Contrôle de l’armement : quatre conseils à Emmanuel Macron

En rejetant la proposition de moratoire sur le déploiement de missiles à portée intermédiaire formulée par Vladimir Poutine, tout en laissant ouverte la porte à des négociations sur la question, Emmanuel Macron a soulevé de vives réactions chez ses alliés et partenaires.

Certains médias européens se sont empressés d’en conclure que le président français approuvait de fait la position de son homologue russe (telle est également l’interprétation retenue dans les commentaires du Kremlin). Dans les capitales d’Europe centrale, l’Élysée a donc été accusé de vouloir encore une fois briser l’unité des Occidentaux et d’être prêt à d’injustifiables concessions envers Moscou.

M. Macron a ensuite éclairci sa position, afin de dissiper les inquiétudes de ses partenaires européens et du secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg. Il a affirmé que la France ne soutenait pas l’idée d’un moratoire, mais qu’elle ne souhaitait pas renoncer au projet d’une « nouvelle architecture de sécurité » en Europe, incluant la Russie, et que, de manière générale, elle était favorable à un dialogue « transparent, approfondi et exigeant » avec cette dernière sur la question des armements. « Ne faisons fi d’aucune base susceptible de favoriser de futures discussions », a-t-il déclaré en substance.

Cette rhétorique équivoque s’explique. D’un côté, l’hôte de l’Élysée n’a aucune envie d’ouvrir un nouveau front d’opposition vis-à-vis d’une Alliance avec laquelle il entretient déjà des relations pour le moins compliquées. De l’autre, il ne veut pas manquer l’occasion de prendre le leadership de la politique étrangère de l’Union européenne, notamment sur le dossier clef de la Russie. Enfin, il ne souhaite pas laisser les sujets du contrôle des armements et de la sécurité du continent entre les mains de Donald Trump, partenaire peu fiable et mal disposé à l’égard de l’Europe.

La position de M. Macron gagnerait en force si le président français se montrait un « négociateur honnête » dans la querelle russo-américaine.

L’initiative française semble d’ailleurs avoir été laissée en suspens. Ainsi la question des missiles n’a-t-elle pas été évoquée lors de la rencontre entre MM. Poutine et Macron, qui a eu lieu en marge du « sommet Normandie » du 9 décembre. Comme tout « État profond », l’administration française est plus encline à saboter qu’à promouvoir les idées nouvelles et courageuses.

Vladimir Poutine et Emmanuel Macron, le 30 septembre 2019 à Paris. Photo : Kremlin.ru

Il serait pourtant regrettable que l’intérêt manifesté par Paris envers le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) en reste au stade des déclarations politiques et des exercices de rhétorique non suivis d’effets. C’est pourquoi, si j’étais le conseiller de M. Macron en matière de politique étrangère, je me permettrais de lui donner quatre conseils susceptibles de faire progresser ce dossier et celui – toujours au point mort – de la sécurité européenne.

Ne pas exiger l’impossible

Je commencerais par dire qu’il ne faut pas exiger de Moscou, comme le fait Washington, la destruction complète de ses missiles SSC-8 (les États-Unis les accusent d’enfreindre le Traité FNI et les présentent comme la cause de leur retrait, le 2 août 2019, de celui-ci), et d’en faire la condition préalable à toute négociation. N’oublions pas que la Russie maintient que sa nouvelle arme respecte les accords passés.

On peut, certes, insister pour que la partie russe fournisse une information exhaustive concernant ses missiles, poser la question de la transparence de la production militaire russe et suggérer de nouveaux modes de contrôle du respect du traité. Mais lancer un ultimatum à Moscou en exigeant la destruction de ses armes revient à lui demander la preuve de sa bonne foi, tout en se débarrassant de missiles « conformes » pour satisfaire le caprice du Pentagone et de l’OTAN.

Je pense qu’on m’accordera aisément que ce type d’approche ne saurait fonctionner avec Vladimir Poutine, au regard du style adopté par le président de Russie sur la scène internationale.

