Victor, le chat qui fait trembler Aeroflot

Passager clandestin d’un vol Aeroflot, Victor est devenu la coqueluche d’internet depuis que son maître a été sanctionné par la compagnie russe.

Mikhaïl Galine, 34 ans, vivait depuis deux ans à Riga (Lettonie) pour raisons professionnelles. À la fin d’octobre, il rentre à Vladivostok, sa ville natale, et prend avec lui son chat, Victor. Le vol Riga-Moscou se déroule sans encombre, mais les ennuis commencent à l’aéroport de Moscou-Cheremetievo, où les deux expatriés doivent embarquer pour la capitale de l’Extrême-Orient russe. À l’enregistrement, l’embonpoint du matou attire l’œil d’une hôtesse de la compagnie Aeroflot, qui demande à peser l’animal. Verdict : 10 kilos, soit deux de plus qu’autorisé en cabine pour un animal de compagnie.

Chacun cherche son chat

Elle propose alors de placer Victor dans la soute à bagages, mais le maître refuse : son chat est un être sensible, il ne supportera jamais les huit heures de vol, enfermé seul au milieu des sacs et des valises. « J’ai eu beau répéter que, si par chance Victor survivait à ces conditions de vol, il ferait des cauchemars le restant de ses jours ; elle a déclaré qu’il n’était pas de sa responsabilité de fermer les yeux sur ces deux kilos en trop… », a raconté Mikhaïl un peu plus tard, sur les réseaux sociaux. Le jeune homme demande alors justice auprès des autres membres de l’équipage. En vain : tous montrent la même intransigeance que leur collègue.

En dépit d’un surpoids discutable, le matou s’en tient strictement à sa ration quotidienne et à l’eau du robinet.

Refusant fermement de voyager sans son compagnon, Mikhaïl reporte son départ. Il se tourne alors vers les réseaux sociaux : « Cherche chat semblable au mien (voir photo). Pas plus de 8 kilos. Urgent. » Il est alors contacté par les maîtres de Fibi, qui acceptent de le rejoindre à l’aéroport et de se prêter au subterfuge qu’il a imaginé…

Le lendemain, Mikhaïl rachète un billet (en classe affaires, grâce à ses points de fidélité). Au comptoir d’enregistrement, il présente Fibi à la place de Victor. Les employés de la compagnie sont joués. Sa carte d’embarquement en poche, il récupère son chat, rend sa doublure et prend son avion.

On est mieux en classe affaires que dans la soute… Photo : Facebook / Mikhail Galin

Une fois à Vladivostok, il s’empresse de raconter l’aventure sur Instagram. Il publie les photos de Victor regardant par le hublot ou posant avec une coupe de champagne – qu’il n’a pas bue : en dépit d’un surpoids discutable, le matou s’en tient strictement à sa ration quotidienne et à l’eau du robinet. « Tout est bien qui finit bien », conclut-il.

Cependant, la compagnie, qui suit attentivement toute publication la concernant sur internet, découvre les clichés et réagit quelques jours plus tard. Considérant que le passager a enfreint deux points du règlement – en emportant un chat au poids supérieur à la norme autorisée et en le sortant de sa cage –, elle l’exclut de son programme de fidélité et lui retire ses points. Le jeune homme perd ainsi plus de 370 000 miles, soit plusieurs milliers d’euros de billets d’avion.

« Vole, Victor ! »

Rapportée par Mikhaïl sur Instagram et Facebook, la décision provoque la colère des internautes, qui prennent fait et cause pour les deux passagers. Depuis le début de novembre, les photos de maîtres et de chats solidaires se multiplient sur la toile, associées aux mots-clefs #БроНеБагаж (« Mon pote n’est pas un bagage »), #ВикторЛетай (« Vole, Victor ! ») ou #ЯМыТолстыйКот (« Je suis un gros chat »). Les publications quotidiennes évoquant l’animal se comptent par dizaines de milliers. Même la presse internationale s’empare du sujet : l’agence Sidorin Lab, spécialisée dans la réputation des entreprises sur internet, recense plus de 400 articles consacrés au sujet en une semaine. La BBC, CNN, le New York Times en parlent.

L’annulation de points de fidélité de clients jugés trop critiques est une pratique courante chez Aeroflot.

