Fêtes d’entreprise russes : nuit d’ivresse au bureau

À l’approche de la fin de l’année, les Russes attendent avec une impatience fébrile les pots organisés par leurs employeurs – qu’il est de mise, depuis les années 2000, d’appeler des korporativ. Si la forme peut varier – de la pool party à la classique soirée alcoolisée en passant par le bal masqué ou le concert pop –, l’événement est toujours la promesse de situations extraordinaires et de surprises plus ou moins agréables…

Au mois de décembre, obtenir un simple rendez-vous chez le coiffeur ou la manucure devient un parcours du combattant. Les agendas des salons de beauté sont aussi remplis que ceux des centres de montage de pneus en novembre et en avril… Majoritairement, c’est en prévision non des fêtes de famille, mais de celles organisées par les entreprises (généralement organisées dans la quinzaine précédant le Nouvel An), que les Russes tiennent à se parer de leurs plus beaux atours.

« Toute l’année, nous acceptons les clientes sans rendez-vous – sauf en décembre, confie Angela, 29 ans, coiffeuse dans un quartier-dortoir de la capitale. Dès le 5 du mois, les créneaux sont tous pris au moins deux semaines à l’avance – c’est de la folie ! C’était d’ailleurs la même chose à Tioumen [à 1 700 kilomètres à l’est de Moscou], dans le salon où je travaillais avant. Et toutes les femmes le disent : pour leur korporativ, elles veulent être éblouissantes ! »

Pour les Russes, ces fêtes sont un moment unique dans l’année, durant lequel les différences hiérarchiques s’estompent, les flirts entre collègues sont autorisés, et où tout le monde, en somme, a le droit de « se lâcher ». Ces soirées reflètent les particularités du monde du travail et de la société russes en général ; elles sont un miroir déformant de la vie quotidienne – dans les meilleurs et les pires de ses aspects.

« Quand je bois, je n’aime pas les sobres »

« Un soir, avec un collègue et ami, nous nous retrouvons pour aller au Noël de notre entreprise, raconte Daria Stykova, manager de 27 ans. Alors que je commande un taxi, je vois mon ami, Alexeï, s’installer au volant de sa voiture. Quoi, tu ne comptes pas boire d’alcool à la fête du boulot ? Mais tu es dingue !, lui dis-je. Enfin, au moins, tu pourras me raccompagner chez moi. »

Pour l’écrasante majorité des employés russes, une soirée réussie est en effet nécessairement synonyme d’alcool en quantité démesurée. Et plus fortes seront les boissons, plus folle sera la fête… Au demeurant, tel était déjà l’état d’esprit régnant lors des fêtes traditionnelles dans les campagnes : en vue des cérémonies religieuses, des mariages ou de la fin des moissons, les paysans brassaient – tout comme leurs semblables européens, d’ailleurs – des hectolitres de bière et stockaient des dizaines de fûts d’eau-de-vie. Le tout était bien évidemment « sifflé » en un soir par cent ou deux cents convives, et la nuit se terminait invariablement en chansons – souvent – et en bagarres – parfois…

« Ce que l’homme sobre a dans la tête, l’homme ivre l’a sur la langue », dit le proverbe russe.

Cette tradition paysanne – pour mémoire, jusqu’à la révolution de 1917, la population russe était rurale à plus de 80 % – s’est par la suite incarnée dans les « fêtes au travail » de l’époque soviétique, célébrées avec autant de ferveur (et presque autant d’alcool). Il y a fort à parier que les directeurs d’usines, ateliers et autres instituts profitaient de l’occasion pour en savoir plus sur la personnalité profonde de leurs employés – révélée par l’ivresse. Staline lui-même avait recours à cette « méthode », comme en témoignent les Mémoires de plusieurs de ses ministres et de dignitaires du Parti. Le dictateur organisait régulièrement de plantureux banquets, au cours desquels il veillait à ce que tous ses collaborateurs s’enivrent d’alcool fort – tandis que lui-même s’en tenait à du vin sucré géorgien, coupé d’eau minérale… « Ce que l’homme sobre a dans la tête, l’homme ivre l’a sur la langue », dit le proverbe russe.

Les travailleurs n’étaient pas en reste, mettant, eux aussi, à profit ce moment hors du temps, propice à toutes les inversions, pour réaliser de vieux rêves. Ainsi dans le classique du cinéma soviétique Romance de bureau, d’Eldar Riazanov (1977), le personnage principal se décide-t-il, lors d’une soirée entre collègues, à déclarer sa flamme à sa patronne. S’il se montre maladroit voire agressif, elle ne lui en tient pas rigueur, « fête d’entreprise » oblige.

Romance de bureau, d’Eldar Riazanov (1977)

Dans la grande euphorie des soirées de fin d’année entre collègues, on se méfie d’ailleurs de ceux qui ne boivent pas – à moins d’un motif respectable, type grossesse ou maladie. Au mieux, on les ignore ; au pire, on les considère comme des snobs méprisants, voire des sournois, prêts à rapporter les propos et comportements alcoolisés des autres… Les choses n’ont pas beaucoup changé depuis deux cents ans : « Quand je bois, je n’aime pas les sobres. Il y a la bombance, il y a la tempérance. Si tu veux vivre comme nous, sois le bienvenu ; sinon, va-t’en au diable. Prêtre et baladin ne chantent pas même latin », faisait dire Pouchkine à l’un des personnages de son drame Boris Godounov, publié en 1831.

