Sourgoutneftegaz : Le mystérieux pétrolier de Sibérie

À la fin d’octobre dernier, une des principales – et des plus mystérieuses – compagnies d’hydrocarbures russes, Sourgoutneftegaz, a affolé les marchés : en deux jours et sans raison apparente, son action a bondi de presque 30 %, atteignant son maximum des treize dernières années. Le directeur de la Fondation pour la sécurité énergétique, Konstantin Simonov, livre quelques clefs pour comprendre le phénomène.

Sourgoutneftegaz exploite seulement quelques gisements de Sibérie – aux alentours de la ville de Sourgout, à laquelle elle doit son nom –, extrait 11 % du volume de pétrole produit en Russie et n’est pas active sur le marché des fusions et acquisitions, au contraire de certaines de ses concurrentes. Comment expliquer sa brusque progression boursière ?

Konstantin Simonov : Le bond observé récemment est on ne peut plus artificiel. Il a notamment été alimenté par des rumeurs douteuses attribuant à sa direction la volonté d’entrer massivement au capital de Lukoil, le géant pétrolier russe. La compagnie viserait en particulier le rachat des 27 % d’actions détenues par le fondateur de Lukoil, Vaguit Alekperov. Pour moi, quelqu’un a monté cette affaire en épingle pour s’enrichir à peu de frais.

« Quelqu’un » ? Un dirigeant de l’entreprise ?

K. S. : Non, je pense qu’il faut chercher ailleurs. Je pense aussi que quelqu’un a manœuvré pour acheter des actions avant la hausse, qu’il a ensuite revendues en réalisant une confortable plus-value. Je ne serais pas étonné que la Russie ait bientôt un nouveau milliardaire.

M. Alekperov a publiquement démenti être vendeur, ce qui a fait cesser la flambée des actions Sourgoutneftegaz. La question demeure : d’où venait la rumeur ?

K. S. : La vente de Lukoil est un sujet récurrent, fondé sur la propension de Rosneft, la compagnie pétrolière dirigée par Igor Setchine, à « avaler » ses concurrentes les unes après les autres. Il y a d’abord eu Ioukos, puis TNK-BP, ensuite Bashneft… C’est à croire que M. Setchine veut reformer le ministère de l’industrie pétrogazière de l’URSS ! Aujourd’hui, face à Rosneft, seules deux compagnies privées demeurent : Lukoil et Sourgoutneftegaz. Le mystère entourant l’identité des actionnaires de cette dernière la protège dans une certaine mesure. Il reste donc Lukoil, à propos de laquelle spéculations, jeux de coulisses et provocations médiatiques vont bon train.

Je pense néanmoins que M. Setchine ne parviendra pas à prendre la forteresse Lukoil. Contrairement à Ioukos et à TNK BP, elle a été fondée par des professionnels du secteur. Pour Alekperov, cette entreprise est sa raison d’être. Jamais il ne cherchera à la vendre pour réaliser un gros coup financier. Pour le dire autrement : à mon avis, toute rumeur de vente d’actions Lukoil par son fondateur est une fake news.

La structure complexe du groupe servirait à conserver l’anonymat de ses véritables propriétaires.

Dans le cas qui nous occupe, Sourgoutneftegaz a, certes, énormément de liquidités (près de 45 milliards de dollars, soit beaucoup plus que sa valeur boursière, à hauteur de 31 milliards de dollars), mais il ne suffit pas de mettre de l’argent sur la table pour acheter Lukoil.

Si, comme le veut une autre rumeur, la compagnie sibérienne a pour propriétaires des personnalités politiques très influentes, susceptibles de « mettre le grappin » sur Lukoil, les moyens ne leur manquent pas pour le faire ! En Russie, au plus haut niveau, le sort des grandes compagnies se règle par d’autres moyens…

Au demeurant, je doute que quiconque s’attaque ouvertement à Alekperov, un homme à la réputation solide, même en Occident. Lukoil est présente dans l’espace postsoviétique – en Ouzbékistan –, au Proche-Orient, et elle se tourne maintenant vers l’Afrique. Alekperov flaire les risques, il sait comment faire de l’argent ; et la présence de Lukoil sur certains marchés étrangers est également favorable à l’État russe.