Au cours d’une conférence de presse, Dmitri Peskov, porte-parole de Vladimir Poutine, est également interrogé sur le sujet : « Le Kremlin ne saurait commenter un litige opposant un chat à une compagnie aérienne », déclare-t-il toutefois… Quant au député Vladimir Bourmatov, président du comité de la Douma en charge de l’écologie et de l’environnement, il demande au PDG d’Aeroflot de rendre les miles au maître de Victor. Il suggère aussi que les conditions de transport des animaux domestiques soient revues, par exemple pour les vols long-courriers, particulièrement difficiles à supporter pour les bêtes.

Certains n’hésitent pas à exploiter la polémique en mettant sur le marché t-shirts, tasses, étuis pour smartphones. Mikhaïl Galine a ainsi reposté sur sa page Facebook, le 18 novembre, la publicité d’un fabricant de t-shirts proposant des articles floqués : « C’est toi le gros chat » ou « Je ne suis pas gros, j’ai juste les os très poilus ». Sur l’un d’eux, un énorme matou s’assoit sur la faucille et le marteau du logo d’Aeroflot.

Environ 15 € le t-shirt. Photo : ВсеМайки

D’autres entreprises lancent des opérations de communication plus ou moins ambitieuses. Le service de taxi Citymobil propose ainsi à Mikhaïl de profiter de courses gratuites, afin de compenser la perte de ses miles. « Nous avons des chats, nous aussi, et nous les aimons beaucoup », a déclaré son directeur des relations publiques, Gueorgui Lobouchkine. L’offre a dû laisser Mikhaïl perplexe : actuellement, Citymobil n’opère pas à Vladivostok.

Le jeune homme pourrait toutefois être tenté de déménager à Kazan. Non seulement Citymobil y est présente, mais une banque locale, Ak Bars Bank, lui a d’ores et déjà ouvert un compte courant avec une carte de crédit et 10 000 points de fidélité, échangeables contre des billets d’avion et des nuits d’hôtel.

Aeroflot fait profil bas

Aeroflot s’abstient de tout commentaire depuis le début de la polémique, sans doute pour ne pas jeter d’huile sur le feu. Sur les forums de discussion, de nombreux internautes rappellent que l’annulation de points de fidélité est une pratique courante chez le transporteur, qui y a recouru plusieurs fois, par le passé, contre des clients jugés trop critiques de la qualité de ses services. Les compagnies concurrentes, contactées par Le Courrier de Russie, se montrent également des plus prudentes : au fond, l’entreprise n’a fait qu’appliquer le règlement, confient-elles…

« Aeroflot a oublié une règle d’or de la communication de masse : on ne touche pas aux enfants, aux personnes âgées et aux animaux. »

Les publicitaires et spécialistes de la communication jugent beaucoup plus sévèrement ce bad buzz qui aurait pu aisément être évité. « Aucune jugeote, aucune imagination, aucune compréhension des attentes du public. Il va falloir des millions de dollars de marketing pour redorer le blason de la compagnie », estime la spécialiste des médias Xenia Boletskaïa. Pour elle, Aeroflot a oublié une règle d’or de la communication de masse : on ne touche pas aux enfants, aux personnes âgées et aux animaux. « Surtout aux chats », serait-on tenté d’ajouter, au regard de la popularité de la moindre vidéo de félin publiée sur internet.

Quand Victor se met au sport. Photo : Admiral Vladivostok

Mikhaïl, de son côté, reconnaît avoir enfreint sciemment les règles et accepte la sanction. Il regrette toutefois que ses centaines de milliers de miles soient perdus pour tout le monde. Il a ainsi adressé une demande officielle à Aeroflot afin qu’ils soient reversés au programme de bienfaisance de la compagnie. Il assure également ne pas exploiter personnellement la situation à des fins mercantiles, malgré les incessantes sollicitations d’entreprises de toutes sortes.

En ce qui concerne ses prochains déplacements, il confie qu’il voyagera avec la compagnie qui proposera les meilleures conditions pour son chat et lui. En tout cas, il ne devrait bientôt plus se soucier du poids de Victor : Admiral, le club professionnel de hockey sur glace de Vladivostok, a offert au félin un programme d’entraînement personnalisé afin qu’il retrouve le dynamisme et la souplesse légendaires de ses congénères. Depuis la mise en ligne de la vidéo de la première séance, le club a plus que doublé le nombre de ses abonnés sur les réseaux sociaux.

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