Assis, debout, à la nage

Au temps de l’URSS, la soirée d’entreprise se divisait en une partie « officielle » – avec discours des directeurs, octroi des primes et récompenses, bilan de l’année de travail – et une « bringue » officieuse, organisée par les employés. Au fil des ans, l’événement s’est fait plus informel, réunissant aujourd’hui tout le collectif, souvent dans un restaurant, qui se doit d’être muni d’une estrade – réservée au discours du patron –, de tables bien garnies et d’une piste de danse.

La « soirée corporate 2.0 » peut aussi se dérouler dans un cadre moins classique. « Il y a quelques années, la joaillerie où je travaille a organisé un grand bal de Noël costumé, avec séance photo, sur le thème Gatsby le Magnifique, se souvient Nina Vorontsova, 64 ans, comptable. C’est l’entreprise qui louait les déguisements. » Pour l’occasion, les idées les plus osées semblent permises aux organisateurs, comme ce Noël organisé dans un parc aquatique. « Toutes les employées étaient censées venir en maillot de bain. Personnellement, l’idée de défiler à moitié nue sous le regard scrutateur de mes collègues ne m’enchantait pas… Je n’y suis pas allée », raconte Nina.

La quête du bonheur

Encore aujourd’hui, les flirts entre collègues sont monnaie courante lors de ces soirées. « Une année, j’étais rentré chez moi assez tôt, alors que la fête battait son plein. Au moment de me coucher, je reçois le coup de téléphone d’un collègue, raconte Andreï Mikhaïlov, 44 ans, employé des impôts. Est-ce que tu sors avec Elena ?, me demande-t-il à propos d’une de nos collègues. – Non. – Génial !, s’exclame-t-il alors, avant de raccrocher. Il voulait s’assurer qu’elle était libre et qu’il pouvait donc tenter sa chance. »

Les désillusions sont toutefois souvent à la hauteur des attentes. « J’avais passé toute la soirée à discuter, plaisanter et danser avec une collègue vraiment charmante, que j’avais remarquée depuis longtemps sans jamais oser l’approcher, confie-t-il Nikita Skripine, 30 ans, architecte dans une entreprise de construction. J’étais sur un nuage. Je propose de la raccompagner chez elle en taxi, elle accepte. Au pied de son immeuble, je lui demande, confiant, si je peux monter prendre un dernier verre. Mais là, elle éclate de rire et me dit : Pas maintenant, avant de disparaître. Le lendemain, au travail, tout était redevenu comme avant, elle m’a à peine adressé la parole. À croire que la soirée n’avait jamais eu lieu. »

« Malgré la crise, les entreprises n’économisent plus sur leurs fêtes, trop importantes pour le personnel et l’ambiance au bureau. »

Parfois, les conséquences de ces nuits d’ivresse au bureau sont terribles. « J’avais dû démissionner de l’institut dans lequel je travaillais pour un conflit avec le directeur, mais je le regrettais, confie Oleg Nitchiporouk, 63 ans, analyste militaire. Quelque temps après, apprenant le remplacement de ce directeur, j’ai voulu tenter de réintégrer l’équipe. Mes anciens collègues ont préparé le terrain et m’ont invité au pot de Noël – à les en croire, j’avais toutes mes chances, la question était quasi réglée, il me suffisait de parler au nouveau chef. Mais ce soir-là, j’ai bu plus que de raison. Je tenais à peine debout et j’ai esquinté une armoire… Le directeur a assisté à toute la scène – lui était sobre, évidemment. Il ne m’a jamais rappelé. »

L’ombre de la récession

Dans les années 2000, l’économie était au beau fixe et les entreprises dépensaient presque sans compter pour leurs événements corporate. Certains grands groupes n’hésitaient pas à engager des stars de la pop pour animer leurs soirées, voire à délocaliser ces dernières à l’étranger…

Après la crise politique et économique de l’année 2014 – événements en Ukraine, sanctions occidentales et effondrement du rouble –, Vladimir Poutine a rappelé à l’ordre les patrons des grands holdings publics, soulignant l’inconvenance de ces dépenses exagérées à l’heure où le pays devait se serrer la ceinture. Il a globalement été entendu.

La photo de groupe, passage obligé de toute fête d’entreprise. Photo : provedu.ru

Les entreprises privées de toutes tailles ont, elles aussi, été contraintes par la conjoncture de réduire leur budget événementiel. Les plus petites sont aujourd’hui nombreuses, par souci d’économie, à organiser leur dîner de Noël dans leurs locaux plutôt qu’au restaurant, certaines demandant même aux employés une participation financière.

Pour autant, le traiteur Catery fait état, cet hiver, d’une multiplication par trois des commandes pour les buffets de Noël d’entreprises, avec un budget par personne rehaussé de 10 % par rapport à 2018. Les secteurs consacrant les plus grosses enveloppes à l’événement sont la banque, les nouvelles technologies, la pharmacie et le conseil. Globalement, les entreprises prévoient de dépenser environ 17 600 roubles (250 euros) par employé en 2019.

Pour les observateurs, ce retour en grâce des korporativ s’explique par une certaine stabilisation de l’économie et une « envie de légèreté » trop longtemps frustrée. « Les milieux d’affaires russes se sont adaptés à la nouvelle donne économique de récession. On a une approche plus raisonnée de l’ensemble des dépenses, certes, mais on ne cherche plus à économiser sur les fêtes d’entreprise, trop importantes pour les salariés et l’ambiance au travail », explique Igor Boukharov, président de l’Union russe des professionnels de l’hôtellerie et de la restauration.

La sacro-sainte tradition russe des « bringues au boulot » a encore de beaux jours devant elle !

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