Oser l’équité

Ensuite, la France est incontestablement en droit d’exprimer son souci du respect russe du Traité FNI. En toute rigueur, on peut accuser Moscou de ne pas avoir suffisamment prêté attention aux interrogations de ses partenaires. Toutefois, il serait juste que Paris prenne également en considération les doutes de la partie russe, même si le Quai d’Orsay les juge exagérés.

Test d’un missile conventionnel de portée intermédiaire par les États-Unis, depuis l’île de San Nicolas, au large de la Californie, le 18 août 2019. Photo : DOD video still / U.S. DEPARTMENT OF DEFENSE

Plus d’une fois, la Russie a accusé les systèmes antimissiles Aegis Ashore déployés par les États-Unis en Roumanie et en Pologne – soi-disant pour contrer une éventuelle attaque de l’Iran – d’être en mesure de tirer des missiles de croisière Tomahawk et d’enfreindre par là même le traité. Si la Maison-Blanche a toujours rejeté ces accusations, elle s’est empressée, au lendemain de son retrait du Traité FNI, d’effectuer des essais de missiles (non nucléaires), qui ont atteint leur cible située à plus de 500 kilomètres. L’utilisation des ces armes était interdite en Europe quelques semaines plus tôt…

Pour l’heure, l’avancée politique qu’entend susciter Emmanuel Macron se limite au slogan : « l’Europe de Lisbonne à Vladivostok ».

La position de M. Macron gagnerait en force si le président français se montrait un « négociateur honnête » dans la querelle russo-américaine, prêt à prendre en compte de manière équitable les arguments des deux parties.

Explorer de nouveaux formats de négociation

Avant de parler d’un renouvellement du dialogue, encore faut-il déterminer le format dans lequel celui-ci pourrait s’inscrire. Bien entendu, la question ne se pose que si le président français a sérieusement l’intention de sortir les discussions du cadre étroit des relations bilatérales russo-américaines. Pour autant qu’il soit permis d’en juger, s’en remettre au Conseil Russie-OTAN ne serait sans doute pas la meilleure solution si le but est effectivement d’obtenir des résultats concrets dans un avenir relativement proche. Il y a fort à craindre que le Conseil ne soit pas en mesure de fonctionner pleinement avant longtemps. Par conséquent, il vaudrait mieux créer un groupe ad hoc au sein de l’OTAN, consacré aux négociations avec la Russie sur les armes à portée intermédiaire.

On peut également imaginer un groupe de ce type hors de l’Alliance, sur le modèle de celui constitué par la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne lors des négociations sur le nucléaire iranien. Dans ce cas, le président français devra être prêt à affronter les critiques et l’opposition acharnée de cercles politiques influents en Europe, qui ne manqueront pas d’accuser la France de chercher à torpiller l’unité transatlantique.

Élaborer un plan précis

Enfin, le problème du déploiement de missiles à portée intermédiaire, qui a récemment refait son apparition à l’avant-scène de la politique européenne, ne saurait être considéré hors de la problématique plus large d’une nouvelle architecture de sécurité sur le Vieux Continent. Il y a trente ans, au moment de sa signature par MM. Reagan et Gorbatchev, le Traité FNI avait d’ailleurs été conçu comme un élément de l’ambitieux projet politique d’une « maison commune européenne », cher au chef de l’URSS. Sans cet objectif, les deux dirigeants auraient été incapables de surmonter, tant à l’Ouest qu’à l’Est, l’opposition des militaires haut-gradés et des politiciens conservateurs attachés à des conceptions façonnées par des décennies de « guerre froide ».

Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev signent le Traité FNI, le 8 décembre 1987. Photo : Getty Images

Pour l’heure, l’avancée politique qu’entend susciter Emmanuel Macron se limite au slogan : « l’Europe de Lisbonne à Vladivostok ». Or notre époque ne croit plus aux belles paroles. Pour convaincre les sceptiques, bousculer les indifférents, inspirer les enthousiastes, l’appel à construire la « grande Europe » doit s’accompagner d’un plan précis et détaillé, traçant la marche à suivre d’un trait assuré.

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