains commentateurs jugent plus sévère qu’attendu ?

Iouri Ganous : Ce sont les instances sportives russes qui espéraient une décision clémente. De mon point de vue, elle était entièrement prévisible. L’AMA se fonde sur les règlements. Il n’y a rien à redire à cela.

La Russie peut-elle faire annuler la décision en appel [devant le Tribunal arbitral du sport, par exemple, ndt] ?

I. G. : C’est improbable. On peut formuler tous les recours qu’on veut, l’expérience montre que cela ne marche pas. L’appel ne pourra que suspendre l’application de la décision. La falsification des tests est prouvée.

« Il nous faut de nouveaux dirigeants, en qui les athlètes aient confiance. »

La vice-présidente du comité de la Douma pour les affaires étrangères, Svetlana Jourova, a déclaré que la décision de l’AMA ne disqualifiait pas la Russie pour les Jeux olympiques [l’exclusion définitive doit être prononcée par le Comité international olympique, ndt]…

I. G. : Je lui laisse la responsabilité de ses déclarations. Il est toujours possible de se bercer d’illusions et de croire en l’avenir radieux, mais pourquoi ne pas plutôt se demander ce qui est la cause de la situation actuelle ?

Il faut comprendre que la liste des compétitions dont la Russie sera exclue dépendra du moment où la sanction prendra effet. Les éventuels recours repoussent l’exécution de cette dernière, sans entamer sa durée.

En d’autres termes, la Russie pourrait finalement être suspendue plus de quatre ans ?

I. G. : Si nous contestons la décision de l’AMA devant les tribunaux et si nous perdons le procès, la suspension effective sera prolongée d’autant. Et nul ne sait combien de temps prendra l’examen des recours.

Iouri Ganous. Photo : Alexander Wilf / RIA News

De votre côté [à la RUSADA, ndt], qu’allez-vous faire ?

I. G. : Nous allons nous atteler à reconstruire le sport russe. L’AMA n’a pas retiré ses compétences à la RUSADA. Au contraire, nous nous considérons comme une partie « constructive », comme un levier devant permettre de restaurer la confiance dans le sport russe.

Certains prédisent une vague de départs d’athlètes hors de Russie en cas d’exclusion. Est-ce envisageable ?

I. G. : En tout cas, il nous faut de nouveaux dirigeants, en qui les athlètes aient confiance. Jusqu’à présent, ceux qui ont tenté de sortir le pays de la crise du dopage se sont révélés inefficace.

Vous avez déjà évoqué le sujet avec des sportifs ?

I. G. : Je reçois des lettres d’athlètes qui soutiennent ma position d’honnêteté. Je le répète, il nous faut de nouveaux dirigeants qui aient un programme et qui montrent que les athlètes ont un avenir [en Russie]. C’est à cette condition que ces derniers resteront.

« Nous sommes un grand pays de sport, et ce scandale nous porte un préjudice irréversible. »

Il y a deux semaines, vous déclariez que la Russie et le sport russe n’avaient pas encore touché le fond…

I. G. : Et ce n’est toujours pas le cas. Le pire peut encore advenir en cas de réaction inadéquate.

« Inadéquate » ? C’est-à-dire ?

I. G. : Permettez que je ne fasse pas de commentaire.

En octobre dernier, vous affirmiez que la falsification des résultats des tests pouvait concerner d’anciens sportifs reconvertis dans la politique. Sait-on maintenant qui a profité de ces manipulations ?

I. G. : On a retrouvé les noms des athlètes dont les données ont été supprimées.

Interdits de concourir officiellement pour la Russie, certains athlètes russes sont autorisés à concourir sous des couleurs neutres, comme ici lors des Jeux Olympiques d’Hiver de 2018. Photo : Amin Mohammad Jamali/Getty Images

Pouvez-vous les citer ?

I. G. : Non.

Vous attendez-vous à ce que la pression s’accentue sur la RUSADA ?

I. G. : Toute tentative de pression sur notre agence nuit aux intérêts du pays. Nous restons fidèles à nos principes. L’AMA le dit clairement : elle va contrôler l’indépendance de la RUSADA et s’assurer que le pouvoir n’exerce aucune pression sur elle. Si tel était le cas, les sanctions seraient renforcées.

Le Premier ministre Dmitri Medvedev a qualifié le scandale du dopage de « téléfilm antirusse ». Qu’en pensez-vous ?

I. G. : De toute évidence, M. Medvedev est mal informé. Le dopage est un problème international, contre lequel il faut lutter au quotidien. Il y a quelques années, c’est la Fédération finlandaise de ski de fond qui a été au cœur d’un scandale de ce genre.

Le dopage, c’est une question de valeurs. Il faut être honnête – c’est ce qu’enseignent toutes les religions. En réalité, notre pays n’est pas sanctionné : le dopage est un fléau, il détruit les valeurs du sport, sa symbolique. Nous sommes un grand pays de sport, et ce scandale nous porte un préjudice irréversible. Notre manière d’en sortir est donc primordiale : nous devons rester du côté de la Vérité.

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