Pour une alliance de Washington à Vladivostok

Vladislav Inozemtsev est économiste et sociologue, il dirige le Centre de recherche sur les sociétés post-industrielles.

L’interview récemment accordée par Emmanuel Macron à The Economist, au cours de laquelle le président français propose trois scénarios possibles de développement pour la Russie, constitue un pas décisif vers une bonne compréhension des rapports entre la Russie et l’Occident. Mais si les conclusions de M. Macron sur l’avenir européen de la Russie ne manqueront pas de renforcer les liens personnels qu’il entretient avec Vladimir Poutine, elles demeurent clairement insuffisantes dans l’optique d’un réel rapprochement entre les deux concurrents historiques. 

Au regard du caractère « profondément européen » de la Russie, le président français voit dans l’éloignement prolongé de cette dernière « une erreur monumentale de l’Europe ». Au passage, il confie regretter que Moscou considère Bruxelles comme le vassal de Washington et affirme la nécessité d’en finir avec la dépendance du Vieux Continent envers son partenaire d’outre-Atlantique. Telle est la condition d’un « retour » de la Russie dans la « maison européenne », qui doit lui permettre de ne pas avoir à se jeter dans les bras de la Chine.

Cette analyse est sujette à caution pour au moins deux raisons. 

Erreurs d’analyse 

D’une part, les potentiels comparés de la Russie et des États-Unis sont trop déséquilibrés pour qu’un renversement radical d’alliances n’apparaisse pas comme une évidente folie. Bruxelles n’est pas le satellite de Washington. Elle est son principal partenaire commercial et géopolitique, avec lequel elle forme un vaste pôle économique et militaire où convergent les principales forces de l’Atlantique nord. Face à la montée en puissance de l’Asie, il est primordial de préserver cette unité. La Russie a incontestablement son rôle à jouer comme partenaire de cette alliance, mais non en remplacement d’un de ses membres. 

Le président chinois Xi Jinping lors de sa première visite officielle en Russie, en 2013. Photo : AFP / SERGEI ILNITSKY

D’autre part, la réflexion du président français se fonde sur un présupposé erroné, selon lequel Moscou n’envisagerait pas sérieusement de devenir le satellite de Pékin. Or le rapprochement russo-chinois n’est pas dicté uniquement par des considérations économiques, mais également par la volonté du Kremlin de conserver une souveraineté pleine et entière en matière d’idéologie. L’Occident, ses droits de l’homme et sa démocratie, sont ici perçus comme une menace bien plus importante que l’Empire du Milieu et ses ambitions hégémoniques. Qu’on se rappelle comment, au XIIIe siècle, Alexandre Nevski, grand-prince de Novgorod, Kiev et Vladimir, avait déjà préféré traiter avec les Mongols à l’est pour mieux combattre l’avancée des chevaliers teutoniques à l’ouest : les premiers exigeaient seulement le paiement d’un tribut, quand les seconds cherchaient à imposer le catholicisme à la Rous médiévale. 

Il fait peu de doute que M. Macron comprend l’impossibilité d’une intégration totale de la Russie à l’Europe. Il sait pertinemment que Bruxelles ne renoncera jamais à l’alliance avec Washington (rares sont les capitales à afficher un anti-américanisme aussi profondément ancré que Paris), et que la Russie ne saurait devenir le vingt-neuvième ou le trentième État membre d’une union au sein de laquelle elle serait considérée comme l’égale de la Bulgarie ou de l’Estonie. Au demeurant, l’histoire de ces trente dernières années montre que l’UE et la Russie ne sont pas prêtes à des concessions mutuelles majeures au nom de quelque « rapprochement » que ce soit. En d’autres termes, les velléités élyséennes ont toutes les chances d’en rester au stade des réflexions oiseuses. 

Une histoire commune 

Cependant, il serait tout aussi erroné de conclure à l’impossibilité d’une intégration de la Russie dans l’« Occident » au sens le plus large du terme. Née sur les ruines de l’Empire romain, la civilisation européenne s’est initialement constituée comme un espace unifié par la religion chrétienne, et même le schisme de 1054 n’a pas effacé les similitudes et certains modes de pensée communs aux deux Europe ainsi formées. 

L’heure n’est pas à la « réconciliation » de l’Occident et de l’Orient, mais à leur redéfinition.

Un exemple parmi d’autres : au XVIe siècle, pendant que les Espagnols, Portugais, Français et Anglais se lançaient dans la conquête des côtes occidentales de l’Atlantique, les Russes franchissaient l’Oural et entreprenaient de conquérir la Sibérie et l’Extrême-Orient. Les deux expansions antagonistes, vers l’est et vers l’ouest, se rencontrèrent au milieu du XIXe siècle, sur les bords du fleuve Russian River, en Californie. 

Historiquement, la Russie et l’Amérique du Nord ont, en quelque sorte, fait partie de l’Europe. L’économiste et historien britannique Angus Maddison parle d’ailleurs des États-Unis comme d’un « rejeton » du Vieux Continent. Toutefois, ni l’un ni l’autre des deux pays ne peuvent retourner dans le giron maternel et s’intégrer pleinement au projet européen. Cela ne signifie pas que l’affermissement des liens mutuels ne soit pas une nécessité et qu’il ne faille pas s’attacher à la construction d’une « alliance septentrionale ». 

Vassili Sourikov, La Conquête de la Sibérie par Yermak, 1895.

L’alliance septentrionale 

L’appel, par la France, à la formation d’une communauté associant l’Union européenne, les États-Unis, le Canada et la Russie constituerait une avancée révolutionnaire, propre à dépasser scissions et oppositions. En accordant à Moscou la même importance qu’à Washington et à Bruxelles (un des objectifs prioritaires du Kremlin), une alliance eurocentrée des pays du Nord conviendrait à la Russie. En transformant la « zone tampon » entre l’OTAN et la Russie en espace de coopération, elle résoudrait une partie des grands problèmes du continent – en premier lieu le conflit en Ukraine. 

En plus d’afficher une supériorité militaire certaine, elle formerait le bloc le plus indépendant et le plus solide du monde sur les plans économique et technologique, ainsi que dans le domaine des ressources naturelles. Ce serait enfin la réponse la plus adéquate aux ambitions croissantes d’un Sud mené par la Chine.

L’heure n’est pas à la « réconciliation » de l’Occident et de l’Orient, mais à leur redéfinition. La route qui part de Moscou en direction de l’est ne mène ni à Shanghai ni à Pékin, mais à Seattle, à Québec et, par-delà l’Atlantique, au sud de l’Angleterre et au nord de l’Allemagne. De même, qu’on mette cap à l’ouest depuis Washington, et l’on verra Vladivostok, le sud de la Russie et les bassins des mers Noire et Méditerranée. La conception englobant la Chine et l’Inde sous le terme d’« Orient » remonte à plusieurs siècles et a été imposée par le colonisateur britannique, mais elle n’a aucun sens ni pour les Américains ni pour les Russes.

L’Europe a aujourd’hui besoin d’une nouvelle géopolitique. Qu’elle réussisse à la faire accepter par la Russie et l’Amérique, et le XXIe siècle a toutes les chances de devenir plus sûr et plus heureux que les deux qui l’ont précédé !

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