Un film doux-amer sur les années 1950 en URSS

Sorti en Russie le 31 octobre dernier, Le Français, du réalisateur Andreï Smirnov, raconte l’histoire de Pierre Durand, étudiant communiste parisien parti étudier un an à Moscou en 1957. 

Le film s’ouvre sur des adieux : Pierre Durand se promène sur un quai de l’île Saint-Louis avec deux amis communistes. Ils’apprête à partir pour un an à l’université Lomonossov de Moscou, dans cette Union soviétique idéalisée par la jeunesse communiste de l’époque. Un de ses camarades doit, lui, partir pour l’Algérie. La scène, « dont l’atmosphère très française transforme un côté un peu théâtral en hommage au réalisateur Jacques Rivette » selon le critique d’Afisha Stanislav Zelvenski, semble déjà annoncer les désillusions à venir… 

Les acteurs Anton Rival, Evguenia Obraztsova et Evgeni Tkachouk. Photo : Pinterest

Nous retrouvons le jeune homme à Moscou, vue par les yeux de cet étudiant qui, malgré des origines russes et une parfaite maîtrise de la langue de Pouchkine, n’en est pas moins dérouté par « le pays du socialisme victorieux ». Il découvre la vie étudiante, la bohème, la face « officielle » du quotidien (les laisser-passer nécessaires pour pénétrer dans le moindre bâtiment) et son côté secret, « souterrain » (le jazz, officiellement interdit), et côtoie les « camarades » les plus divers – des agents du KGB aux anciens prisonniers du Goulag – avant de retrouver la trace d’un parent disparu pendant les Grandes Purges des années 1930…

Audience confidentielle 

Pour son sixième long métrage derrière la caméra, l’acteur Andreï Smirnov (La Gare de BiélorussieL’Automne) revient sur la période du « Dégel », initié par Nikita Khrouchtchev après la mort de Staline. Ce moment historique semble inspirer les réalisateurs russes actuels, puisque deux séries télévisées populaires lui ont été récemment consacrées : Dégel de Vladimir Todorovski et Une Passion mystérieuse de Vlad Fourman. Si ces deux réalisateurs évoquent la jeunesse de leurs parents, Andreï Smirnov (né en 1941) évoque, lui, la sienne et une atmosphère qu’il a bien connue.

L’arrivée de Pierre Durand à Moscou. Photo : Pinterest

« [En faisant ce film], je voulais que les jeunes d’aujourd’hui comprennent mieux notre vie et cette Russie tragique qui est gravée dans notre mémoire », confiait-il à la sortie du film. Le Français revêt manifestement une importance particulière pour le réalisateur, qui l’a tourné sans bénéficier d’aucune aide publique. Il faut dire que les répressions staliniennes demeurent encore souvent taboues au sein de la société russe. Malgré un sujet que les autorités aiment peu voir évoquer dans des œuvres à destination du grand public, le film a été autorisé. Deux semaines après sa sortie, il avait été vu par un peu plus de 33 000 personnes. À Moscou, sept salles seulement le diffusent (une séance par jour en moyenne) ; elles sont trois à Saint-Pétersbourg.

« Ce film ne se regarde pas, il se vit. »

Les avis des spectateurs divergent à la fois sur le sujet et sur la qualité du film. L’homme politique d’opposition Leonid Gozman admire l’audace de Smirnov et sa critique du pouvoir soviétique (à une époque où la critique du passé est souvent mal vue). « Dire que ce film est brillant est un euphémisme ! Il ne se regarde pas, il se vit. C’est une encyclopédie de la vie russe. L’auteur maudit le pouvoir soviétique tout en exaltant la jeunesse et son refus de disparaître dans la médiocrité », écrit-il dans une chronique sur le site de la radio Écho de Moscou. 

Sur le portail The Village, la critique Alissa Taïojnaïa a surtout été intéressée par le point de vue adopté : « Les horreurs que vit un pays touchent moins quand on est étranger et qu’on possède un billet de retour. Telle est la leçon du Français. » Le quotidien Rossiïskaïa gazeta souligne, de son côté, la profondeur de l’œuvre : « Le sujet du film est difficile à identifier car il offre plusieurs niveaux de lecture. À notre époque, marquée par un conflit sans issue entre patriotes et libéraux, il déplaira sans aucun doute à beaucoup. »  

« Le Français bouleversera les spectateurs un peu sensibles et capables d’empathie », croit savoir Anton Doline sur le site d’information Meduza. Si ce critique a apprécié la lenteur du film, ce n’est pas le cas de son collègue Stanislav Zelvenski. « L’œuvre est constituée d’épisodes épars, parfois exagérés et souvent naïfs, qui peinent à former un tableau cohérent », estime-t-il.

Kira Galkina, la petite amie de Pierre, interprétée par la ballerine Evguenia Obraztsova. Photo : Pinterest

Si la distribution est généralement saluée (outre Anton Rival, qui tient le rôle principal pour son premier long métrage, on retrouve des vedettes du cinéma russe, comme Alexandre Balouïev et Mikhaïl Efremov), le jeu des acteurs divise également la critique. Les uns soulignent le naturel d’Efremov et voient dans le rôle de Balouïev le meilleur de sa carrière ; d’autres qualifient leur interprétation d’« artificielle » et de « kitsch ».

Le même reproche d’inauthenticité est formulé par les cinéphiles. « Le problème majeur du Français est sa mise en scène théâtrale », écrit un internaute sur le site Kinopoisk (l’équivalent d’Allocine), qui accorde toutefois la note de 7/10. « Le film a peu de sens et regorge de clichés. On est surpris par l’emphase exagérée des dialogues », répond une autre spectatrice. Pour elle, seule Kira Galkina, la petite amie de Pierre, est crédible. Elle est interprétée par la ballerine Evguenia Obraztsova, vue dans Les Poupées russes de Cédric Klapisch en 2005.

La fin du film, où le réalisateur dédie son œuvre au dissident russe Alexandre Ginzbourg et à « ses amis, qui ont refusé de vivre dans le mensonge », n’est pas non plus du goût de tout le monde. « Ce post-scriptum est offensant pour les autres. Qu’en est-il des citoyens dupés ? De ceux qui ont réellement cru dans le pays ? », s’interroge le journaliste du tabloïd Komsomolskaïa Pravda. Il ajoute qu’après avoir tenté de lancer un débat sur ce sujet sur sa page Facebook, il s’est attiré des critiques virulentes de la part de compatriotes prétendument « progressistes ». 

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