Vladimir Lagrange : photographe du quotidien

« Rue Lagrange », la rétrospective que le Centre de photographie des frères Lumière de Moscou consacre au photographe soviétique et russe Vladimir Lagrange, s’achève ce week-end.

« Ma mère était monteuse photo, et mon père correspondant photo pour la Pravda. La photographie a toujours été présente dans ma vie », raconte Vladimir Lagrange, né en 1939, à Moscou, et lointain descendant d’un soldat de Napoléon.

Très jeune, il se met à photographier ses camarades de classe et des paysages. En 1957, sa série de cartes postales, « Vues de la Crimée », est éditée par la maison d’édition soviétique Izogiz. À 20 ans, il est engagé par l’agence de presse TASS, qu’il quitte en 1963. Cette année-là, il est récompensé pour son cliché des « Jeunes Ballerines », à l’exposition internationale de photographie de Budapest.

Jeunes Ballerines, 1962. Photo : Vladimir Lagrange / Centre de photographie des frères Lumière

Vladimir Lagrange s’intéresse au quotidien de gens ordinaires, ouvriers, écoliers, étudiants, médecins, patients, agriculteurs… « L’esprit d’une époque s’incarne bien plus dans ces gens que dans les images stéréotypées des événements politiques », aime-t-il à répéter. Son but : transmettre l’« authenticité » des visages et des situations, les joies de l’enfance, l’insouciance de la jeunesse, les premières amours…

Pour cela, il intervient un minimum dans le processus de photographie. « Je ne fais que des retouches techniques, par exemple, si des particules de poussière se déposent sur la pellicule », confie-t-il à la revue Koultoura. Il poursuit : « Une bonne photo est le résultat d’un concours de circonstances et de beaucoup de chance. »

Photographe et voyageur

Vladimir Lagrange est l’un des rares photographes de son temps à avoir voyagé à l’Ouest. En 1964, il se rend pour la première fois à Paris pendant quatorze jours, avec l’Association France-URSS, qui promeut l’amitié entre les peuples de France et d’Union Soviétique. « Notre délégation est allée en France pour organiser des réunions et des discussions avec des jeunes. À cette époque, la politique ne m’intéressait pas du tout. Je m’ennuyais beaucoup pendant les conférences. Dès que je le pouvais, je me levais et regardais par la fenêtre ce qui se passait dans la rue », confie Lagrange.

Vladimir Lagrange. Photo : artageless

En France, il apprécie particulièrement l’architecture, les rues, les vitrines des magasins. « Le contraste entre nos vies était flagrant. Aujourd’hui, on vit à peu près de la même façon à Paris ou à Moscou – même si Moscou est sans doute plus propre… Paris est une ville plutôt désordonnée. Je me souviens qu’une fois, je me suis assis dans un café pour fumer une cigarette. J’ai demandé un cendrier : Vous n’avez qu’à la jeter par terre, m’a-t-on répondu. Je regarde sous mes pieds : le sol était jonché de mégots… »

À son retour, il développe plus de deux cents photographies, dont la plupart n’ont jamais quitté ses archives. Seule une page de clichés parisiens est publiée dans le journal hebdomadaire russe Literatournaïa gazeta

Outre la France, le photographe se rend en Italie, en Pologne et en Afghanistan, même s’il reste un « spécialiste » de son pays. En 1987, plusieurs de ses clichés figurent dans le livre Un jour dans la vie de l’Union Soviétique, édité aux États-Unis. Ses travaux sont également publiés dans la PravdaDie Freie Welt, ou encore Paris Match.

Après l’URSS

L’exposition du centre des Frères Lumière témoigne d’un tournant politique à la fin des années 1980. « J’étais toujours resté loin du Kremlin. Et puis la perestroïka a commencé. J’ai reçu une accréditation pour le Congrès des députés du peuple d’Union soviétique. C’était une nouvelle expérience. J’ai essayé de prendre des photos intéressantes. Je me souviens être entré dans la salle de conférence. Sur l’estrade, il y avait une gigantesque statue de Lénine. Je l’ai utilisée dans plusieurs clichés comme un symbole d’oppression. » 

De 1989 à 1995, Lagrange travaille au bureau moscovite de l’agence française Sipa Press. Il témoigne de l’effondrement d’un pays, de la naissance d’un autre, du bouleversement de l’économie, de l’arrivée au pouvoir du premier président démocratiquement élu, Boris Eltsine… Lors de la crise de 1993, Lagrange est avec les manifestants dans les rues et sur les barricades. Dans cette période agitée, il essaie de capter la soif de changement et de liberté qui s’empare de ses concitoyens. 

En 2002, l’Union russe des journalistes lui a remis le prix du « Golden Eye of Russia » pour son apport créatif à la photographie. « Nous travaillons sur les archives de Vladimir Lagrange depuis près de quinze ans. Ses photos révèlent une esthétique très particulière. Il assume d’être à la fois observateur et participant des événements que les circonstances de la vie l’amènent à rencontrer », explique la directrice du Centre de photographie des frères Lumière à Moscou, Natalia Grigorieva-Litvinskaïa.


Portfolio

Crédits : Vladimir Lagrange / Centre de photographie des frères Lumière

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