Vladimir Bogdanov, directeur général de Sourgoutneftegaz. Photo : TASS

Que pouvez-vous dire de l’identité des propriétaires de Sourgoutneftegaz ?

K. S. : Il existe deux versions. Selon la première, la compagnie appartient à son directeur général, Vladimir Bogdanov. Cette compagnie, c’est sa vie. Il la dirigeait déjà à l’époque soviétique, avant sa privatisation. Après l’effondrement de l’URSS, il est resté en poste. Et malgré le passage à l’économie de marché, il n’a jamais demandé l’appui des banques, il ne s’est pas défait de certaines activités annexes. Il gère son affaire « à l’ancienne », à rebours de ce que préconisent les consultants occidentaux.

C’est une compagnie extrêmement complexe, qui compte de nombreuses filiales. Leurs propriétaires changent souvent : ce ne sont d’ailleurs pas des propriétaires à proprement parler, mais des dirigeants qui font pour ainsi dire office de propriétaires… Cette structure un peu nébuleuse est pour Bogdanov la garantie de ne pas perdre son entreprise dans des opérations boursières qu’il ne maîtrise pas.

Bogdanov ne croit pas aux projets de forage offshore dans l’Arctique. Pour lui, c’est trop risqué, c’est de la folie.

Quoi qu’il en soit, il existe aussi une autre version, selon laquelle Bogdanov a cédé sa compagnie depuis longtemps. La structure complexe du groupe servirait à conserver l’anonymat de ses véritables propriétaires.

Personne ne sait qui ils sont ?

K. S. : Là encore, les rumeurs vont bon train. Je ne m’aventurerai pas à les mentionner publiquement, elles circulent sur internet. On parle de responsables politiques très influents et très haut placés…

Vous avez évoqué la gigantesque « cagnotte » de Sourgoutneftegaz. Comment expliquer qu’elle ne serve pas ?

K. S. : Son existence témoigne du conservatisme de Bogdanov. Ce n’est pas un expansionniste : à l’exception d’une participation au capital de la compagnie hongroise MOL, dont il s’est vite retiré il y a quelques années, il n’a jamais investi à l’étranger, et aucun actif ne suscite actuellement son intérêt en Russie. Par exemple, il ne croit pas aux projets de forage offshore dans l’Arctique. Pour lui, c’est trop risqué, c’est de la folie.

C’est pourtant le nouveau secteur à la mode…

K. S. : D’une part, forer en mer ou sur la terre ferme, ce sont deux métiers différents, et Bogdanov ne connaît rien à la mer. Ensuite, pour s’aventurer au-delà des côtes, il faut le soutien de l’État, et ce n’est pas le genre de Bogdanov : il n’a rien d’un lobbyiste comme Setchine. D’ailleurs, il préfère rester dans l’ombre, ne pas trop faire parler de lui.

Le pétrolier saoudien Saudi Aramco, proie exotique de Sourgoutneftegaz ? Photo : Ahmed Jadallah / Reuters

C’est peut-être ce qui alimente les nombreuses rumeurs autour de sa compagnie… On parle ainsi de son intérêt pour la prochaine entrée en bourse de Saudi Aramco.

K. S. : Bogdanov est un Soviétique. Si l’État lui dit de faire quelque chose, il s’exécute. Mais décider de son propre chef d’investir à l’étranger – en Arabie saoudite ou ailleurs –, ce n’est pas son genre. Et à 68 ans, il est peu probable qu’il change ses habitudes.

À ce propos, Bogdanov va finir par quitter son poste. À qui pourrait-il transmettre les rênes ?

K. S. : On touche là à l’une des questions les plus sensibles en Russie – la transmission des géants industriels et financiers. Pour l’instant, je ne vois pas qui pourrait lui succéder. Même chose pour Alekperov, qui a publiquement exclu que son fils prenne sa suite à la tête de Lukoil.

Je pense que ces deux capitaines d’industrie cherchent avant tout à protéger leur entreprise. On peut imaginer qu’ils se choisissent un successeur dans leurs équipes dirigeantes respectives – avec promesse formelle de ne pas vendre la compagnie. En tout cas, c’est ce vers quoi semble s’orienter Alekperov.

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